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Interview
 

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Alban Kitous

Ingénieur Economiste au sein d'Enerdata

« L’état des lieux du secteur énergétique russe à l’heure actuelle»


(Easybourse.com) La « Stratégie Energétique 2020 pour la Russie » prévoit que la production d’électricité devrait atteindre entre 1175 et 1375 TWh. Quels seront les principaux acteurs de cette production ?
Aujourd’hui l’essentiel du parc de production électrique hors nucléaire est contrôlé par la compagnie RAO UES (dont l’Etat Russe détient 52,7%), directement ou indirectement via des participations dans les autres compagnies. En théorie cette compagnie devrait être scindée à terme en 21 entités indépendantes privatisables qui seraient ainsi les acteurs de la croissance prévue de la production. Néanmoins la réforme du système électrique vers une plus grande libéralisation annoncée en 2003 se fait attendre, et le contexte général de reprise en main par l’Etat du secteur énergétique du pays ne laisse pas présager sa mise en œuvre effective à court terme. On peut donc s’attendre à ce que RAO UES reste l’acteur majeur du système électrique (hors nucléaire) d’ici là, d’autant que la compagnie a déjà annoncé son programme d’investissement pour les prochaines années.

Qu’en est il du programme nucléaire du pays ?
En effet, une des composantes importantes du futur système électrique Russe sera son parc de centrales nucléaires qui devrait être rénové et fortement accru d’ici 2020. Les centrales nucléaires sont, et devraient rester selon toute vraisemblance, sous le contrôle de l’Agence Fédérale de l’Energie Atomique, elle-même supervisée par le Ministère de l’Industrie et de l’Energie. L’objectif est de faire passer la capacité du parc nucléaire Russe de 22,7 GW en 2006 (pour une production de 157 TWh) à environ 28 GW (170 TWh) en 2010 puis 44 GW en 2020 (net des sorties de centrales obsolètes, soit une capacité additionnelle de 33 GW), pour fournir 23% de l’électricité du pays, ce qui représente un développement considérable.

Comment voyez vous évoluer les relations entre la Russie et l’Europe en ce qui concerne l’approvisionnement énergétique et plus particulièrement en ce qui concerne l’approvisionnement gazier ?
Il semble que la Russie ait l’ambition de maintenir sa position de principal fournisseur de gaz à l’Europe, voir de la renforcer au vu de la multiplication des projets de gazoducs à destination de l’Europe. La Russie annonce que la sécurisation de l’approvisionnement Européen ne sera garantie que si des contrats long-terme sont passés avec l’Europe, qui permettrait d’assurer le financement des projets d’exploration-production (tant que le marché Asiatique ou que le marché intérieur ne seront pas portés par des prix du gaz plus élevés, le marché Européen reste le meilleur débouché pour le gaz). De plus Gazprom entend se positionner dans le secteur de la distribution en Europe, et propose des échanges d’actifs avec des acteurs Européens du secteur.
De son coté la Commission Européenne s’inquiète d’une trop grande dépendance à l’égard d’un seul fournisseur.
Le dialogue entre les deux parties s’annonce donc animé dans les années qui viennent.

Plus précisément, la Russie a de nombreux projets de gazoducs : notamment Blue Stream au Sud (dont la capacité devrait passer à 16 Gm3/an en 2010), qui passe actuellement en Turquie, jusqu’à la Hongrie ; South Stream, qui atteindra la Bulgarie avant de se diviser en deux vers l’Autriche d’un coté et la Grèce puis l’Italie de l’autre ; le Gazoduc Nord-européen (GNE), d’une capacité de 27 Gm3 dans un premier temps (55 Gm3 ensuite), depuis le port de Portovaïa jusqu’au terminal de Bacton sur la côte Est du Royaume-Uni, via la ville allemande de Greifswald …

En effet, South Stream (au Sud) et le GNE (au Nord) semblent en voie de réalisation (l’extension de Blue Stream devrait selon toute vraisemblance ne pas voir le jour, remplacée par South Stream). A noter qu’une des motivations à la construction du GNE est d’assurer un approvisionnement du marché d’Europe occidentale en s’affranchissant des pays de transit d’Europe de l’Est.
Ces deux projets devraient augmenter de manière substantielle les exportations de gaz à destination de l’Europe.

Pensez vous que l’Union européenne sera en mesure de réduire sa dépendance énergétique (notamment par le biais du projet Nabucco) à l’égard de la Russie ? Pourquoi ?
Bien que RWE et GDF aient annoncé le 14 septembre dernier leur intérêt pour ce projet, qui ferait venir du gaz non-Russe par la Turquie en Europe, il me semble mal engagé pour plusieurs raisons. Tout d’abord il a été évoqué en 2002 par la Commission Européenne sans que rien de concret n’ait vu le jour depuis. Ensuite, les nouveaux projets de gazoducs chapeautés par Gazprom, en collaboration avec de grands acteurs européens (ENI, E.ON)  laissent peu de place à des projets alternatifs d’ici 2015. Troisièmement, la liste des fournisseurs potentiels du projet Nabucco s’est restreinte sérieusement après l’accord conclu mi-2007 entre la Russie d’un coté et le Kazakhstan et le Turkménistan qui y exporteront leur production de gaz. D’autres fournisseurs potentiels pourraient être les pays du Moyen-Orient, et en particulier l’Iran (ce qui laisse envisager des difficultés politiques potentielles).
Enfin, cette question est à replacer dans le contexte plus général des difficultés à mettre en place une politique énergétique commune en Europe, comme le souligne entre autres la « course au champions nationaux » dans les domaines de l’électricité et du gaz à laquelle nous assistons depuis quelque temps. La Russie profite en quelque sorte de ce manque de cohérence pour avancer ces projets de manière bilatérale avec différents pays Européens.

Un des défis importants de la Russie réside dans l’exploration et l’exploitation de ses réserves, en particulier dans les régions les plus difficiles d’accès. L’objectif est de passer à 98% de taux de renouvellement en 2010, puis 100% en 2012  Ces objectifs vous semblent-ils réalisables ? Comment pourront ils être atteints ?
3. Selon le Ministère Russe du Développement et du Commerce (juillet 2007) la production de gaz devrait augmenter considérablement, pour atteindre 900 Gm3 en 2020, et les exportations 280-330 Gm3 (dont 20% vers l’Asie Pacifique). Ces objectifs vous semblent ils concrétisables ? De quelle manière ?

En effet, la Russie affiche des objectifs ambitieux en terme de production et d’exportation de gaz que et entend faire progresser son taux de renouvellement des réserves. Le pays compte en particulier sur le développement de ses ressources offshore (on pense à l’installation spectaculaire d’un drapeau russe sous la mer de Barents durant l’été 2007). Cependant il ne faut pas sous-estimer les incertitudes technologiques associées à la mise en œuvre de ces projets. De fait, le développement de ces ressources pourrait être rendu difficile par  la crainte des compagnies internationales, dont l’atout principal est aujourd’hui leur forte maîtrise technologique, d’investir en Russie.
De plus, deux autres freins à l’accroissement de la production de gaz semblent être d’un coté le monopole de Gazprom sur les exportations de gaz, limitant le marché potentiel pour les autres compagnies à la consommation intérieure encore soumise à des prix faibles (mais qui devraient augmenter), ainsi que son contrôle du système de transport intérieur, soumettant ces compagnies à son bon vouloir pour l’accès au réseau.

Quel sera selon vous le rôle joué par Gazprom dans la réalisation de ces objectifs ? Qu’en sera-t-il de la participation des investisseurs étrangers ? Quels seront les  principaux acteurs?
En considérant l’hypothèse raisonnable d’une poursuite de la politique énergétique actuelle, Gazprom sera l’acteur majeur de ce développement et gardera la main sur les interactions avec d’éventuels investissements étrangers.
Bien que Total vienne de signer un accord avec Gazprom pour le champ très prometteur de Shtokman (dans le Golfe de Finlande), les compagnies occidentales semblent avoir plus de difficultés, ou moins de motivation, à s’imposer ou même à maintenir leur présence en Russie. On devrait voir ainsi les compagnies Chinoises ou Indiennes prendre une importance croissante dans le paysage gazier du pays, en particulier du fait du fort développement de la consommation énergétique de l’Asie qui représente un potentiel de débouché important pour la Russie.
Néanmoins, les futurs projet de développement de l’exploration-production en Russie se feront dans des environnements difficiles, requerrant une maîtrise technologique avancée qui semblent être encore plutôt du ressort des grandes compagnies internationales.

Il faut noter que la Russie s’attend à voir sa consommation intérieure augmenter fortement dans les années à venir. Le volume d’investissements étrangers dans le secteur gazier dépendra donc en partie des conditions du développement de ce marché, et en particulier des prix du gaz pour les consommateurs finals (qui apparaissent actuellement peu attractifs).

De grands projets gaziers et pétroliers sont en cours de finalisation ou de réalisation : Sakhaline 1, 2, 3 et 4. Ces différents projets font intervenir des acteurs occidentaux, notamment européens aux cotés d’acteurs russes. Pensez vous que ce qui s’est passé eu égard au projet Sakhaline 2, le fait que Gazprom ait pris le contrôle du projet début 2007 (en particulier sur des questions de  conformité du permis environnemental) a des chances de se reproduire pour les autres projets. Autrement dit, quels sont les risques inhérents à ces projets pour les investisseurs étrangers participants ?
Effectivement, Gazprom et Rosneft (la compagnie pétrolière publique Russe) semblent vouloir se partager les projets sur les îles de Sakhalin : Gazprom contrôle depuis début 2007 le projet Sakhalin 2 ; Rosneft a obtenu le contrôle de Sakhaline 3 (dont le développement était à l’origine une initiative d’Exxon et de Chevron) en partenariat avec la compagnie chinoise Sinopec ; enfin Gazprom a annoncé son intention de rentrer dans le projet de Sakhalin 4 actuellement développé par Rosneft et BP. Sakhalin 1 est encore contrôlé par Exxon Mobil (en partenariat avec Rosneft, la compagnie indienne ONGC et une compagnie japonaise, Sodeco).
On peut aussi mentionner le cas du projet TNK-BP (joint venture entre BP et la compagnie privée Russe TNK) en Sibérie Orientale (champ de Kovykta) qui est passé complètement sous le contrôle de Gazprom en juillet dernier (2007).

Pour analyser ces mouvements dans le secteur énergétique Russie il faut tout d’abord appréhender le contexte général de relations contractuelles entre compagnies internationales et Etat Russe héritées d’un environnement très différent, avec en particulier des prix du pétrole et du gaz bien plus bas et qui incitaient à proposer des conditions avantageuses pour attirer les investissements étrangers. Ces relations étaient d’une certaine manière appelées à évoluer maintenant que les prix sont beaucoup plus hauts et permettent des retour sur investissement a priori plus rapides (bien que dans un certain nombre de cas les coûts de production aient eux aussi progressés). Sans me prononcer sur la pertinence des initiatives prises par les différents pays producteurs, c’est bien ce qu’on observe dans un grand nombre d’entre eux.
Ceci étant, la capacité de Gazprom d’entrer et de contrôler des projets dans lesquels elle n’avait à l’origine aucune participation ne peut laisser les acteurs du secteur indifférents et devraient les inciter à la prudence en, par exemple, prospectant les intentions de la compagnie publique Russe et probablement en passant des accords en amont avec elle.

Poutine devrait quitter la présidence du pays à la fin de l’année. Comment voyez vous évoluer le contexte politique en Russie ? Diriez vous en cela qu’il existe un véritable risque politique ? Est-ce que ce risque pourrait faire évoluer le secteur énergétique du pays ? Dans quel sens ?
Il est difficile de se prononcer sur le risque politique du pays : d’un coté on peut anticiper une stabilité par rapport à la situation d’aujourd’hui, le pouvoir actuel cherchant vraisemblablement à assurer une continuité des politiques engagées. On peut considérer ceci comme une forme de « moindre risque », les investisseurs étant désormais prévenus du nouvel environnement institutionnel du pays. D’un autre coté, les relations entre acteurs privés dans le secteur énergétique (russes ou étrangers) et autorités russes n’ont pas été faciles ces dernières années et la montée en puissance de Gazprom et de Rosneft (pour le pétrole) laissent penser qu’il y aura peu de marge de manœuvre pour des acteurs indépendants.
De nombreux observateurs soulignent que cette situation pourrait conduire à des investissements insuffisants dans le secteur pour garantir à la fois l’approvisionnement du marché intérieur en pleine croissance et honorer les contrats d’exportation de gaz, bien que Gazprom ait assuré en avoir la capacité.

Comment voyez vous évoluer le prix des ressources énergétiques dans le pays et à l’étranger ?
Les prix des ressources énergétiques sur le marché intérieur devraient évoluer à la hausse. D’une part, les investissements considérables dans le secteur ne pourront se faire sans une participation du marché domestique, et d’autre part les autorités se rendent compte qu’un maintien de prix bas ne facilite pas l’amélioration de l’efficacité énergétique qui donnerait plus de marge de manœuvre pour les exportations, source de revenus importantes pour l’Etat.    

Les prix internationaux devraient évoluer autour d’un trend haussier du fait de considérations qui dépassent le cadre de la Russie (un différentiel de dynamique entre l’offre et la demande mondiale et des interrogations sur les disponibilités des ressources).

D’après l’AIE ce sont 100 G$ d’investissements au total qui seront nécessaires d’ici 2010, et 1000 G$ pour l’ensemble du secteur énergétique d’ici 2030. Où pensez vous que le pays se procurera ces fonds ?
Le pays s’appuiera sur l’augmentation graduelle des prix intérieurs de l’énergie (électricité, gaz) et sur les revenus tirés de l’exportation de gaz et de pétrole que la Russie entend augmenter en négociant des accords d’exploration- production avec des compagnies étrangères à des conditions avantageuses dans un contexte des prix internationaux élevés.

Qu’en est il de l’évolution envisagée pour la production et les exportations de pétrole ? Qu’en pensez vous ?
On peut penser que ce qui se passe avec Gazprom dans le secteur du gaz pourrait se reproduire dans le pétrole avec Rosneft (qui a récupéré l’essentiel des actifs de l’ancienne compagnie Youkos). Le paysage est néanmoins légèrement différent, en particulier du fait qu’il existe un autre acteur privé (Russe) d’importance dans le pétrole : la compagnie Lukoil.

Propos recueillis par Imen Hazgui

Publié le 27 Septembre 2007 Copyright © 2008  Retour à l'accueil
 
Son parcours

Alban Kitous, est ingénieur et un expert en modélisation énergétique

Alban Kitous est ingénieur et titulaire du MSC Environmental Technology de l'Imperial College de Londres.

Il travaille depuis plusieurs années d’abord au CNRS puis à Enerdata sur l'analyse des marchés énergétiques et a participé à de nombreux travaux de prospective énergétique pour des institutions (Ministères, Commission Européenne) ou des acteurs majeurs du secteur.

Les rapports sur les marchés de l'energie produits par Enerdata sont consultables sur: www.enerdata.fr

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