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Didier Pène
Professeur émérite en Economie et Finance à HEC-Paris

«L’énormité des liquidités créées risque de provoquer une nouvelle et grave crise dans peu d’années et si on les éponge d’empêcher la croissance»

(Easybourse.com) A-t-on totalement expliqué la crise?
Presque. La responsabilité est collective, allant du citoyen américain qui a acheté une maison sans avoir l'argent pour la payer à la Banque fédérale des Etats-Unis qui a inondé la planète de liquidités pour sortir de la crise précédente, en passant par des intermédiaires irresponsables et à tous les autres intervenants dans cet immense marché de produits " structurés " tournant autour de la titrisation qui jouaient sans vergogne sur l'effet de levier de la dette pour obtenir des rentabilités sur fonds propres considérables.

N'y-a-il pas une cause dominante ?
Si, on oublie une cause moins visible mais plus profonde, l'absence de respect des principes de base de la finance de marché qui ont été définies dans les années 50 et 60. Elles sont simples! Il faut que l'information économique et financière soit immédiate pour que les investisseurs puissent réagir immédiatement à toute nouvelle. Elle doit être gratuite pour éviter que les plus fortunés ne soient avantagés par rapport aux autres et ne bénéficient d'une dissymétrie de l'information. Elle doit être complète, afin de reposer sur des données incontestables. Le respect de ces règles est censé garantir que la rentabilité financière des entreprises soit à long terme proportionnelle au risque pris, ce qui est à la fois un signe de l'efficacité de l'allocation des capitaux et de justice. Or la crise est aussi le résultat d'une violation systématique de ces règles.

En quoi ne les a-t-on pas respectées ?
On ne peut prétendre que les informations importantes soient toujours diffusées immédiatement quand on ne sait pas encore le nombre et la valeur de toutes les créances toxiques! De même, la titrisation, en rompant tout lien personnel entre l'emprunteur et le prêteur d'origine en regroupant les créances dans un produit financier qui peut faire le tour du monde dans des transactions le plus souvent de gré à gré, rend son analyse plus difficile sinon impossible.

La stratégie classique qui, en vue de synergies, fait proposer par les agences de notation du conseil pour l'élaboration de produits titrisés au client qu'elles notent par ailleurs, les conduit immanquablement à des conflits d'intérêt. Elles accèdent ainsi à des informations privilégiées et il leur est difficile d'être trop sévères avec une entreprise qui suit leurs conseils Mais le plus grave est que la complexité croissante des produits dérivés et structurés les rend incompréhensibles à beaucoup d'investisseurs même professionnels.

Par ailleurs, la bonne information est rarement gratuite sous prétexte que la recherche coûte cher. Et les plus fortunés ont souvent accru considérablement l'écart entre leur fortune et l'épargne des autres.
Quant à la complétude de l'information, elle est très fréquemment mise en cause. Les transactions de gré à gré, souvent nouées dans des paradis fiscaux, ont pour effet, quand ce n'en est pas un objectif, de camoufler l'information.
Cependant le comportement le plus dangereux est la recherche récurrente de la " pierre philosophale " d'une forte rentabilité sans risque.

Le plus simple est de fausser les comptes comme Enron et son complice Andersen. Mais on a utilisé d'autres méthodes généralement venues de USA. John Milken, à la fin des années 80 avait trouvé le moyen de vendre des obligations " pourries " soit disant sans risque, qui pouvaient rapporter jusqu'à 16%. Il a mis en faillite de nombreuses Caisses d'épargne américaine et fait un séjour en prison ! A la fin du XXème siècle deux prix Nobel d'économie ont cru avoir trouvé pour LTCM la martingale permettant de faire d'énormes profits sans risque sur les marchés de change et de taux avec une chance d'un sur un million de se tromper! C'est malheureusement celle-ci qui est sortie ! Les Hedge Funds ont prétendu réduire le risque et accroître la rentabilité en décorrélant leurs actifs des marchés boursiers tout en recourant massivement à l'endettement. Ils ont obtenu des résultats mais beaucoup le paient cher aujourd'hui. En 2000, les sociétés technologiques qu'on introduisait en bourse avec un multiple de 100 fois leur chiffre d'affaires et des pertes supérieures à ce dernier étaient considérées comme sans risque par des gens aussi compétents que des grands patrons français qui croyaient ces secteurs assurés d'une croissance de 20 à 30% par an pendant des décennies, jusqu'à ce que ces marchés s'effondrent!

Mais le summum de ce rêve " faustien " d'une forte rentabilité sans risque est la crise des " Subprimes ", parce qu'elle a atteint presque tous les pays du monde et concerne un produit recherché partout, le logement. Avec un pourcentage de déchets faible d'environ 2% qui n'empêchait pas de faire payer aux acheteurs des taux d'intérêt qui pouvaient monter jusqu'à 15-20%, des financiers ont généralisé la titrisation de créances immobilières financées presque uniquement par de la dette, la rentabilité sur les capitaux propres pouvant monter jusqu'à 40% !

Ce système aurait pu durer si les prix de l'immobilier avaient continué à monter et si les taux de l'argent étaient restés bas. Mais les menaces inflationnistes provoquées en partie par " l'exubérance " des marchés immobiliers ont fait monter ce dernier. Les défaillances des débiteurs ont rapidement augmenté. Des assurances non provisionnées ont mal fonctionné. Les " conduits "qui finançaient des créances par du " Commercial Paper " à court terme n'ont pas pu se refinancer auprès d'autres banques, qui se trouvaient dans une situation comparable. Une crise de liquidité, ce qu'il y a plus grave dans sur les marchés financiers, a alors explosé. L'interruption des transactions a empêché l'évaluation des créances surtout négociées sur des marchés de gré à gré et a rapidement transformé l'enthousiasme pour ces produits titrisés en panique. Une fois encore, la croyance en une forte rentabilité sans risque s'avérait illusoire et ses effets catastrophiques.

Que faudrait-il faire pour éviter de telles crises à l'avenir ?Il faudrait surtout mieux appliquer les principes de base du capitalisme financier énoncés ci-dessus.
L'interdiction de transactions à partir de paradis fiscaux opaques présenterait le triple avantage de rendre l'information plus rapide, moins chère et plus complète. Tous les fonds d'investissement y compris les " Hedge Funds " devraient fournir une information aussi complète que les autres fonds ouverts au public. Il faudrait aussi réformer le système des fiducies qui permet de camoufler l'identité des propriétaires? L'obligation d'enregistrer les opérations de gré à gré impliquant des tiers auprès d'organismes officiels aurait des avantages similaires.
Les agences de notation devaient se séparer de leurs activités de conseil de même nature comme les sociétés d'audit en 2002 afin d'éviter les conflits d'intérêt. Et si cette séparation est impossible, il faudrait créer des agences publiques indépendantes des Etats, qui se répartiraient de façon aléatoire et tournante la notation des institutions financières.
Pour éviter la diffusion de produits toxiques, il faudrait imposer le passage de tout nouveau produit financier complexe au crible d'une instance internationale compétente. Cela ralentirait les opérations. Mais serait-ce un mal quand on constate les méfaits d'une excessive rapidité ?

Les spéculateurs peuvent obtenir des bonus considérables. Mais ils ne paient pas de malus quand ils font perdre de l'argent, ce qui les incite à prendre plus de risques aux dépens d'autrui. C'est pourquoi on devrait bloquer l'essentiel de leurs gains au profit de tiers dans un compte qui serait débité pour indemniser les victimes de leurs actions. Le solde éventuel leur serait rendu lorsqu'ils quitteraient le métier.
De même, il serait indispensable d'élaguer dans les multiples protections contre le risque dont beaucoup de dirigeants de grandes entreprises bénéficient. Elles sont déjà incluses dans des rémunérations élevées qui ont considérablement augmenté depuis les années 90, complétées fréquemment par des bonus et des Stock Options. S'y ajoutent à leur départ des parachutes dorés, des retraites "chapeau " en plus d'une retraite normale déjà très confortable, des indemnités diverses et souvent des avantages en nature qui font que beaucoup d'entre eux ont financièrement plus intérêt à quitter l'entreprise qu'à y rester, ce qui est pour le moins paradoxal et malsain.
Par contre, modifier les règles comptables pour cacher la dégradation de la situation financière, comme on le fait actuellement en catimini, n'est pas une bonne idée. Les marchés, se rendant vite compte qu'on leur cache quelque chose, réagiraient négativement.

Mais élargissons le débat. Cette crise a montré que les Etats à qui l'on reprochait beaucoup de défauts, ont réagi avec une rapidité, un pragmatisme et des moyens considérables que l'on attribuait au seul secteur privé. En sens inverse, un secteur indispensable qui disposait de moyens considérables, le système bancaire, a fait preuve d'une incapacité totale à réagir et à s'organiser, donnant l'impression angoissante qu'il préférait se suicider, entraînant dans son sillage toute la planète, plutôt que de faire preuve de la moindre solidarité entre ses membres. Et si les Etats doivent périodiquement jouer les pompiers, il est normal qu'ils fixent des règles visant à limiter au maximum le nombre et la gravité des incendies.
Mais il faut aller plus loin et introduire, au niveau international, le délit d'atteinte à la sécurité économique et financière de la planète, qui pourrait être constitué par la conception et la vente de produits toxiques, c'est-à-dire ne permettant pas une couverture totale à l'épargne individuelle et collective .A finance mondialisée, sanctions mondialisées. Ceci est d'autant plus nécessaire que les remèdes contre les errements financiers de cette nature étant, jusqu'à preuve du contraire, des injections massives de liquidités provoquant des bulles, des enrichissements abusifs et des crises ailleurs, on ne peut empêcher les excès financiers qui en résultent que par la crainte de sanctions sévères. Ce ne serait après tout qu'un élargissement de la notion de Tribunal International au domaine financier. Toutes ces mesures seraient naturellement difficiles à mettre en œuvre.

Le G 20 n'a-t-il pas défini ce qu'il fallait faire? Et beaucoup de pays ne vont-ils pas prendre des mesures pour améliorer le fonctionnement des marchés ?
Si, le G 20 a été très utile. Et des pays comme les Etats-Unis et nombre d'autres ont agi et vont continuer.
Mais certaines dispositions annoncées sont insuffisantes. Ainsi, on a beaucoup tempêté contre les paradis fiscaux en se souciant de la fraude fiscale et en créant des " zones grises ". Mais on a curieusement oublié certains paradis comme le Delaware, Jersey et Macao qui relèvent bizarrement des plus grandes puissances économiques et/ou financières que sont les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Chine. On néglige aussi la concurrence fiscale exacerbée qui fait partie de leurs charmes. L'Union européenne a élaboré un projet relatif aux " Hedge Funds "qui prévoit l'enregistrement dans la zone des sociétés de gestion mais pas des fonds eux-mêmes, ce qui permettrait à ceux-ci de venir en Europe sans contrôle à partir de paradis fiscaux. Et les Hedge Funds s'efforcent de substituer une autorégulation reposant sur un " code de bonnes pratiques ", remède qu'on sait inefficace, pour échapper à des contrôles publics. Dans un autre domaine, le gouvernement américain s'efforce d'imposer une " réglementation solide, robuste et appropriée "aux transactions sur les marchés de gré à gré qui représentent une masse d'environ 500000 milliards de $ ! Mais des résistances s'organisent déjà au Congrès pour s'y opposer.
Par ailleurs, dans certains domaines clés, on semble n'envisager que des efforts très modestes ou aucun comme, par exemple, pour éviter la " sur- couverture " des risques encourus par certains dirigeants ou sur les Malus devant peser sur les Traders.

Enfin, on s'attaque à ces innombrables problèmes en fonction de l'urgence, de réactions immédiates et des scandales sans toujours respecter la nécessité d'une information immédiate, gratuite et complète ainsi que le respect d'une inévitable relation proportionnelle entre la rentabilité et le risque.
Dans ces conditions, l'énormité des liquidités créées risque de provoquer une nouvelle et grave crise dans peu années et si on les éponge d'empêcher la croissance!

Propos recueillis par Easybourse

Publié le 24 juin 2009

Mini CV
Diplomé de la Sorbonne, de la faculté de Droit de Paris, de l'Institut d'études politiques de Paris et de la Stanford Business School, Didier Pène est professeur émérite en Economie et Finance à HEC-Paris.
Il a publié plusieurs livres sur l'évaluation de l'entreprise et la prise de contrôle et sur les conséquences du vieillissement démographique et de nombreux articles sur ces sujets et d'autres dans des revues spécialisées françaises et étrangères, comme Analyse financière, Banque, les Revues d'Economie financière, Risques, Le Financial Time, Annales de science économique appliquée et d'autres publications comme le Monde de l'économie, Projets,Géopolitique, etc,.
Il a également participé à plusieurs ouvrages de macroéconomie, de finance d'entreprise et de management.
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