Tania Petersen
Directeur Associé de Transearch International
«La France devrait être l'un des pays les moins touchés par le gel des recrutements dans le secteur bancaire»
(Easybourse.com) Quelle est l’importance du phénomène du gel des recrutements dans le secteur bancaire? L'importance du phénomène est réelle. Elle semble toucher en particulier les établissements anglo-saxons et quelques internationaux comme UBS, Deutsche Bank et Crédit Suisse. Au Royaume-Uni, les banques anglo-saxonnes comme Merrill Lynch, JP Morgan, Goldman Sachs sont plus impactées qu'ailleurs en Europe en raison de leur forte présence aux États-Unis et de leur implication dans le marché des subprimes. A-t-on réussi à évaluer les dégâts ? Nous n'avons pas réellement de chiffre. Tout ce que nous savons c’est que cette crise peut véritablement obliger la City à licencier quelques milliers de personnes. On parle de 3000, 5000, 6000 personnes… Mais ce ne sont que des suppositions. Ce qui semble le plus concret c'est que nous aurons d’ici la fin de l'année près de 2000 personnes licenciées dans les différentes banques anglo-saxonnes, avec une majorité dans la capitale anglaise. Ceci étant, la City emploie actuellement plusieurs centaines de milliers de personnes. Aussi, si nous réduisons cet impact à un pourcentage, il n'est que de 2 ou 3 % tout au plus. Il n'est donc pas si important. Pensez-vous que la situation a vocation à s'aggraver ? Je ne le pense pas dans la mesure où assez rapidement cette hémorragie a été circonscrite. Des licenciements vont avoir lieu mais nous savons que les différentes réglementations de ces subprimes doivent évoluer, et que par ailleurs les produits fabriqués à partir de ces subprimes sont restés assez immobiles dans le portefeuille des sociétés de gestion. De ce fait la crise des subprimes me parait être enrayée en tant que tel. Par contre, la crise de l’immobilier aux Etats-Unis pourrait bien avoir d’autres conséquences. Au-delà du Royaume-Uni, quels sont les pays en Europe qui selon vous seraient le plus affectés par cette crise ? Tout d'abord l'Allemagne parce qu'il y a des banques importantes qui ont une forte activité internationale, telles que Deutsche Bank. Ensuite il y a la Suisse où UBS est certainement la structure qui a perdu le plus d’argent en Europe en raison de son positionnement sur ces crédits à risques. La France serait donc l'un des pays les moins affectés ? Oui. Les conséquences ne sont pas aussi importantes pour les banques françaises, telles que BNP ou Société générale parce que ce ne sont pas des produits sur lesquels les institutions françaises étaient présentes de manière majeure. Je n'ai aucun client aujourd'hui parmi les grands groupes bancaires français qui soit en situation de difficulté. Certes ils ont ralenti certaines activités afférentes aux domaines du crédit, ils ont utilisé un peu plus de ressources dans leurs départements de surveillance des risques pour protéger l’établissement dans son ensemble et il y a des alertes sur un certain nombre de dossiers complexes liés aux subprimes. Ces banques vont assurément regarder à deux fois avant de créer un produit lié aux emprunts immobiliers, et vont davantage réfléchir avant d'octroyer des prêts. Mais pour autant les conséquences ne devraient pas être critiques.
Pensez-vous que les banques seront les seules à être affectées par cette crise ou y a-t-il d'autres institutions financières qui risquent également d’être touchées ? Il y a peut-être un certain attentisme au niveau des fonds d'investissement. Il faut bien se dire qu’aujourd'hui emprunter de l'argent est devenu plus cher. Dès lors les équipes de Private Equity qui empruntent pour acheter les entreprises avec un fort effort de levier se voient confrontées à un coût très important. Cela n'empêchera pas les opérations de se faire mais cela nécessitera une réorganisation interne de l’investissement. Les professionnels du métier devront choisir des priorités. Quelles sont les fonctions les plus affectées par cette vague de licenciements ? Principalement toutes les positions touchant aux produits dérivés de crédit. Les professionnels qui sont censés vendre des crédits aux institutionnels (caisse de retraite, compagnies d'assurances…) dans le monde entier seront amenés à les vendre différemment. D’ailleurs on constate que les institutionnels embauchent plus de techniciens pour servir de filtre et décortiquer les produits avant de les acheter afin de savoir réellement ce qu'ils valent. Par ailleurs le trading et l'approche active de ces opérations seront également touchés. Toutefois, les subprimes, je tiens à le souligner, ne représentent qu'une petite partie des crédits. Et aujourd'hui les sociétés qui souhaitent investir sur les marchés financiers ne peuvent pas se couper du crédit parce qu'elles sont obligées de diversifier leurs investissements. Quelles sont les fonctions épargnées par cette crise ? Toutes les fonctions « risque » dont les banques vont avoir encore plus besoin, ainsi que les fonctions juridiques, afin que la réglementation soit adaptée aux nouvelles normes (directive MIFID) et afin de créer des produits un peu plus complexes. Par ailleurs, les personnes directement liées aux produits en salles de marchés seront certainement réallouées. Autrement dit la personne qui était spécifiquement sur les subprimes sera amenée à travailler sur une opération de crédit différente. Les métiers de la banque nécessitent des compétences de plus en plus pointues et trouver la personne adéquate est devenu plus difficile. Le marché du candidat reste assez tendu. Aussi les banques qui ont des gens compétents et qui n'ont pas été trop touchées auront davantage tendance à les réaffecter plutôt qu'à les licencier. Comment vivez-vous de votre côté la situation ? En réalité cela n'a pas eu d’impact directement sur les clients banques et asset management qui m’ont confié leurs recrutements stratégiques. Pour autant ma vision porte sur des groupes bancaires internationaux qui ont continué d'avoir des activités dans d'autres domaines que les subprimes. Aussi même si elles ont gelé un petit périmètre des recrutements en attendant de voir, le reste continue à fonctionner sauf chez quelques un qui ont gelé tout le recrutement mais qui le reprendront peut être plus modérément dès 2008 après publications des comptes 2007. Dès lors dans les mandats dont j’ai la charge, aucun n'a été retardé ou annulé à cause de cette crise.
Ne constate-t-on pas une diminution de la place des banques par rapport à l'année dernière en terme de volume de recrutement ? Il y a eu l'année dernière une phase d'engouement total qui est assez cyclique et assez symptomatique sur les marchés. La volonté d'être là où il y avait de la performance et de l'argent à faire a poussé les banques à engager à tour de bras pour répondre à une demande évidente. Ceci étant si nous nous comparons à l'année dernière, du point de vue du recrutement le marché est tout à fait différent. Les sociétés sont amenées à regarder beaucoup plus en détail les candidatures. Nous ne sommes plus dans le recrutement à tout prix mais dans un recrutement plus sélectif pour des postes répondant à des besoins spécifiques avec une attention apportée au budget dédié pour ces recrutements. C’est pourquoi de plus en plus de banques font appel aux cabinets de recrutement et notamment à Transearch pour leur recrutement. Aujourd’hui se tromper peut s’avérer coûter plus cher encore qu’hier. Votre vision n'est donc pas pessimiste ? Personnellement je n'arrive pas à être trop inquiète. Les métiers dans les banques sont tellement différents et tellement cloisonnés les uns par rapport aux autres que même s'il y a un impact sur le résultat global et sur la rentabilité de l'entreprise à la fin de l'année, ce ne sera qu’une très mauvaise gélule à avaler par les banques sur leurs comptes 2007. 2008 devrait alors être une année de modération. Un certain nombre de banques d’investissement avait provisionné sur tous les plans en cas de risque sur ces produits près de 5 milliards d’euros. Aussi si demain elles perdent 8 ou 10 milliards d'euros sur les subprimes en 2007, elles auront en réalité perdu 3 à 5 milliards. Or ce sont des structures qui font de gros bénéfices. Cela peut donc avoir un impact sur le cours de bourse à court terme et un ajustement peut avoir lieu. Mais cela ne peut pas avoir un impact majeur sur la finance de manière générale si ce n’est que les institutions financière incluront plus de prudence et moins d’audace dans leurs produits en 2008. On dit qu'il y aura une baisse de 15 à 30 % dans les bonus de Londres. Nous sommes tout de même à plus de 7 milliards d'euros de bonus à distribuer à Londres pour l'année 2007. Il y a un phénomène de masse d'inquiétude que les gens déchainent mais si toutes les banques étaient en perdition, au total ce serait une crise mondiale et surtout on ne distribuerait aucun bonus. Nous ne serions pas à une baisse de 16 % mais de 80 à 90 %. On parle d'une crise de confiance sur les marchés. Qu’en pensez-vous ? Sur les marchés financiers les investisseurs institutionnels ont sur le plan de la collecte d'argent des sommes qui arrivent de manière régulière. Ils n’ont d’autre choix que d’investir. Qu'en est-il du ralentissement de l'économie américaine ? Pensez vous qu'il y aura une récession? Difficile d’imaginer une récession américaine en année électorale. Par contre, une baisse du coût du crédit et donc du dollar sont très probables. Pourrait-on donner un ordre de grandeur sur les budgets alloués aux recrutements cette année ? C'est difficile à dire. Cela varie en fonction du type du client que ce soit dans l'industrie, l’asset management ou la banque. Comme j’ai pu vous l’indiquer, il y a eu un très fort taux de recrutement dans les structures au cours des deux dernières années. A présent nous sommes plus dans une période de consolidation. Même si il y a les budgets ? il n'est pas évident que les établissements recruteront à tour de bras seulement parce que les ressources financières nécessaires sont là. Le recrutement sera beaucoup plus réfléchi. Est-ce que le secteur financier reste dominant dans vos recrutements ? Nous sommes deux spécialistes des « Services Financiers » chez Transearch et nous avons un flux de missions depuis le début de l'année. Ce flux est peut être légèrement plus axé s la gestion d’actifs depuis la rentrée de septembre. Il y a des politiques différentes dans les grandes institutions. C'est cette politique qui déterminera l'évolution des recrutements. La crise a peut-être eu le mérite de remettre les choses en place et de calmer l'euphorie générale du recrutement pour les marchés financiers. Propos recueillis par Imen Hazgui |