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Interview
 

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Alain Juillet

Haut responsable en charge de l'intelligence économique auprès du Premier ministre au Secrétariat Général de la Défense Nationale (SGDN)

«L'intelligence économique est tout d'abord un état d'esprit»


(Easybourse.com)


Où est votre politique d’intelligence économique ? Quels sont les principaux obstacles rencontrés dans le déploiement de cette politique ?
Après trois ans et demi de mise en oeuvre on peut dire que la politique d'intelligence économique se déploie convenablement, en ligne avec notre plan d'action et nos prévisions. Dans certains domaines nous avançons très vite car cela correspond à un besoin identifié, dans d'autres c'est plus lent car il faut d'abord expliquer et convaincre, mais comme disait le philosophe : là où il y a une volonté il y a un chemin.

Il faut être conscient que l'intelligence économique c'est d'abord un état d'esprit fait de volonté d'ouverture sur les autres, de prise en compte des réalités, de capacité de remise en cause permanente pour être compétitif par rapport au reste du monde. C'est aussi la compréhension de l'intérêt du travail en réseau qui vous fait découvrir que l'on est plus fort à plusieurs que tout seul. Ce n'est pas évident chez nos compatriotes qui sont pétris d'individualisme et d'une histoire dans laquelle nous faisions la course en tête avec quelques autres grandes puissances.
 
Peut-on aujourd'hui parler d'une intelligence économique européenne ? Qu'en est-il des synergies entre les Etats membres de l’Union dans ce domaine ?  Quel est notre positionnement vis-à-vis des Etats-Unis et des autres grandes puissances économiques, notamment la Chine ? 

L'intelligence économique est pratiquée à un niveau très variable selon les pays en Europe. Les anglais et les suédois sont très en avance, les français mettent les bouchées doubles et ont rattrapé une bonne partie de leur retard en développant des solutions parfois originales qui intéressent beaucoup d'autres pays. Certains en sont encore aux balbutiements. Mais tous ont conscience que c'est devenu une des clés de la compétitivité face à des entreprises et des pays qui l'utilisent avec énormément de succès et d'efficacité. Les américains ont énormément travaillé le sujet depuis 20 ans et mis en place des dispositifs très intéressants. L'Inde a commencé en même temps que nous. Les chinois s'intéressent beaucoup à ces nouvelles techniques d'acquisition, de traitement et de protection de l'information, car ils en ont compris l'intérêt.
 
Il est clair qu'une fois atteint un niveau moyen convenable, l'intelligence économique facilitera des échanges fructueux entre les pays européens et permettra à nos entreprises d'améliorer leurs capacités d'actions face à celles des autres régions du globe. Il existe déjà des échanges dans le cadre des grandes sociétés transeuropéennes. Quand on vend un airbus, c'est onze pays européens qui en bénéficient. Il est donc de l'intérêt général de collaborer pour réussir la vente ou le développement des produits face à des concurrents agressifs et efficaces. Mais cela n'est pas facile car il faut rompre avec de vieilles habitudes et cela prend du temps en dépit de la volonté des politiques et des dirigeants d'entreprises concernés. Ces derniers temps je note avec plaisir que les échanges sur ces thèmes entre les universités, les administrations et les groupes industriels s'intensifient dans toute l'Europe.     

L’intelligence économique est la maîtrise et la protection de l'information stratégique qui donne la possibilité au chef d'entreprise d'optimiser sa décision. Selon vous, l'intelligence économique intègre-t-elle également la stratégie d'influence ? Pourquoi ?
L'intelligence économique apporte les éléments complémentaires qui vont permettre de prendre la meilleure décision possible. Encore faut-il le vouloir et savoir l'utiliser. En permettant d'identifier les opportunités de marché dans tous les coins du monde et les menaces pesant sur nos entreprises et notre marché intérieur, elle nous rend plus efficace, développe notre compétitivité intrinsèque et concurrentielle, et sécurise l'emploi de demain. Les stratégies d'influence en font pleinement partie, car on est obligé aujourd'hui de préparer les esprits, d'accompagner le déploiement des produits, et se défendre des attaques indirectes des concurrents de manière quasi permanente. L'époque où une bonne stratégie garantissait la victoire est révolue. Aujourd'hui il faut expliquer qu'elle est bonne et pendant son déploiement contrer les agressions en tous genres voulant la déstabiliser.

Que fait l'appareil d'Etat pour accroître la compréhension et la prise en compte de l’intelligence économique par nos PME/PMI ? En cela, où en est l'intelligence territoriale ?
L'Etat, avec l'aide des organisations consulaires et des collectivités locales, a mis en place des plans de sensibilisation qui sont mis en oeuvre sur le plan territorial au niveau des régions. Je crois qu'il n'y a plus guère de français ignorant ce qu'est l'intelligence économique dans les grandes lignes. L'Etat a également structuré la formation à partir d'un réferentiel qui est au coeur de la vision française de l'intelligence économique. Au delà des étudiants, il s'agit de développer la connaissance de ces outils dans le monde de l'entreprise et des métiers qui en découlent par la formation continue, les associations, les conférences et tout ce qui permet de faire comprendre aux PME PMI que ces techniques sont parfaitement adaptées à leurs problématiques. Nous sommes arrivés à un stade où nous travaillons sur des programmes spécialement conçus pour les petites et moyennes entreprises avec des exemples issus de leurs types d'activités. Pour synthétiser on peut dire qu'après trois ans de développement de la connaissance théorique nous sommes rentrés dans une phase de mise en place de la connaissance pratique.   

Qu'en est-il d'une centralisation de toutes les informations de l'État en un seul point ?
Nous travaillons sur des dispositifs nous permettant de centraliser avant de recouper, d'analyser, et de diffuser directement ou indirectement les informations utiles à ceux qui sont concernés. Nous utilisons pour cela des outils de veille, des logiciels de traitement et des banques de données publiques et privées. Le Groupe Permanent pour l'Intelligence Economique qui se réunit tous les 15 jours à Matignon est un point central qui permet d'orienter et de centraliser les actions du dispositif.
 
Vous aviez pour objectif d’établir un  programme pour l'enseignement de l'intelligence économique. Qu’en est-il de ce projet ? Quels sont les principaux critères qui ont été définis ?
Dans le climat de concurrence exacerbée qui caractérise ce début de siècle il faut reconnaître que nos entreprises manquaient généralement de préparation, de volonté de prise en compte de toutes les formes de leur environnement. Nous sommes un peuple d'ingénieurs et d'intellectuels convaincus que la meilleure technique et la meilleure idée gagnent toujours. C'est faire preuve d'une naïveté confondante dans un monde où tous les coups ne sont pas permis mais souvent utilisés. En guerre économique il n'y a pas de place pour les faibles, pour ceux qui ont une guerre de retard ou qui sont convaincus de leur invulnérabilité : le meilleur c'est celui qui gagne. Avec nos capacités techniques et managériales si nous ajoutons les apports de l'intelligence économique et l'état d'esprit qui en découle, nous n'avons rien à craindre pour le futur de nos activités industrielles et de l'emploi. Par contre ceux qui se replient sur eux mêmes en gémissant au souvenir du temps passé ou en louant l'autarcie sont condamnés à plus ou moins court terme. 
 
Quelle est la position de la France dans la guerre économique qui se déroule à l’heure  actuelle. Nos entreprises, petites et moyennes, nos administrations vous semblent-elles bien armées pour décoder la réalité de l’information, savoir distinguer les éventuelles manipulations, tirer partie des mouvements de l'adversaire pour le déséquilibrer, protéger leur patrimoine ?
Une entreprise ou une administration qui pratique l'intelligence économique directement ou avec l'aide de conseils extérieurs a la capacité d'identifier et de réagir face à toutes sortes de menaces et de saisir les opportunités offertes pour améliorer son efficacité. Ceci concerne aussi bien les marchés que les produits, les brevets, les savoir faire, les stratégies des concurrents ou des autres administrations concernées. Pour tous les autres domaines, les méthodes s'appliquent avec succès aux aspects légaux dans l'intelligence juridique, au sport avec l'intelligence sportive ou dans le tourisme. Quand on a compris les principes et comment cela fonctionne, on en tire d'énormes avantages au niveau où l'on se trouve et où qu'on soit.
 
Aujourd'hui chacun veille soigneusement à ce que les informations restent chez lui. Or, le partage de l'information s'oppose à la culture du secret, de quelle manière tentez-vous de réagir sur ce point ?
Le partage nécessaire de l'information dans le travail en réseau, comme on le pratique dans les pôles de compétitivité, ne veut pas dire abandon du secret car chaque entreprise traite la même information d'une manière différente. Nous souffrons aujourd'hui d'un excès de transparence qui est mis à profit par certains pour nuire à la communauté. Je note d'ailleurs que la commission européenne vient d'introduire la notion de secret industriel avec différents niveaux alors que ceci était jusqu'ici réservé aux militaires. La violation d'un secret d'entreprise au niveau d'un savoir faire, d'un projet de produit, d'une divulgation de contrat pour quelque motif que ce soit, peut avoir des conséquences dramatiques pour l'entreprise et sur l'emploi. C'est ainsi que la connaissance détaillée des bilans et comptes d'exploitation par un concurrent peut lui permettre de prendre le contrôle de l'entreprise dans des conditions très avantageuses. Chaque société, chaque pays a des secrets qu'il doit garder pour préserver l'avenir de ses salariés et de nos enfants. C'est particulièrement vrai pour les technologies clés et les entreprises sensibles. Il n'est pas normal que certains opérateurs puissent venir faire des affaires chez nous en bénéficiant de cette transparence propre aux pays européens tandis que chez eux l'accès aux mêmes informations est interdit. C'est pourquoi l'usage du secret rime aussi avec le droit de réciprocité.      

Propos recueillis par Imen Hazgui

Publié le 27 Aout 2007 Copyright © 2008  Retour à l'accueil
 
Son parcours
Formation : diplôme du Centre de perfectionnement des affaires (CPA) et de la Stanford Business School (Etats-Unis). Auditeur à l'Institut des hautes études de défense nationale (1987) et à l'Institut des hautes études de sécurité intérieure (1990).
 
Principales expériences : 
 
1970 : directeur commercial de Ricard Espagne. 
 
1981 : directeur du développement du groupe Pernod-Ricard. 
 
1983 : directeur général des ventes de la société Ricard. 
 
1986 : directeur général de Suchard-Tobler (Groupe Jacobs-Suchard). 
 
1991 : directeur général de l'Union laitière normande (ULN). 
 
1992 : directeur général de la Générale Ultra Frais (groupe Andros). 
 
1998 : directeur général de France Champignons. 
 
2001 : président de Marks & Spencer France. 
 
2002 : directeur du renseignement de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). 
 
Décembre 2003 : nommé haut responsable en charge de l'intelligence économique auprès du Premier ministre.
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