Eric Ouedraogo
Gérant au sein de La Compagnie Financière Edmond de Rothschild
«La spéculation n’est pas la cause de la forte progression du pétrole»
(Easybourse.com) Quel regard portez-vous sur la forte progression du prix du baril de pétrole ces derniers mois ? Personne n’avait anticipé une hausse aussi élevée à un rythme aussi rapide. L’une des raisons le plus souvent invoquée a été la spéculation des investisseurs qui tirent de façon artificielle les prix. Le Congrès américain a d’ailleurs décidé de travailler sur la question. Si nous considérons les positions nettes spéculatives reportées par la CFTC (organe qui répertorie les positions acheteuses sur le pétrole aux Etats-Unis), on constate qu’elles ont baissé alors que le prix du pétrole montait. D’après une étude récente publiée par Barclays, les investissements dans les produits indiciels exposés sur les matières premières, ont explosé à la hausse. Ces investissements sont évalués à 190 mds de dollars. Ce chiffre qui paraît important ne représente en réalité que 2% de la consommation mondiale du pétrole. Enfin, j’ajouterai que la plupart des matières premières (comme le minerai de fer) qui ont le plus augmenté ces cinq dernières années sont des produits qui ne sont pas directement accessibles au marché des spéculateurs. Nous pensons par conséquent que la hausse s’explique principalement par les fondamentaux. On estime environ à deux millions de barils par jour les capacités supplémentaires de production. C’est là un niveau très faible. Les stocks ne sont clairement pas en train de se reconstituer au niveau mondial, notamment pas aux Etats-Unis. On consomme deux fois plus pétrole qu’on en trouve. Pour certains professionnels du secteur, notamment le président de Total, nous aurions carrément atteint le pic de production et il serait difficile de dépasser les 90/100 millions de barils par jour. La plupart des grands champs de production, Ghawar en Arabie Saoudite ou Cantarell au Mexique annoncent des baisses de production annuelles. Ensuite, nous pouvons également avancer l’argument de la capitulation du secteur industriel. Les industriels ayant vu le baril passer à 100 dollars en début d’année, ont décidé d’attendre pour réajuster leur couverture. Voyant que le prix ne baisse pas, ils reprennent progressivement des positions en achetant des futures. De quelle manière considérez-vous les produits de substitutions supposés atténuer la facture énergétique ? Nous avons beaucoup entendu parler du biocarburant et de l’éthanol. Le prix de ces différents produits rapporté à une unité de production énergétique, commence à converger. Dès lors la substitution commence à devenir de moins en moins intéressante. Par conséquent, seul un ajustement massif de la demande aussi bien dans les pays développés que dans les pays en développement permettrait de voir une baisse importante du prix du pétrole. Quelle pourrait être l’évolution du prix du baril ? Il est très difficile de donner un chiffre précis. La plupart des experts estiment qu’un niveau de pic de production de pétrole se situerait aux alentours de 150$. Nous avons presque atteint ce niveau. Dans l’absolu, l’économie moderne est en mesure de supporter sur le long terme un tel prix. Le problème résidera seulement dans le rythme auquel nous atteindrons ce prix et les chocs qui seront occasionnés sur l’économie mondiale. Le niveau du prix actuel a-t-il un impact sur la demande ? Nous constatons un ralentissement de la consommation du pétrole dans les pays de l’OCDE. Par ailleurs, la consommation de gazoline aux Etats-Unis est en baisse sur un an. Cependant, on remarque parallèlement que la plupart des pays producteurs deviennent de grands consommateurs de pétrole. En particulier les pays du Moyen Orient et la Russie qui utilisent de plus en plus d’énergie afin de financer les programmes d’infrastructures lourds mis en œuvre. Les exportations de ces pays sont sur un an en diminution d’un million de barils par jour. Ce chiffre est très significatif compte tenu des marges de stocks que nous avons actuellement. Une diminution de la consommation dans les pays émergents vous semble-t-elle possible ? Nous n’excluons pas cette hypothèse pour les pays qui ne sont pas producteurs de matières premières. Ces derniers devront diminuer leur consommation ne serait que parce qu’ils souffrent d’une inflation galopante et afin d’éviter des déficits budgétaires insoutenables. Selon vous, beaucoup de gérants n’ont pas tiré partie de la hausse du prix du pétrole. Pourquoi ? Concernant les stratégies actions, la plupart des fonds exposés sur les valeurs pétrolières ont moins baissé que le reste du secteur mais ont subi le risque du marché et n’ont pas suivi la hausse des matières premières sous jacentes. Ensuite, la plupart des fonds qui font du trading de matières premières en gestion alternative n’ont pas fait la performance du pétrole en raison d’une certaine prudence affichée pensant que le ralentissement économique aurait un impact plus fort sur les prix. Propos recueillis par Imen Hazgui suite à la conférence de presse organisée par la Compagnie Financière Edmond de Rothschild le mercredi 9 juin 2008 Texte validé par l'expert |