Xavier Timbeau
Directeur du département «Analyse et prévision» à l'OFCE
«Il faut limiter l’appréciation de l’immatériel à des règles simples»
Quelle est la contribution de l’actif immatériel «innovation» à la valeur d’une entreprise ? Quelle serait selon vous la contribution relative des autres actifs immatériels identifiés (capital client, marque, capital humain…) ? Ca dépend bien sûr des entreprises. Coca Cola a une part considérable de son actif dans sa marque. L’innovation est un concept plus flou : soit on considère le résultat d’un processus d’innovation, c’est-à-dire un produit, une méthode de fabrication, un savoir-faire, un procédé (brevetable ou non) et alors, sa valeur est assez simple à établir (c’est le flux de revenus que l’on peut en tirer, et qui dépend éventuellement du temps que durera la rente de monopole associé), soit c’est la capacité à innover, ce qui est plus complexe. Apple, par exemple, peut valoriser l’iPod comme une innovation (design, interface, marque) qui lui confère une part de marché (un volume) et un pouvoir de marché (une marge sur le coût de fabrication) qui engendre un flux de revenu pour quelques années (le temps que l’iPod soit copié efficacement). Mais on peut valoriser également le fait qu’Apple arrivera toujours à innover et à avoir un produit qui promet des flux de revenus (après l’iPod, l’iPhone, après l’iPhone, l’itv, après l’itv, l’itruc…). Dans ce cas la valeur innovation est très théorique. Existe-t-il un écart entre la valeur de l’entreprise et celle perçue par les marchés, qu’une meilleure prise en compte de la valeur de ces immatériels permettrait de réduire ? La valeur de marché de l’entreprise est censée, lorsque les marchés sont efficients, concentrer l’évaluation de tous les paramètres de la valeur pour faire le prix. Evaluer (comptablement) avec une certaine marge de réalisme et de sécurité l’immatériel peut accroître l’information (réduire les délais et les coûts d’acquisition de l’information sur la valeur de l’entreprise). Concernant l’innovation, la question est très délicate, car on peut soupçonner l’entreprise de gonfler la valeur de ces innovations (surestimation du potentiel du produit, sous-estimation de la capacité des concurrents à imiter, surestimation des volumes). L’écart qui apparaît peut tout à fait signifier le degré de défiance des marchés vis-à-vis de l’estimation de l’immatériel. Pour réduire cet écart il faut que les estimations soient crédibles, c’est-à-dire reposent sur des principes clairs, pertinents, transparents. Il peut être difficile de faire entrer l’innovation dans ce cadre strict. Que pensez-vous de la création d’un directeur des actifs immatériels dans les entreprises ? Je pense qu’il faudrait plutôt des cabinets indépendants pouvant certifier les évaluations qui sont proposées par les entreprises. Quels impacts cette intégration du capital immatériel innovation dans l’entreprise aurait-elle sur les marchés financiers (la perception des analystes, le cours de Bourse, les investisseurs financiers…), les actionnaires, les parties prenantes de l’entreprise, le développement durable ou la RSE ? A priori, mieux évaluer la valeur de l’entreprise permet de mieux affecter les ressources rares comme le capital ou la main d’œuvre de qualité. En revanche, accroître les asymétries d’information (ce que l’on sait en interne, ce que l’on fait croire à l’extérieur) ne peut qu’avoir des effets négatifs sur les marchés en général (hausse des primes de risque, hasard moral conduisant à des sous investissements). Quelles seraient finalement les propositions de bonnes pratiques pour cette prise en compte du capital immatériel de l’entreprise ? Je pense qu’en matière d’immatériel, la mise au point de normes générales d’évaluation, le contrôle et la certification étroite de ces normes et des évaluations des actifs immatériels sont critiques. Le problème est que ces évaluations demandent des compétences très pointues et très différentes d’une entreprise à une autre. On peut retrouver en partie la situation que l’on a du côté des analystes de marché : quelques gourous font l’opinion (monsieur X annonce que la PS3 ne dépassera pas 15% du marché dans les sept ans qui viennent. Même si objectivement, X n’en sait rien, comme X ne s’était pas trompé pour la DS, X a peu être raison) et on assiste souvent à des conflits d’intérêt (influence ou corruption de X, intérêt de X dans tel ou tel projet, l’employeur de X est aussi le pourvoyeur de financement du concurrent). Pour échapper à cela, il faut limiter l’appréciation de l’immatériel à des règles simples, compréhensibles par beaucoup (un peu comme les règles de la comptabilité). Moins ambitieuses en profondeur de vue, elles seront également plus crédibles. Propos recueillis par les étudiants du projet collectif «Tribune Sciences-Po de l’économie de l’immatériel». |