Jean-Jacques Rosa
Directeur et Fondateur du MBA Sciences Po à l’Institut d'Etudes Politiques.
«Une révolution technologique détruit les activités anciennes en créant des activités nouvelles»
«Le Second vingtième siècle», votre livre paru en 2000 aux éditions Grasset, décrit les conséquences de la révolution de l’information sur l’organisation des entreprises. Pourquoi ce titre pour votre ouvrage ? Parce que la révolution de l’information et des communications, intervenue à la fin des années 60 et au début des années 70, a introduit une profonde discontinuité dans tous nos systèmes d’organisation. Le «premier 20è siècle» dure en fait jusqu’aux années 70, et cette période est marquée par la suprématie des institutions extrêmement centralisées : très grandes entreprises, très grands Etats, et donc recours omniprésent à une forte hiérarchisation des relations sociales. Suite à la révolution de l’information, il y a au contraire fragmentation des organisations, décentralisation, diminution de la dimension moyenne des entreprises et des Etats. Le second vingtième siècle, qui se prolonge en ce début de 21ème, est celui de la révolution organisationnelle. A quel moment précis placez-vous cette césure ? A la fin des années 60 avec la remise en cause de toutes les hiérarchies. Celle-ci est intervenue à partir du moment où les microprocesseurs sont devenus de plus en plus performants, où leur prix a chuté à la verticale, facilitant les communications ainsi que le stockage et le traitement de toutes les sortes d’informations, désormais numérisées. C’est ce que l’on désigne comme les TIC, technologies de l’information et de la communication. Pensez-vous que cette révolution soit comparable aux révolutions industrielles du 19e siècle ? Absolument. Je la mets en parallèle avec ce qu’on appelle la révolution industrielle proprement dite fin 18e ; on parle aussi, à juste titre, de la deuxième révolution industrielle, qui a eu lieu fin 19e, avec les moteurs à explosion, l’électricité, etc., qui a introduit, elle aussi, des bouleversements majeurs dans l’organisation, mais en sens inverse de ce que nous voyons aujourd’hui : elle a favorisé la centralisation et la création de très grandes entreprises et de très grands Etats. Aujourd’hui, de nombreux auteurs décrivent la troisième révolution technologique, qui a des conséquences radicalement différentes en favorisant les petites structures et en fondant le retour de l’individualisme. C’est ce que je développe dans mon ouvrage. Selon de nombreux économistes, l’information est un bien de réseau avec coût marginal faible. Qu’en pensez-vous ? C’est effectivement le point de vue dominant. Cette affirmation n’est pas fausse, mais elle est très exagérée : l’information est un bien qui est beaucoup plus semblable aux autres biens et services qu’on ne le croit et qu’on ne le dit. Ce bien n’introduit pas de rupture par rapport aux mécanismes économiques traditionnels. L’information a un prix, elle fait l’objet d’un «pricing» individualisé, qui est fondamentalement le même que celui des autres biens et services. L’information paraît souvent gratuite, et c’est même le cas parfois. Mais ce qui est en réalité gratuit, ce n’est qu’un input de l’information qui doit ensuite être transformé, élaboré, par chacun de ses usagers. L’information se produit toujours personnellement. Le fait que vous ayez accès gratuitement à sa forme brute, non élaborée, ne veut pas dire que l’information que vous utilisez effectivement soit pour vous gratuite. Il faut que vous l’intériorisez, il faut que vous consentiez des efforts, du temps, de la réflexion pour arriver à l’incorporer à vos connaissances, à vos décisions, et cela est coûteux. Ainsi, contrairement à ce qu’on dit, le prix réel de l’information «finale» n’est jamais nul ! Y a-t-il une nouvelle économie ?
Sûrement pas. Les lois de l’économie restent les mêmes. On pourrait dire, dans un sens restrictif, qu’il y a une «nouvelle économie» dans la mesure où des secteurs nouveaux se développent, et d’autres disparaissent, mais cela arrive continuellement dans l’évolution économique. C’est certes plus marqué en ce moment parce que la mutation est plus rapide, mais cela ne change pas les lois de base de l’économie. Il faut distinguer les mécanismes de fonctionnement, inchangés, et les produits et modes d’organisation qui eux changent beaucoup dans le temps, en fonction notamment de la technologie. Mais il y a une offre et une demande pour les ordinateurs et l’information tout comme pour les pommes de terre. Ce qui fait l’importance de la révolution technologique actuelle, c’est que les techniques de stockage et de transfert de l’information sont utilisées par tout un chacun et dans tous les processus de production. De sorte qu’elle affecte l’ensemble de l’économie et de la société, des produits et des comportements. L’Inde et la Chine représentent des cas un peu particuliers, dans la mesure où l’Europe, et les pays développés en général, ne les ont peut-être pas «vus venir» ?
La Chine et l'Inde, c’est deux milliards de personnes environ. Peut-on encore parler de cas particulier ? Dans la plupart des pays, développés ou non, la plupart des gens possèdent désormais des téléphones portables, et même un ordinateur. C’est le monde entier qui est concerné. Dans les pays en développement, certains possèdent même deux téléphones portables. N’y a-t-il pas comme un «déphasage» avec le niveau de vie ? Non, justement, parce que le prix de ces biens a chuté à la verticale. Ces produits sont désormais relativement bon marché. On envisage même la production d’ordinateurs à 100 dollars. La révolution technologique modifie les raretés relatives et les prix relatifs, et affecte ainsi toutes les activités et toutes les personnes, à des degrés divers, bien sûr ; tout le monde n’a pas les mêmes structures budgétaires, les mêmes structures de consommation ; mais chacun est affecté, comme consommateur et comme producteur. Comment tirer, en termes de croissance, un bénéfice maximal de cette nouvelle révolution ? Il faut la laisser poursuivre sa course et ne pas la freiner. A mon sens, ce que l’on voit aux Etats-Unis, la très forte croissance qui est apparue comme inattendue dans les deux à trois dernières décennies, est le résultat de la mise en œuvre de cette révolution technologique. Comme Schumpeter l’a si bien décrit, une révolution technologique détruit les activités anciennes en créant des activités nouvelles. C’est le processus de destruction créatrice. Il faut accepter la destruction comme la condition de la création. Les sociétés européennes qui sont très corporatistes et centralisées ne se mettent pas vraiment en mesure d’adopter complètement et radicalement ces nouvelles technologies parce qu’elles tentent de freiner les destructions, de défendre coûte que coûte les positions acquises. Cela signifie que les ressources existantes ne sont pas libérées pour aller vers des activités nouvelles. Elles restent gelées dans les activités anciennes, dont la productivité décroît en fonction de l’introduction, ailleurs, d’innovations significatives. Les économies très hiérarchiques de pays comme le Japon, la France, l’Allemagne, l’Italie ne collent pas aux exigences nouvelles de l’organisation qui découlent d’une technologie impliquant une décentralisation très forte. C’est la raison pour laquelle notre écart avec les Etats-Unis s’accroît. Propos recueillis par les étudiants du projet collectif «Tribune Sciences-Po de l’économie de l’immatériel». |