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Interview
 

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Etienne Davignon

président de la table ronde des industriels européens

«La question n'est pas de savoir s’il faut réécrire la Constitution mais de définir les instruments nécessaires pour avancer»


(Easybourse.com) Qu'est-ce que la table ronde des industriels européens ?
Cette table ronde réunit environ 47 chefs d'entreprise qui exercent leur activité dans l'ensemble de l'Union européenne. Son origine remonte à l’époque où j'étais vice-président de la Commission européenne, à la fin des années 80. Nous avions alors constaté l'absence de structure de dialogue avec les chefs d'entreprise. Seule existait une structure de dialogue avec les organisations patronales. Dès lors, à l’initiative des chefs d'entreprise eux-mêmes, des réunions informelles ont été organisées.
Au sein de cette table ronde, nous traitons de questions générales sur lesquelles le potentiel de l'Union européenne n’est pas suffisamment avéré. L'objectif est d'attirer l'attention de la Commission européenne sur ces problématiques clés.

Quelle place occupe la table ronde des industriels européens par rapport à Businesseurope ?
Businesseurope  est une structure officiellement reconnue qui participe au dialogue social. Il s’agit d’un interlocuteur à part entière en raison de sa légitimité. Elle parle au nom de l'ensemble des fédérations nationales. Pour ce qui est de la table ronde, elle s’exprime au nom des entreprises qui la composent. Autrement dit, son champ est plus restreint et ne concerne pas l’ensemble du business européen.
 
Quels types de travaux sont élaborés au sein de la table ronde ?
Nos travaux portent sur l’analyse des besoins du progrès de l'intégration européenne. L'idée est de faire en sorte que l'ensemble des États membres réunissent leurs efforts pour améliorer la situation.
Par le passé, ces chefs d'entreprises se sont montrés résolument favorables à la création de l'Union économique et monétaire. Ils ont par ailleurs attiré l'attention sur la nécessité d'assumer le marché intérieur aussi bien au niveau industriel qu’au niveau des services.
Ils ont toujours été attentifs au contenu social du développement européen, c'est-à-dire à un modèle basé sur la solidarité, et ils ont été favorables à l'élargissement.

Aujourd'hui, ces mêmes chefs d’entreprise prennent position sur la nécessité de mettre un terme à l'incertitude en matière de gouvernance de l'Europe. Selon eux, pour que l'Europe puisse fonctionner convenablement, elle doit disposer des instruments adéquats. L'impasse dans laquelle nous nous trouvons, et qui est liée à la non-ratification de la Convention, a engendré toute une série de conséquences négatives sur l'accroissement de l'efficacité, l'augmentation du vote à la majorité, l’existence d’une Commission efficace ainsi que d’un Conseil qui puisse fonctionner correctement.

Les revendications sont-elles uniquement institutionnelles ?
Tout est lié. Nous ne pouvons pas demander des progrès sur le fond si l'instrumentation dont nous disposons ne le permet pas. Sur le fond, les préoccupations ne sont pas tellement originales. Nous retrouvons la question de la R&D, la prise en compte de la dimension environnementale dans les stratégies déployées, particulièrement dans le domaine de l'énergie.

Mais finalement quel est le poids de cette table ronde ? 
Il ne faut pas confondre le fonctionnement des institutions : Conseil des ministres, Commission européenne et Parlement européen. Ces dernières sont régies par des lois qui n’accordent pas de place aux industriels.
Comme toujours, les acteurs de la croissance économique ont souhaité s'exprimer sur leurs préoccupations, leurs souhaits et leurs inquiétudes qui sont traités au niveau européen.
Ce n'est donc pas une structure corporatiste à côté des structures légitimes.

Parmi les résultats concrets, nous avions fait propositions à la Commission européenne en vue de la création d’un comité sur la compétitivité. Ces propositions ont été suivies d’effet. Par ailleurs, nous avions été favorables à la création d'un conseil compétent en matière de compétitivité. Et là encore, cet organe a été mis en place, même si aujourd'hui il ne fonctionne pas très bien.

Plus particulièrement, quels sont les points mis en avant en matière d’émergence des puissances nouvelles comme la Chine, l’Inde, la Russie ou encore le Brésil ?
Tout d'abord, nous sommes partisans de l’aboutissement des négociations commerciales, autrement dit du round de Doha. Nous veillons également qu’avec les changements des questions ou des sujets, nous dépassions le cadre strictement commercial. Des questions telles que les marchés publics ou l’environnement doivent être abordées. Si l'Europe veut peser sur ces thèmes, elle doit absolument adopter une position unique. Ce ne sont plus des sujets éligibles au pouvoir des Etats pris individuellement.

Que pensez-vous de la nouvelle stratégie adoptée par la Commission européenne dans le cadre de sa communication datant d'octobre 2006 ?
Nous ne faisons pas de distinction entre le cadre général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et les accords particuliers dans le cadre de partenariats ou des zones de libre-échange. Il ne faut pas que le deuxième aspect détricote le premier. Les deux volets doivent être complémentaires. Sans cela, nous risquons fortement de rétablir un système fractionné dans lequel les grands interlocuteurs, l'Union européenne, les Etats-Unis ou encore le Japon créent des situations particulières qui engendrent automatiquement des difficultés à ceux qui n'en font pas partie.

Les nouveaux accords envisagés par la Commission européenne ont pour vocation d'approfondir le domaine des investissements directs étrangers. Quels sont selon vous les principaux obstacles rencontrés par les chefs d'entreprise dans ces principaux pays émergents ?
Les investissements directs étrangers dépendent du cadre économique et juridique dans lequel la prise de risque se fait. Cela va donc varier en fonction des interlocuteurs.
Si vous êtes un acteur amenant en Chine des éléments importants de technologie, votre principale interrogation sera celle de la protection des brevets. Il est alors difficile de simplifier les obstacles rencontrés.
L'objectif général est de pouvoir accéder à l'investissement direct dans ces pays à des conditions comparables à celles proposées aux nationaux.

Un constat quasi-unanime fait par les experts lors du Forum de Paris est celui de la paralysie de l'Union européenne, qui trouve son origine dans les «non» français et hollandais au projet de traité constitutionnel. Quelle est votre perception quant à l'évolution de la situation ?
Le diagnostic est simple. Un certain nombre de questions importantes et décisives influent sur la capacité de l'Union européenne à peser au niveau international, notamment au regard de la modification de l'équilibre mondial avec l'arrivée de nouveaux grands acteurs. Les Etats ne peuvent pas résoudre ces sujets de manière isolée, que ce soit le problème de l'environnement, de l'immigration, de l'énergie ou de la gouvernance économique.
Dès lors, la question n'est pas de savoir s’il faut réécrire la Constitution mais de définir les instruments nécessaires et utiles aux pays de l'Union européenne qui ont la conviction qu’il faut agir ensemble pour se faire entendre.
Ce que disent les industriels européens et ce que dit Businesseurope, par la voix de son président Ernest-Antoine Seillière, c'est que nous sommes des acteurs dynamiques. Ce qui nous intéresse c'est d'avoir une réponse concrète. Et c’est aux politiques qu’il appartient de nous apporter cette réponse.

Selon vous, quelle serait la solution la plus adéquate à adopter ?
Je vais vous répondre autrement. Les industriels sont contre le fait d'avoir simplement une zone de libre-échange. Pour moi, cela ne suffit pas pour répondre aux problèmes qui se posent. Il est possible que les politiques apportent une réponse. Par conséquent, nous sommes favorables à tout ce qui permet une coopération renforcée.

La vision est pourtant pessimiste. Qu’en pensez-vous?
J'ai déjà vu plus de 100 fois des perspectives pessimistes et des solutions ont été trouvées à chaque fois.

En ce qui concerne la France, c'est simple. Le débat européen est quasiment absent des campagnes présidentielles. Or si nous n'en parlons pas, il ne faut pas s'étonner que les gens soient indifférents.

Une contradiction évidente existe entre la réalisation des objectifs nationaux préconisés par les politiques et l’absence d’instruments pour les atteindre. Cette contradiction doit être mise en évidence.

Propos recueillis par I.H.

Publié le 21 Février 2007 Copyright © 2008  Retour à l'accueil
 
Son parcours
Vicomte Étienne Davignon est l'un des grands noms de la politique et de l'économie belge et européenne.

Après avoir fait des études universitaires aux Facultés Saint-Louis à Bruxelles et à l'Université Catholique de Louvain (UCL), où il obtient un diplôme de docteur en droit, Étienne Davignon complète sa formation par un baccalauréat en philosophie thomiste et des études en sciences économiques. En 1959, il présente le concours diplomatique et entre au Ministère des Affaires étrangères comme attaché au service des Affaires africaines.

Commissaire européen en charge du marché intérieur, de la gestion de l'union douanière et des affaires industrielles de 1977 à 1985

Vice-président de la commission européenne de 1981 à 1985.

Après avoir participé aux réunions annuelles du Groupe de Bilderberg depuis 1974, il en devient le président honoraire en 1999, et l'est toujours actuellement.

Ancien chef de cabinet de Paul-Henri Spaak et de Pierre Harmel, ministre belge des affaires étrangères (1959-1977), premier président de l’Agence internationale de l'énergie (1974-1977).

Président de la Table ronde des Industriels européens (ERT), de la Société générale de Belgique, Union Minière.

Étienne Davignon s'est également employé, aux côtés de Maurice Lippens, à la création de SN Brussels Airlines, la compagnie aérienne qui a succédé à la Sabena tombée en faillite fin 2001.

Vice président d’Accor, Arbed, Tractebel, Fortis Belgique, membre du conseil de surveillance de Anglo American Mining, Gilead, ICI, Pechiney, Foamex, Kissinger Associates, Fiat, Suez, BASF, Solvay, Sofina, Recticel, CMB.

Président de l’Association pour l’union monétaire en Europe dès 1991, de la Fondation Paul Henri Spaak et d'EGMONT (Institut royal des relations internationales).

Membre de la Commission Trilatérale et de la Fondation Ditchley. Membre du directoire du think tank Centre for European Policy Studies. Ainsi qu'administrateur de Les Amis de l'Europe, un proéminent think tank.

Le roi Albert II lui a octroyé en 2004 le titre honorifique de Ministre d'Etat.

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