«Nous assistons à une inversion de la tendance cyclique», déclare Hervé Lievore, stratégiste au sein d'AXA Investment Managers. Et de poursuivre, «nous nous inscrivons dans une phase de remontée relative des prix. La nature fondamentalement cyclique des matières premières reste plus que jamais d’actualité mais depuis 2000, la tendance de long terme semble s’être inversée. Les phases de hausse du cycle semblent être plus longues et plus importantes dans leur ampleur que les phases de baisse. Ceci a pour conséquence une direction générale haussière, avec tout ce que cela implique sur l’inflation». C’est ce qui explique que malgré la conjoncture économique dans laquelle nous nous inscrivons, les prix atteignent des records.
Cette inversion de la tendance est essentiellement le résultat d’un choc de demande dans un contexte d’ajustement trop lent de l’offre. «Nous faisons face depuis quelques années à une diminution du coussin de sécurité qui existe entre d'une part l'offre disponible et la demande telle qu'elle se manifeste, ce dans tous les compartiments du marché des matières premières» fait noter Jean-Louis Schilansky, délégué général de l'Union française des industries pétrolières (Ufip).
Tous les experts sont unanimes : la demande se veut davantage de nature structurelle que conjoncturelle. Très clairement depuis 2001, les grands pays émergents, notamment la Chine et l’Inde, ont connu une forte accélération de leur développement économique, de leur urbanisation incessante, de la construction des nombreuses infrastructures en conséquence : routes, aéroports, capacités électriques, grands barrages... et une importante augmentation des revenus des agents économiques domestiques.
«Cela engendre des consommations additionnelles en métaux et en énergie sur une échelle jamais vue dans l’histoire» indique Hervé Lievore. «Cette demande, longtemps couverte par les ressources propres, excède aujourd’hui de loin les capacités internes» complète Jean-Louis Schilansky. L’offre a du mal à suivre l’accélération de cette demande.

Un prix du baril à 120 $ ?
Le déséquilibre entre la demande et l’offre est évident et ne cesse de se creuser s’agissant du pétrole. Malgré une diminution sensible en 2007 de la demande en produits pétroliers dans certains pays matures d’Europe comme la France (de 2% à 2,5%), en dépit du recul de la demande implicite de pétrole de plus de 5% en un an aux Etats-Unis, «la demande globale, avec un baril à 100 $, est actuellement plus élevée qu'elle ne l’était avec un baril de 20 $» indique Nicolas Fragneau, gérant de portefeuille actions ressources naturelles au sein de Crédit Agricole Asset Management.
Et selon Benjamin Louvet, directeur général délégué de PRIM' Alternative «l’Agence internationale de l'énergie annonce pour l'année 2008 une hausse de la consommation de l’ordre de 2 millions de barils. Nous devrions atteindre ainsi une consommation de 87 millions de barils par jour».
«Pourtant, la hausse du prix du baril de pétrole à 100 $, a conduit à l’éviction de toute une fraction de la demande potentielle de cette matière première», déclare Hervé Lievore. Ajoutant, «si le prix du baril était resté à un niveau bas, celui de 1999, la demande effective serait vraisemblablement supérieure à ce niveau. La hausse de la consommation de charbon, ramenée à un équivalent pétrole, peut fournir une approximation de ce que serait la demande de pétrole si le prix n’était pas contraignant».
De l’autre coté, face à cette forte demande, les contraintes qui pèsent sur l’offre ne cessent de se multiplier. Au-delà des difficultés physiques rencontrées dans les capacités de production et de raffinage, l’influence de l’OPEP, les tensions géopolitiques, les mauvaises conditions climatiques (une plate-forme a dû fermer en mer du Nord à la suite de grands vents qui ont endommagé les installations électriques, des raffineries ont dû fermer dans le Delaware et en Louisiane..) sont autant de facteurs qui exercent une pression à la hausse sur le prix du baril.
Selon Benjamin Louvet, «l’OPEP a clairement fait comprendre que l'impact des prix du pétrole étant aujourd'hui beaucoup moins important sur l'inflation et la croissance économique mondiale, elle fera le nécessaire pour maintenir le prix du pétrole à un niveau relativement élevé. Nous pouvons considérer que le nouveau seuil plancher se situe entre 75 et 80 $. Ainsi, le risque de voir le cours baisser fortement est relativement limité».
A la veille de la réunion de l’Organisation, nul ne sait quelle sera la décision prise. Pour Jean-Louis Schilansky, «l’OPEP est face à un dilemme très difficile à résoudre : d’une part le fait que nous sortons d'une période de forte consommation, c'est-à-dire de l'hiver et qu’il pourrait y avoir moins besoin de pétrole dans les mois qui viennent ; d’autre part le fait qu'une diminution de la production serait interprétée par les pays consommateurs, les pays d’Europe, les Etats-Unis, comme un signe hostile qui ferait certainement monter les prix».
Du fait des opinions divergentes à l'intérieur même du Cartel, entre le clan Amérique centrale, Amérique latine et le clan Arabie saoudite, autrement dit entre ceux qui composent avec la politique des Etats-Unis et ceux qui ne souhaitent pas le faire, l'on s'accorde à penser que les quotas ne bougeront pas et qu'il y aura donc une stagnation de la production, autrement dit, un statu quo.
Selon Hervé Lievore, quand bien même l’OPEP baisserait son quota de production, «elle n’a pas un contrôle parfait sur l’évolution des prix sur les marchés mondiaux. En outre, les décisions prises par cette organisation en matière de production mettent plusieurs mois à se traduire dans la structure des prix au niveau international».
Par ailleurs, les prix du pétrole sont exacerbés par les tensions géopolitiques.
Les conflits au Moyen-Orient, l’incursion turque en Irak dirigée contre les rebelles kurdes du PKK, la menace iranienne de représailles à l'encontre de tout pays soutenant de nouvelles sanctions contre son programme d’armement nucléaire, les informations concernant des pertes de production en raison des affrontements réguliers au Nigéria -les rebelles du delta du Niger réclamant leur part de la manne pétrolière exploitée par les sociétés occidentales-, ainsi que les défaillances techniques bloquant les exportations du nord de l’Irak sont autant de facteurs ayant contribué à la hausse des prix.
Pour Hervé Lievore, le fait de prêter attention aujourd’hui à ces tensions, se justifie avant tout par l’existence d’un taux d’utilisation des capacités de production très élevé. «En 1999, lorsque le prix du baril était à 10 dollars, il existait des tensions dans le monde mais le taux d’utilisation des capacités de production était suffisamment bas pour faire en sorte qu’un accident conjoncturel de nature géopolitique n’ait pas un impact tel sur le marché qu’il puisse orienter les prix dans un sens ou dans un autre».
Mais le danger est bien réel et les conséquences éventuelles, majeures. Pour Jean-Louis Schilansky «les difficultés, les interruptions, que nous avons eues en Iran, en Irak, sont de l'ordre de grandeur du coussin qui existe entre l'offre et la demande exprimé en millions de barils par jour».
Philippe Chalmin ajoutant : «si nous sommes aujourd'hui à un baril de 100 $ dans un relatif calme géopolitique, quelle serait la situation si nous avions une véritable guerre civile au Nigeria, un coup d'état au Venezuela, ou une frappe américaine sur l'Iran ? Ma prévision sur le prix du pétrole se situe entre 60 et 120 $. La moindre goutte d'eau peut faire déborder le vase.»
Si 100 $ le baril constitue un seuil psychologique difficile à franchir, pour autant, la progression est envisageable. Pour Danièle Tohmé-Adet co-responsable de la plateforme EasyETF au sein de BNP AM «le véritable point de résistance du prix du baril se situe aux alentours de 104$».
Selon Benjamin Louvet «si l'économie américaine venait à ne pas ralentir fortement, nous pourrions atteindre un prix du baril aux alentours de 125 $ d'ici la fin de l'année».
Pour Thierry Lefrançois chef économiste au sein de Natixis, il y aurait une marge de manoeuvre pour une baisse des cours de près de 20 %. « Nous sommes sur un scénario à 85$ le brent en 2008. Nous considérons qu’il y a dans le prix du baril, 20 dollars liés à l’activité des fonds d’investissement. Nous nous attendons à un désengagement des investisseurs dans le courant du second semestre. La croissance aux Etats-Unis très molle au premier semestre devrait reprendre au second semestre. Il y aura un changement des allocations d’actifs, une réorientation vers des actifs plus risqués, comme les actions ».
De toute façon, indique Jean-Louis Schilansky «les prix resteront durablement élevés. L'équilibre économique est tel qu'il est peu probable que nous redescendions à un prix de 25 $ ou 50 $ le baril». Complétant, «il est à considérer le fait que l'impact économique exprimé en euros a été beaucoup plus faible que ce que nous avons pu imaginer. Le taux de change a eu un effet amortisseur pendant toute l'année 2007. Le prix moyen du pétrole brut en euros en 2007 a été équivalent au prix moyen de 2006.»
Imen Hazgui