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Interview
 

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Alain Antil

Chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (IFRI)

«Les impacts de la flambée des prix des matières premières et de la présence de la Chine en Afrique subsaharienne»


(Easybourse.com) Quelle est l’incidence de l’évolution des cours des matières premières sur l’Afrique subsaharienne ? 
La plupart des économies africaines sont des économies de rente qui vivent sur l’exportation d’un nombre réduits de produits. Ce sont des matières premières peu ou pas du tout transformées : denrées agricoles, ressources minières ou énergétiques. Le contexte international de flambée des prix des matières premières ne peut être que  bénéfique dans un premier temps pour l’économie de ces produits.

Un peu plus de 90% des recettes d’exportation du Nigeria sont liées au pétrole. Le prix du baril à 110$ ne peut avoir que des conséquences positives sur le PIB national.
La Guinée bénéficie également de l’appréciation d’un certain nombre de produits dont elle est le fournisseur : or, uranium, cuivre, zinc, plomb…

Cependant, il faut également souligner que ces pays sont aussi des importateurs nets de produits énergétiques et agricoles, ils sont donc également victimes de la flambée des cours. Si l’on prend l’exemple du pétrole, seule un peu plus d’une demi-douzaine de pays d’Afrique subsaharienne en profite tandis que tous les autres en souffrent.

Quelles sont les conséquences concrètes sur le développement des économies ?
Parce que ce sont des secteurs très particuliers, très localisés, qui emploient souvent de la main d’œuvre peu qualifiée, l’impact sur l’économie réelle du pays n’est pas de facto aussi important que cela. La redistribution de l’argent gagné par l’Etat ne se fait pas de manière équivalente dans toutes les classes de la population.

Les investissements sont très faibles. C’est ainsi que la Guinée ne s’est pas équipée de réseaux d’électricité, de réseaux de routes, d’un chemin de fer depuis des années, alors qu’il y a eu des dizaines de milliards de francs CFA de matières premières exportées.

Les usines du Nigeria qui datent de quelques années fonctionnent très mal.
Le pays est un grand exportateur de pétrole, et pourtant il importe de l’essence. Les raffineries du pays étant obsolètes et n’ayant jamais été utilisées à 100% de leur capacité.

Au Mali (où le coton représente autour de 35% des exportations, et où l’exportation de l’or a commencé ces dernières années), nous avons un enclavement très fort et un réseau routier très peu développé. Le pays a des marges budgétaires très faibles et doit faire appel à des financements extérieurs, notamment de la banque africaine de développement ou de l’UE, lorsqu’il souhaite construire des routes. Il y a bien souvent une vraie difficulté de ces économies de rente à transformer la rente en biens publiques.

Des pays ont réussi à se développer malgré une corruption importante, je pense notamment à des pays d’Asie du Sud Est. Nous pourrions nous demander pourquoi une telle différence...
Les élites économiques asiatiques étaient très nationalistes. L’argent obtenu à partir de la corruption était réinvesti dans les activités économiques du pays.
Les élites de pays africains ont détourné les ressources et les ont placé pour l’essentiel à l’étranger ou les ont transformé en «capital social» c’est à dire en se forgeant de plus grandes clientèles. Mais cette constatation est un canevas général, il y a de notables évolutions dans bien des pays et il faut certainement perdre la mauvaise habitude de parler pour l’ensemble de l’Afrique subsaharienne.
Pourtant dans une majorité des cas, l’inertie des élites qui se complaisent dans une économie explique la faible diversification économique des pays.

Quel regard portez-vous sur la présence de la Chine en Afrique ?
La présence de la Chine est impressionnante. Nous sommes passés en 1995 de 7 milliards de dollars d’échange entre la Chine et le continent africain à  55 milliards de dollars en 2007.
La Chine est partie d’une position très marginale d’un point de vue économique et s’est imposée en 10 ans comme le deuxième partenaire de l’Afrique après les Etats-Unis.

Cette présence est-elle bénéfique ?
La présence de nouveaux acteurs économiques sur le sol africain est bénéfique dans un premier temps.
Le boom économique de l’économie chinoise participe à l’appréciation des matières premières. Les économies africaines sont alors plus dynamiques car ayant plus de partenaires potentiels, les dirigeants peuvent évidemment faire jouer les concurrences.

Par suite, la Chine a une politique de coopération et d’aide très importante.

Il y a donc des bénéfices certains.

Cependant, la Chine diffuse à grande échelle dans les pays africains ses produits manufacturés très bon marché. Cela a contribué dans une certaine mesure à la disparition d’unités de production qui existaient en Afrique.

Que pensez-vous du fait qu’en outre, dans certaines régions, les Chinois ont commencé à produire sur le sol africain ?
Cela peut être une bonne chose, si cela permet de créer des emplois pour les Africains, si les entrepreneurs chinois versent des impôts aux pays en question.

Mais en interrogeant des gens qui naviguent dans le milieu des affaires, il s’avère que les pratiques des entrepreneurs chinois sont dures.
Malgré les efforts de bonne gouvernance et la volonté d’aller vers des économies assainies, la présence chinoise, si elle n’évolue pas, risque de maintenir des blocages liés à la corruption.

Quel est votre avis sur la situation de l’Afrique du Sud ?
Après les pannes d’électricité importantes qui ont eu lieu en janvier de cette année, la société Eskom, qui gère la production et la distribution d’électricité dans le pays, a l’air assez pessimiste sur le court terme puisqu’elle prévoit des rationnements pour l’ensemble de ses clients, particuliers et industriels.

Cela a vocation à avoir un impact significatif sur les sociétés minières du pays et une incidence sur le cours des produits exportés.

L’Afrique du sud a décidé de rénover et de développer son réseau de centrales d’ici 2012. On peut se demander comment le pays va gérer les choses  jusque-là.
Certains économistes indiquent que cela coûtera très cher à l’économie nationale et vont jusqu’à évoquer des points du PIB.

L’Afrique du Sud a été pendant longtemps le premier producteur mondial d’or, jusqu’en 2007, il est également un important exportateur d’autres métaux précieux comme le platine.  Comment en est-on arrivé à une telle situation ?
Les dirigeants du pays et de la société n’ont pas su prévoir l’essor économique national et n’ont pas investi assez dans l’amélioration des centrales.

Vous ne mettez pas cela sur le compte de la corruption et d’une mauvaise distribution des richesses ?
Même si elle n’est pas complètement épargnée par le phénomène de corruption, l’Afrique du sud est une économie plus efficace et efficiente que les autres pays africains.
C’est davantage une erreur de stratégie.

Il y a nécessité d’une meilleure exploitation des ressources naturelles en Afrique ?
Dans certains cas, il s’agit presque d’économie de pillage. Je pense notamment à l’exploitation du bois dans certains pays comme le Cameroun. Une étude a été faite par global witness, et met en avant le fait que des législations ont été détournées par les sociétés exploitantes et les autorités locales.

Les négociations ne peuvent être faites avec les sociétés étrangères que si l’Etat est fort, s’il n’est pas en position de faiblesse structurelle vis-à-vis des partenaires économiques avec lequel il signe des contrats.
La distinction est à faire entre des régimes forts et des Etats faibles. La présence d’un dictateur corrompu à la tête d’un pays met en cause l’efficience de l’Etat : bonne gestion administrative, bon aménagement du territoire.

Quel est votre sentiment quant aux relations entretenues entre la France et l’Afrique ?
Il est certain que les relations que la France entretenait avec certains pays d’Afrique seront à revoir. Il y a 10 ans, la France représentait plus de 50% des importations et des exportations de ces pays. Cela a profondément évolué et a vocation à disparaître.

Au-delà du pré carré français plusieurs grandes entreprises militent pour investir dans l’Afrique émergente : Afrique du Sud, Nigéria, Angola. 

Propos recueillis par Imen Hazgui

Publié le 13 Mai 2008 Copyright © 2008  Retour à l'accueil
 
L’Ifri lance un nouveau programme de recherche sur l’Afrique subsaharienne

L’Ifri (l’Institut français des relations internationales) a lancé au mois de mars un nouveau programme de recherche sur l’Afrique Subsaharienne.

Piloté par Alain Antil, responsable du programme, chercheur associé à l’Ifri, Aline Leboeuf, chercheur, spécialiste de la stabilisation et de la reconstruction en Afrique et de la réforme du secteur de sécurité en Sierra Leone et Sylvain Touati, assistant de recherche, ce programme vise à produire une expertise sur les évolutions récentes ou en cours et accordera une large place à la prospective.

Les recherches porteront sur les guerres de demain, sur la naissance de nouveaux partenariats et types d’interventions, sur le devenir des organisations régionales et de l’Union africaine, sur les conséquences de l’urbanisation du continent sur le champ politique et enfin, sur le devenir des liens commerciaux entre l’Afrique et l’Asie dans vingt ans.

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