Florence Bihour-Frézal
Responsable du développement commercial de Vigeo
«Une entreprise responsable est moins soumise aux accidents de réputation»
Quel est le but d’une notation extra-financière ? Le métier d’une agence de notation extra-financière telle que Vigeo est de mesurer le chemin de l’intention à l’acte. La notation d’une entreprise sur des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance permet de mesurer sa performance extra-financière, c’est à dire la manière dont l’entreprise manage les attentes de ses parties prenantes -salariés, actionnaires, clients, fournisseurs, ONG, etc.- et maîtrise les risques associés : risques de réputation, juridiques, de cohésion …. Une entreprise responsable est une entreprise qui va faire en sorte de transformer ces risques en opportunités, et faire de cet engagement en responsabilité sociale un facteur différenciateur sur ses marchés. Elle sera ainsi plus attractive sur le marché des capitaux, mais aussi sur le marché de l’emploi. On observe d’ailleurs que la responsabilité sociale est devenue un moyen pour attirer les talents et les compétences. Les notations réalisées par Vigeo sont livrées aux opérateurs financiers -investisseurs et gestionnaires d’actifs- qui les utiliseront, notamment, pour créer des fonds d’investissement responsable : fonds ISR, fonds environnement, fonds droits de l’homme, fonds éthiques… Quelle importance accordent les entreprises aux notations extra financières ? L’intérêt que les entreprises portent aux notations de Vigeo a mis un peu de temps à se concrétiser. Au début des années 2000, toutes les entreprises n'étaient pas forcément préparées à être notées. Au début, nous obtenions des informations dispersées, généralement sur les bonnes pratiques. On était loin d'une remontée systématique et structurée. Aujourd'hui, ces outils internes existent de plus de plus. C’est un signe de l’importance croissante accordée par les entreprises aux sujets de la responsabilité sociale, et par extension de l’intérêt porté aux agences de notation extra-financière, qui sont les intermédiaires entre l’entreprise et les marchés financiers. Bien sûr, les accidents de réputation tels que ceux qui ont porté préjudice à Nike (la photo d’un enfant pakistanais cousant un ballon de foot estampillé Nike) ou bien à Buffalo Grill (accusations d’utiliser dans leurs restaurants de la viande de bœuf britannique sous embargo) peuvent avoir un impact important sur la manière dont Vigeo va noté une entreprise. Les entreprises sont donc très attentives à leur notation, surtout après une controverse. Est ce que le marché prend en compte ces notations extra-financières ? Oui. En l’espèce, il s’en nourrit. Les offres d’investissement socialement responsable (ISR) sont construites à partir des notations des agences extra-financières. Alors qu’en 2001, l’ISR était encore une niche, c’est aujourd’hui l’ensemble des société de gestion qui font la promotion de l’investissement socialement responsable (ISR). De 30 fonds ISR en 2001, nous sommes passés à plus de 375 pour l’ensemble du marché français. Au niveau mondial, les fonds ISR représentent plus de 900 milliards de dollars. On observe même un mouvement vers une prise en compte des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance dans l’analyse financière classique. Citons également le chemin parcouru sur le sujet par les investisseurs institutionnels comme le Fonds de réserve des retraites (FRR) ou le fonds de pétrole norvégien. Enfin, les particuliers eux-mêmes sont de plus en plus sensibles à ces problématiques, comme l’a montré une enquête Ifop pour le magazine Investir. Comment mesurez vous la performance extra-financière, avez vous une méthode générale ou spécifique par type d’actif immatériel ? Vigeo a élaboré une grille d’analyse qui couvre les objectifs de responsabilité sociale édictés au niveau international (Conventions de l’OIT, Global Compact de l’ONU, Principes directeurs de l’OCDE etc.). Le fait que le référentiel de Vigeo soit « adossé » à ces textes internationaux fait qu’il est légitime et opposable : à la fois au regard des entreprises mais aussi de leurs parties prenantes. Cette grille d’analyse comprend 36 critères regroupés en six domaines : droits humains, ressources humaines, environnement, comportement sur les marchés, engagement sociétal et gouvernement d’entreprise. Bien sûr, les enjeux d’une banque ou d’une entreprise du secteur chimie sont différents, et donc nous contextualisons la grille de notation au regard du secteur d’activité. L’importance donnée à chaque critère, que nous appelons pondération, sera fonction de trois dimensions, dont les risques pour les parties prenantes. Par exemple dans le domaine de la chimie, où nombreux sont les produits dangereux manipulés, le critère de l’hygiène-sécurité sera prépondérant. Puis nous allons scorer les entreprises de 0 à 100, et ce, sous un angle managerial. C'est-à-dire que nous n’allons pas nous contenter de regarder les résultats sur chaque critère, mais l’intégralité du cycle managérial : des politiques sont-elles formalisées ? qui les porte en interne ? Quelle est leur cohérence ? Quels sont les moyens mis en œuvre ? quels sont les indicateurs et le reporting mis en place ? Quels sont les résultats obtenus ? y-a-t-il des controverses ? Quels sont les points de vue des parties prenantes ? Prenons par exemple une entreprise qui est dans un secteur d’activité où les accidents de travail sont fréquents. L’information selon laquelle son taux d’accident a baissé n’est pas suffisante. Comment ? De quelle manière ? Avec quels partenaires ? Y a-t-il un risque de fiabilité dans l’évaluation ? La notation extra-financière est un métier récent. A la création de Vigeo en 2002, le challenge était que la méthodologie soit robuste. Ainsi une notation réalisée par deux analystes différents produit des résultats très similaires. C’est une force. Par ailleurs, Vigeo se soumet à des processus qualité très élaborés qui permettent d’unifier les approches. La performance financière est-elle liée à la performance extra-financière ? Question difficile ! On a constaté qu’une controverse portant sur les sujets environnementaux, sociaux et de gouvernance –citons à nouveau Nike, Buffalo Grill, ou plus récemment la Société Générale- peut détériorer la performance financière d’une valeur. Une bonne performance extra-financière recueille des fruits sur le long terme. Nous avons donc encore besoin de recul pour affirmer cette corrélation. Pour l’heure, de nombreuses études indiquent qu’il n’y a pas de sous-performance et les opérateurs financiers remarquent q’une entreprise responsable est moins soumis que d’autres aux accidents de réputation et donc à des fluctuations de valeur.
Propos recueillis par les étudiants de Sciences-Po. Juin 2008 |