La crise alimentaire mondiale, entraînant des ‘émeutes de la faim’ dans les pays émergents, a pris par surprise et inquiète les institutions internationales. Le président américain a par ailleurs annoncé hier une aide alimentaire d’urgence de 200 millions de dollars (126,64 millions d’euros) pour les pays en crise, notamment en Afrique.
Les tensions ne risquent malheureusement pas de retomber, alors que le prix du riz atteint un nouveau record.
En effet, les prix du riz sur le marché à terme américain ont atteint un nouveau record historique ce mardi portant leur hausse depuis le début de l’année à 60%. Ainsi, le contrat juillet du Chicago Board of Trade gagne plus de 2% atteignant 22,22 dollars (14,08 euros) les 100 livres (soit 45,3 kg).
Sur ce dernier marché, les cours du riz ont doublé depuis le mois de septembre. En Asie, les prix ont plus que doublé, et le riz thaï a doublé depuis janvier, alors que les principaux importateurs constituent des stocks de peur d’une baisse des livraisons de la part des exportateurs.
Cette hausse continue ne cesse de mettre la pression sur les pays émergents, alors que, paradoxalement, la production mondiale de riz devrait dépasser la consommation cette année de deux millions de tonnes.
Le premier consommateur de riz du sud-est asiatique, l’Indonésie, a ainsi annoncé aujourd’hui de nouvelles mesures de contrôle des exportations pour que les producteurs privilégient le marché local à l’exportation où les prix sont deux fois plus chers au cours local donc plus intéressants pour les producteurs.
Le pays rejoint ainsi des pays comme l’Inde, le Vietnam ou l’Egypte qui ont dû prendre des mesures similaires. Ces mesures participent par ailleurs à l’augmentation des cours de ces denrées. Ainsi, le 27 mars, le riz a décollé de 31% (de 580 dollars soit 367,12 euros à 760 dollars soit 481,39 euros) en une journée après l’annonce par l’Inde, l’Egypte, le Vietnam et le Cambodge de la suspension de leurs exportations.
Les Philippines, premier importateur mondial, ont en outre annoncé leur volonté d’acheter en mai 500 000 tonnes supplémentaires pour augmenter leurs stocks.
Sur les marchés internationaux des céréales, les prix du riz et du maïs poursuivent leur hausse alors que ceux du blé et de la graine de soja ont amorcé une baisse après des records en début d’année.
Les matières premières, un marché peu risqué pour les fonds spéculatifs
Favorisée par la baisse des stocks mondiaux et les restrictions à l’exportation, la hausse du prix des matières premières attire les fonds d’investissement. Les hedge funds et autres fonds spéculatifs, laminés par la crise des subprimes, se sont en effet tournés vers les denrées alimentaires.
«Les matières premières ont été jouées par les fonds de pension, les hedge funds global macro, les fonds diversifiés, les fonds de fonds, parce que c’est une classe d'actifs peu risquée», estime Alain Bokobza, responsable de la stratégie européenne chez Société Générale.
«L'accélération des prix des matières premières n'est pas anodine. Jusqu'à présent nous parlions essentiellement de la crise des subprimes, des conséquences sur la crise du crédit et sur l'économie réelle. Or, il est certain qu'il n'y a pas de subprimes dans un baril de pétrole, de même dans un lingot d'or», explique-t-il.
De son côté, le FMI, pour qui la dépréciation du dollar et la baisse des taux d’intérêts ont «renforcé l'attractivité des matières premières comme actif alternatif», rajoute que «ces facteurs financiers semblent expliquer une grande part de la hausse des prix du pétrole brut depuis le début 2008, de même que la hausse des prix d'autres matières premières».
Ainsi, le maïs a repris sa hausse suite à des informations sur la lenteur des plantations américaines. A cause d’un climat trop humide.
Le contrat maïs n’est ainsi pas loin de son record historique de la semaine dernière à 6,16 dollars (3,9 euros) le boisseau, augmentant ainsi de près de 60% depuis le début de l’année.
Le prix du blé est retombé d'un tiers environ depuis le record de fin février à plus de 13 dollars (8,23 euros) le boisseau, grâce à des pluies abondantes aux Etats-Unis et l'approche de la récolte.
Certains experts appellent à une réforme de l’agriculture
Dans un tel contexte, la communauté scientifique des agronomes a publié aujourd’hui un rapport appelant au soutien des petits paysans et au développement de la recherche en agro-écologie.
Le document, rédigé dans le cadre de l'IAASTD (International Assessment of Agricultural Science and Technology for Development) dans le cadre d’une étude pilotée par Robert Watson regroupant plus de 400 experts, a été approuvé le 12 avril par 59 gouvernements à Johannesburg.
Le rapport appelle à une «prise de conscience» à la paupérisation de la population rurale et du manque de soutien des politiques agricoles. Une aide d’autant plus urgente que de nouvelles menaces pointent à l’horizon telles que le réchauffement climatique ou encore la sécheresse…
La Banque mondial indiquait déjà dans son dernier rapport qu’ «alors que 75 % de la population pauvre mondiale vit dans les espaces ruraux, seulement 4 % de l'aide publique au développement va à l'agriculture».
L’IAASTD remet également en cause l’importance accordée aux récoltes destinées à l’exportation. «L'IAASTD propose une réorientation autour des savoirs locaux et communautaires, afin de retrouver une autosuffisance alimentaire. On ne peut pas jouer sur le seul facteur de la technologie», explique Michel Dodet, de l'Institut national de la recherche agronomique (Inra), membre du bureau de l'IAASTD, au Monde.
Le modèle agricole semble ainsi remis en cause, notamment par les mouvements paysans qui soulignent ainsi les failles du système actuel mettant en avant les grandes exploitations au détriment des petits exploitants.
Une meilleure gouvernance est donc nécessaire. Un marché garanti à ces derniers, une meilleure organisation des marchés locaux, un meilleur accès au crédit, des mécanismes de règlement équitable des conflits, la recherche sur des plantes locales comme le mil ou la formation seraient donc quelques mesures visant à favoriser une agriculture plus efficace pour répondre aux nouveaux enjeux économiques, sociaux et environnementaux.
Quoi qu’il en soit, le modèle de fonctionnement de l’agriculture mondial semble avoir besoin d’une réforme en profondeur. Achim Steiner, secrétaire général des Nations unis pour l'environnement, a ainsi estimé que «si nos systèmes agricoles continuent de mettre l'accent uniquement sur la maximisation de la production au coût le plus bas, l'agriculture connaîtra une grande crise dans vingt à trente ans».
Et toujours selon le rapport, la solution à la faim dans le monde ne viendra pas des OGM. Dans ce domaine, les recherches n’en sont qu’à leurs débuts. Le marché est pour l’instant compensé d’uniquement quatre principales cultures, ne protégeant les cultures que de l’attaque des insectes mais non par exemple de la sécheresse, dominé par un seul groupe, Monsanto.
Le rapport se montre en tout cas sceptique également sur le développement des OGM, et notamment de la coexistence entre les cultures OGM et les cultures classiques.
D’autant plus que les gains ne sont pas garantis, selon l’avant projet de ce rapport : «les données recueillies pour certaines années et certaines plantes génétiquement modifiées indiquent des gains de rendement allant de 10 à 33 % dans certaines régions et des baisses de rendement dans d'autres». Voila une position qui devrait faire plaisir à José Bové.
W.A.