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Interview
 

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Stéphane Boudrandi

directeur délégué du Centre d'intelligence économique de Sciences Po Aix

«Nous cherchons à harmoniser l'enseignement de l'intelligence économique»


(Easybourse.com) Si vous deviez définir l’intelligence économique ?
Trois mots me semblent prépondérants : objectif, projet et équipe. Il s'agit d'une nouvelle manière d'appréhender les choses, une nouvelle méthode pour comprendre le monde environnant, qui suppose une obligation de partage d'informations.

Quelle est la situation actuelle de l'enseignement de l’intelligence économique ?
Enseigner l'intelligence économique est une question en soi. Nous sommes confrontés à deux champs.

D'abord, celui de la connaissance générale qui suppose un certain état d’esprit, fait d’ouverture et de transversalité, et qui participe à la prise de décision.

L’autre aspect de cet enseignement concerne les connaissances spécialisées et l’appropriation des outils, des techniques et méthodes associées à des métiers ou à des compétences particulières. Les actions de veille pour collecter, analyser, traiter l'information sont concernées mais également les opérations liées à la communication de crise, à la communication d'influence ou encore d’autres actions liées à la sécurité des systèmes d'information.

Qu’en est-il de l'harmonisation de cet enseignement ?
La difficulté est de déterminer les besoins spécifiques à chaque interlocuteur.

Si nous prenons le cas des entreprises, les travaux du haut responsable en charge de l’intelligence économique au SGDN visent à mettre en évidence les compétences nécessaires pour répondre à leurs besoins dans le cadre d'un processus d'intelligence économique.

Une fois les compétences identifiées, il faudra éditer un référentiel comme le référentiel formation de 2005 et le référentiel métiers de 2006. Le chantier est en cours.

Par ailleurs, nous avons des démarches communes de la part de partenaires publics et privés, notamment dans le cadre de la FEPIE, pour s'accorder en termes de formation et de compétences sur un tronc commun et harmoniser certains éléments essentiels.

Ceci étant, établir un référentiel suppose de faire accepter les normes établies. La démarche volontaire ne concernera que ceux qui y adhèrent. Autrement dit, d'autres acteurs pourront s'affranchir, décider d'être indépendants et proposer des formations en dehors de toutes préconisations publiques.

Le vrai fond du problème est que pour enseigner l'intelligence économique, il faut déjà être dans une stratégie d'intelligence économique afin de susciter l'adhésion d’un maximum d'acteurs.

Le marché de l'intelligence économique se caractérise par le fait qu'il y a beaucoup plus d'offres que de demandes. Ainsi, les besoins doivent être identifiés pour proposer des offres appropriées. Qu’en pensez-vous ?
Les besoins sont de différents niveaux en fonction des interlocuteurs. Aujourd'hui, nous répondons assez bien aux besoins des grands groupes. Une dizaine de métiers ont clairement été identifiés et une cartographie a été publiée.

Des formations sont faites au meilleur niveau pour répondre à ces besoins, par exemple pour créer des cellules de veille et surveiller ainsi en permanence l'environnement de l’entreprise sur des champs aussi variés que les brevets, l’évolution des lois, normes et règlements, la connaissance des centres de décision ou encore pour mettre en place des formations opérationnelles dans le domaine des stratégies d'influence...

À présent, un effort considérable doit être fait pour tous les autres acteurs, essentiellement les PME et TPE qui n'ont pas la capacité de recruter un professionnel dédié à l'intelligence économique.

Ces structures doivent être formées à des procédures et à l'utilisation d'outils et de techniques. Ce deuxième volet de la formation est encore en développement. C'est l'aspect qui nous intéresse le plus et que l'on aborde par la formation continue des acteurs.

Que faites-vous pour améliorer la situation ?
Une véritable politique publique est menée depuis fin 2003-début 2004. Pour notre part, nous avons identifié la nécessité dans les régions de créer des réseaux où les gens apprennent à se connaître.

Cette réflexion est née de la théorie de la triple hélice, particulièrement illustrée en France par la création des pôles de compétitivité. Souvent, il n’y a qu’une connaissance superficielle entre les entreprises, l'administration et les laboratoires de recherche.

Nous avons monté une formation de correspondants régionaux en intelligence économique afin d'apporter cette compétence réseau.

Concrètement qu'est-ce que c'est ?
C'est une formation qui dure un an, à raison de deux jours de formation par mois, et qui aborde l’ensemble des aspects du management stratégique de l’information dans une organisation, à travers des visite de sites et des témoignages d’acteurs publics et privés.

La phase de formation est suivie d’une phase d’animation du réseau, une ou deux fois par trimestre, qui alterne présentation de projet et actualisation des connaissances.

Nous ne sommes pas dans le cadre de formations techniques mais plutôt dans une formation à l’optimisation des relations humaines, le but étant d’apprendre à utiliser tel ou tel correspondant pour échanger des informations dès qu'il y a quelque chose de nouveau et d’important.

Au-delà de cette formation, y a-t-il d'autres mesures ?
De nombreuses actions sont développées en direction des PME, notamment par les acteurs consulaires ou professionnels, dans le cadre par exemple d'ateliers thématiques qui permettent aux chefs d'entreprise de s'informer sur des sujets particuliers comme le suivi des marchés publics ou l'évolution des normes au niveau de l'Union européenne.

Le plus souvent, la clé de nombreux problèmes est d’obtenir la bonne information au bon moment.

Est-ce que vous faites le suivi de l'impact de ces formations ? 
Nous avons décidé de faire un suivi depuis 2004 sous la forme d'un observatoire des pratiques d'intelligence économique, l'objectif étant d'élaborer un historique et de créer une forme de modélisation.

De plus en plus d'acteurs s'intéressent à l'intelligence économique, il faut faire un recensement national pour en tirer les « best practices » et permettre au plus grand nombre d’acteurs d’en bénéficier.

Depuis 2004, la prise de conscience est évidente. Aujourd'hui, nous sommes dans la phase d’élaboration des questions et de recherche des réponses aux besoins.

L'information est aujourd'hui un avantage compétitif, et la partager n’est pas une chose évidente. Comment convaincre les acteurs de jouer le jeu ? 
La difficulté du partage de l’information est indéniable et elle est notamment rencontrée dans les pôles de compétitivité.

Dès lors que nous sommes engagés dans une politique publique, l'État doit être garant de la sécurité des informations échangées sur des projets par les différents partenaires.

Il faut s'assurer qu'il s'agit véritablement d'un partenariat gagnant-gagnant et qu'il n’est pas question de pillage de l'information. Une charte et des solutions techniques sont actuellement diffusées pour encadrer cet engagement de ne pas communiquer vers l’extérieur des informations données par les entreprises.

Certes, cela n'empêchera pas quelqu'un de malveillant de se procurer des informations par des procédés illégitimes ou illégaux. Ce problème doit être abordé en termes de sécurité.

Par ailleurs, ces craintes sont parfois peu liées à la réalité. Les grands comptes ont une myriade de sous-traitants dont ils ne peuvent pas se passer. Ce n'est pas tellement la taille de la structure qui fait sa pérennité mais sa capacité à apporter une bonne réponse, en terme de biens ou de services, au bon moment. Ainsi, les petits apportent autant aux grands que l'inverse.

Concrètement, quel intérêt pourrait avoir une PME/TPE à s’inscrire dans ce réseau ?
Nous pouvons illustrer ce type de partage d’intérêt en prenant par exemple les innovations dans le domaine des interventions médicales à distance.

Une TPE qui est capable de fabriquer un des éléments de la fibre optique qui va entrer dans le corps humain voit son potentiel de développement considérablement augmenté, alors que son apport ne constituera peut être qu’une part réduite du dispositif global.

Si cette entreprise cherche à aborder seule un marché aussi important, les risques sont grands qu’elle ne puisse pas le pénétrer et ainsi perdre une opportunité.

Ces risques sont fortement réduits si cette TPE s’inscrit dans un partenariat avec d’autres acteurs, publics et privés, régionaux et nationaux, et si elle pratique l’échange et le partage de l’information en vue d’obtenir à plusieurs l’accès à ce marché.

Compte tenu de la multiplication des offres, comment choisir la bonne formation en intelligence économique ?
Il est certain qu’il faut faire attention aux interlocuteurs que l’on choisit et ce dans n'importe quel domaine, solution informatique, solution de sécurité...

Dans chaque région, la politique publique se développe pour que les acteurs publics et privés coopèrent. L'objectif est de construire des plates-formes collaboratives afin de pouvoir identifier et reconnaître les bonnes compétences et établir une cartographie des acteurs les plus pertinents.

En outre, il peut y avoir des cadres de formation reconnus au niveau national. À ce titre, la FEPIE s'efforce de faire reconnaître des formations de niveau national et régional.

Mais il est toujours possible pour un néophyte qui cherche une formation d’évaluer l’expertise d’un acteur de manière assez simple: en faisant un petit travail préalable à partir des informations disponibles sur le site du HRIE (www.intelligence-economique.gouv.fr), il est possible d’établir quelques questions tests.

Sans tomber dans la caricature, si l’organisme de formation n’est pas capable de répondre clairement à des questions simples issues du rapport Carayon de 2003, alors c’est qu’il n’a certainement pas le niveau pour enseigner efficacement l’IE.

Imaginons que je suis une PME et que je viens vous voir pour une formation IE. De quelle manière répondriez-vous à ma demande ?
Tout d'abord, nous nous efforçons de connaître l'entreprise et d'identifier ses besoins par rapport au secteur dans lequel elle s’inscrit, par rapport à son exposition à l'environnement, du local à l’international, par rapport aux normes qui la concernent...

Ensuite, nous lui soumettons un questionnaire sur les trois grandes dimensions de l'intelligence économique, à savoir la veille, la sécurité et l'influence afin d'établir comment le chef d'entreprise envisage ces trois aspects, quelle définition il apporte, comment il essaye de les appréhender, et quelles perspectives ces interrogations lui suggèrent.

Selon vous, quel lien peut-on faire entre l'intelligence économique et les actifs immatériels ?
La particularité de la démarche d’intelligence économique, c’est qu'elle repose sur l'information, c'est-à-dire quelque chose qui n’existe pas matériellement et que notre culture a du mal à prendre en compte.

Les actifs immatériels sont de plus en plus importants dans le monde. Des milliards de dollars s'échangent tous les jours de manière virtuelle.

Nous pouvons constater aujourd'hui à quel point la valeur d'une action en bourse peut être complètement déconnectée de la réalité et de la matérialité des choses, et comment l’attaque sur l'image peut faire perdre beaucoup de valeur.

Faire de l’intelligence économique, c’est prendre en considération toutes ces nouveautés dans le paysage économique et industriel.

Avant, c’était essentiellement le produit qui faisait la qualité, alors qu'aujourd’hui les actifs immatériels sont devenus l’élément prépondérant.

Propos recueillis par Imen Hazgui

Publié le 29 Aout 2007 Copyright © 2008  Retour à l'accueil
 
Son parcours
Diplômé de l'IEP d'Aix-en-Provence, auditeur de l'IHEDN et de l'INHES, Stéphane Boudrandi est dirigeant d'entreprise et chargé d'enseignement, actuellement Directeur délégué du Centre d'Intelligence économique de Sciences Po Aix.