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Interview
 

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Jean-Bernard Pinatel

Président de la Fédération française de l'intelligence économique

«L'intelligence économique est indispensable à la survie des entreprises»


(Easybourse.com) Quelles sont les tendances actuelles de l’intelligence économique ?
On peut distinguer des tendances dans les différentes dimensions de l’intelligence économique. S’agissant de la veille stratégique, nous avons longtemps pensé que l'information était quelque chose de secret. Des moyens illégaux ou réservés à la puissance publique étaient utilisés pour l'obtenir. Aujourd'hui, le rôle de l'open source (c'est-à-dire l’information ouverte susceptible d'être trouvée sur Internet, dans les blogs ou autres) a été remis au plus haut niveau ...

Pour ce qui est de la protection du patrimoine informationnel (marques, savoir-faire, brevets), le volet offensif s'est ajouté au volet défensif. Etant donné que le patrimoine peut évoluer très rapidement, et que la bonne protection de son propre patrimoine amène à connaître les failles dans le système de protection de ses concurrents, on parle toujours de protection, mais aussi d’enrichissement de son patrimoine par exploitation des espaces non protégés par ses concurrents.

Qu’en est-il de la stratégie d’influence ?

Il s'agit de la dimension de l'intelligence économique (IE) sur laquelle il n’y a pas encore un consensus complet. Tous les gens qui réfléchissent sur l’IE se demandent si l'influence en fait partie. Pour certains, l'intelligence économique s'arrête là où l'influence commence. Les outils d'intelligence économique permettent de concevoir les stratégies d'influence (lobbying, actions de communication) en réalisant la cartographie des acteurs décisionnels.
Nous envisageons, dans le cadre de la fédération, la création d’un comité scientifique dont la première tâche sera de réfléchir à cette question.

Quels sont les enjeux de cette réflexion ?
L'influence existe depuis longtemps, notamment avec les cabinets de lobbying, les banques d'affaires et aujourd'hui les forums de discussion sur Internet. L'enjeu réside dans le fait que les pouvoirs publics veulent beaucoup plus encadrer les métiers d'intelligence économique. Le fait de rattacher un métier à l'intelligence économique conditionnera son encadrement ou son maintien hors de cet encadrement.

Dans quel sens les pouvoirs publics souhaitent-ils réglementer l'intelligence économique ?
Quand le concept de l’intelligence économique a été conçu en 1994, beaucoup de gens ont confondu intelligence économique et renseignement. Ainsi, comme j’ai pu vous l’indiquer, les moyens réservés à la puissance publique ont été utilisés pour rechercher de l'information privée et secrète. Des officines ont été créées, des scandales ont éclaté. Une forte demande en provenance des pouvoirs publics, mais également des professionnels, s’est alors manifestée pour un encadrement de la profession. Une loi sur les agents privés de recherche, les anciens détectives privés, a été élaborée en 2003. La question s'est posée de savoir s'il fallait étendre cette réglementation à l'intelligence économique.

Quel rôle joue la fédération dans l’encadrement de la profession ?
Un des rôles de la fédération est de labelliser les acteurs en leur faisant signer une charte éthique et en vérifiant que, dans l’exercice de leur activité d'intelligence économique, ils respectent les lois de la république et n'utilisent pas de moyens illégaux, comme par exemple des écoutes téléphoniques, des vols de documents confidentiels, etc.
La labellisation a vocation à donner une garantie au donneur d'ordre qui veut s’adresser à une entreprise pour une action d’intelligence économique. En choisissant un acteur labellisé par la fédération il ne courra pas le risque d’être impliqué dans une action illégale.

Est-ce qu'il vous est arrivé de ne pas accepter une entreprise dans le cadre de la fédération ?
Ce processus de labellisation a été adopté par l’Assemblée générale de la fédération fin juin. Le premier comité d'adhésion a eu lieu le 15 juillet dernier. Nous avons ajourné une entreprise à cette occasion parce qu'elle ne remplissait pas l'ensemble des critères demandés.
D'autres refus vont probablement arriver à l'avenir. Mais le processus d'adhésion est tellement strict que je pense que les gens qui ne remplissent pas les conditions ne feront pas la demande.

Pensez-vous que l'intelligence économique est indispensable à la survie des entreprises ?
Absolument. Aujourd'hui, la moindre PME peut, du jour au lendemain, voir son marché ne pas être renouvelé parce que le donneur d'ordres a trouvé moins cher à l'autre bout du monde.
J’avais pour ma part une entreprise de développement de logiciels et d'analyse de l'information que nous avons décidé de vendre à un leader mondial. Notre activité fonctionnait très bien et nous aurions pu nous en contenter. L'une des raisons pour lesquelles nous avons vendu est que, dans ce domaine, les Américains investissaient lourdement. Alors qu'ils étaient en retard, ils risquaient de nous dépasser dans deux ou trois ans. Il nous a semblé intéressant de s'adosser à un grand leader qui pourrait investir autant afin de suivre la cadence et de faire en sorte que notre technologie ne soit pas dépassée dans quelques années.
C'est ce qui s'est passé par exemple dans le domaine du net. Dans les années 90,  Lycos Excite et AltaVista étaient les moteurs de recherche les plus utilisés, alors que Google n'existait même pas.

Qu’en est-il du lien entre intelligence économique et bonne gouvernance ?
L'intelligence économique, si elle se place au niveau stratégique, fait partie de la bonne gouvernance. En cela l'intelligence économique, c'est-à-dire l’effort de compréhension de son environnement et de l’impact de ses décisions, est également une démarche éthique. Quand vous pratiquez l’intelligence économique, vous raisonnez automatiquement sur le long terme. Par exemple, quand vous concevez un produit cosmétique qui contient plusieurs centaines d'ingrédients qui proviennent de produits naturels ou de produits chimiques, vous êtes obligés de prendre en compte l’acceptation de l'industrie chimique par les citoyens et l'épuisement des ressources naturelles. Il en va de la survie de l’entreprise, et vos actions vont donc vous amener à appuyer la mise en place de normes plus strictes (c'est le cas de REACH) et de vous engager dans une politique de développement durable.

Que pensez-vous de l’utilisation de l’intelligence économique à l’heure actuelle ?
En France, les grandes entreprises ont clairement compris l'importance de l'intelligence économique. Le grand problème se situe au niveau des PME : nous ne savons pas faire grandir nos PME. Tout notre défi réside dans l'utilisation des outils et des méthodes de l'intelligence économique par ces entreprises, sans que cela leur coûte trop cher, afin qu'elles puissent grandir et éviter de se faire racheter ou disparaître.

Que pensez-vous de l'idée du réseau et de l'échange de partage de l'information  pour remédier à cette situation ?
Il y a un problème culturel en France, qui est celui de ne pas vouloir passer sa copie au voisin. A certains égards, il est ainsi très difficile de créer des réseaux qui fonctionnent.
Qui plus est, dans certaines régions, le président de région, le préfet de région et le président du conseil régional ne se parlent pas alors que ce sont les trois acteurs principaux sur lesquels l'intelligence économique doit appuyer son développement.
Il est pourtant évident qu'il faut absolument mutualiser les informations sectorielles, par exemple en Aquitaine pour les sous-traitants de l’industrie aéronautique. A charge pour chaque entreprise d’aller plus loin si nécessaire.

Avez-vous vous un avis sur l’impact du Web 2.0 sur l’évolution de l’intelligence économique ?
Un des risques, quand quelque chose est à la mode, c'est de le mettre à toutes les sauces. Je pense que le Web 2.0 est une belle opération marketing. Mais je ne suis pas convaincu que cela apporte un grand plus actuellement.
L'intelligence économique est un concept très neuf. Il reste beaucoup de choses à creuser sur les bonnes pratiques, sur la formation, sur les outils adaptés aux PME, sur la synergie des acteurs publics et privés. Il reste encore un travail immense à effectuer. Nous souhaitons contribuer à recentrer l'intelligence économique dans le cadre de la fédération.

Quelles sont, selon vous, les entreprises «modèles» dans le déploiement de l’intelligence économique ? Pour quelles raisons ?
Total et L'Oréal me semblent être deux modèles d'intelligence économique. Ce sont des entreprises performantes au niveau mondial qui ne sont pas arrivés là par hasard et qui ne se sont pas maintenues à leur niveau par hasard non plus.
Ces entreprises ont su analyser les besoins des consommateurs, des clients, la position des concurrents, les risques liés à leur activité.
L'exemple de ces deux entreprises montre à quel point l'intelligence économique peut être associée à la compétitivité.

Propos recueillis par Imen Hazgui

Publié le 06 Aout 2007 Copyright © 2008  Retour à l'accueil
 
Son parcours
Après un début de carrière dans les troupes aéroportées, Jean-Bernard Pinatel a été un des fondateurs du Groupe Permanent d’Evaluations de Situations (GPES), créé sur la demande de président de la République, Valery Giscard d’Estaing. Ce groupe qui était en charge de l’évaluation des situations de crise dans lesquelles les intérêts stratégiques et les forces armées de la France étaient engagés, a contribué à gérer la libération des otages de Kolwezi et du Polisario, les interventions au Tchad, au Liban ainsi qu'en Centre Afrique.

Il a dirigé le SIRPA (Service d'informations et de relations publique de l'armée) durant cinq années (1985-89) où,  à la demande d’André Giraud, il a créé un observatoire de la désinformation, le COPID.

Après avoir quitté l’armée avec le grade de Général de brigade à 49 ans, Jean-Bernard Pinatel a passé quatre ans comme directeur de la communication et délégué général du groupe Bull avant de créer une société, Datops ex-Startem, qui est devenue en 13 ans un leader du développement de logiciels de recherche et d’analyse de l’information multilingue.

Datops a été racheté en décembre 2006 par LexisNexis, le leader mondial des bases de données, ce qui a rendu Jean-Bernard Pinatel disponible pour accepter la présidence de la Fédération des Professionnels de l’Intelligence Economique (Fépie) où il a été nommé le 15 janvier 2007.

Docteur en études politiques, titulaire d'une maîtrise de sciences physiques (option physique nucléaire), breveté de l’Ecole supérieure de Guerre et du Centre des Hautes études Militaires et ancien auditeur de la 37ème promotion de l’IHEDN, Jean-Bernard Pinatel est l’auteur de plusieurs livres sur les relations internationales et la Défense : La guerre civile mondiale avec Jacqueline Grapin, Calmann-Levy 1976 ; L’Economie des forces, Fondation des Etudes de Défense, 1976 ; Les Ombres Japonaises,  Plon 1992 et plusieurs articles de fond dans la Revue de Défense Nationale sur «La menace bioterroriste» novembre 2002 ; «Intelligence économique ou renseignement ?» décembre 2004.

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