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Interview
 

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A.-C. Husson-Traore

directrice générale de Novethic

«L'idée d'un logo ISR est pertinente et pas irréalisable»


(Easybourse.com) Quelles sont les différentes approches d’investissement ISR que l’on peut discerner à l’heure actuelle ?
Nous pouvons distinguer deux principales démarches ISR, l’exclusion et le best in class.
L’exclusion qui concerne les fonds éthiques correspond à de la gestion financière classique mais en évitant des secteurs comme l’armement, le tabac, les OGM, ou des entreprises comme Total en raison de la pollution d’Erika, ou parce que la société est présente en Birmanie.
Cette approche est très répandue aux Etats-Unis et fortement présente en Europe du nord, Angleterre comprise.

Le best in class consiste à l’inverse à n’exclure aucun secteur, aucune entreprise a priori. Sont tout simplement choisis les acteurs qui ont les meilleurs politiques de développement durable. L’objectif sous jacent étant de faire progresser l’ensemble des entreprises dans leurs pratiques.

Cette stratégie d’investissement peut étonner le souscripteur final qui se retrouve avec une liste d’entreprises dans lequel le fonds est investi qui n’est pas très différente de la liste du CAC 40.L’aspect différenciant est de ce fait relatif.

Entre les deux démarches, que choisissez vous ? Pourquoi ?
De part notre rôle d’observateur des marchés, nous n’avons pas à opter pour une position donnée. Cependant, je pense que la logique réside dans un mélange des deux.
Une démarche ISR peut être motivée par deux choses : soit on pense que l’ISR est source de performance parce qu’à moyen/long terme des entreprises qui mettent en œuvre une bonne politique de développement durable sont mieux placées que celles qui ne le font pas, soit on s’inscrit dans une optique d’investissement éthique et on décide que tous des secteurs entiers comme l’armement, le nucléaire, le pétrole… ne sont pas investissables.
 
Ce qui pose problème en France c’est que l’approche best in class n’est pas accompagnée d’une démarche d’engagement auprès des entreprises.
Or faire changer la stratégie d’une entreprise suppose la prise de positions allant dans le sens  d’une évolution de ses pratiques.
C’est typiquement ce que font les actionnaires en Suisse ou dans les pays scandinaves

Quel est votre regard sur le développement de l’ISR en France ?
Nous avons élaboré au sein de Novethic deux indicateurs pour mesurer les évolutions du marché de l’ISR.
Le premier indicateur suit l’encours des actifs ISR sous gestion sur le marché français. Le second  prend en compte tous les produits financiers qui inclus les critères ISR (épargne salariale, PERP, mandats donnés par des investisseurs institutionnels…)

A fin 2007, le volume d’encours des fonds disponibles sur le marché français s’élève à 20 milliards et 300 millions d’euros répartis sur 175 fonds (contre une trentaine de fonds en 2001). Ces  encours ne sont pas forcément souscrits par des Français.
Ce volume est faible par rapport à l’ensemble du marché des OPCVM. Néanmoins, le rythme de croissance est très supérieur à celui du marché.

L’ensemble des produits financiers ISR souscrits par des investisseurs français s’élève à 22,1 mds d’euros (2/3 d’investisseurs institutionnels, en augmentation de 30%).

Que pensez-vous de l’idée de créer un label de transparence pour les fonds ISR, même s’il existe déjà un code de transparence promu au sein de l’Eurosif ? 
La transparence est certainement un des premiers enjeux pour le développement du marché de l’ISR. Elle conditionne, à mon sens, une certaine crédibilité.
Les démarches ISR sont relativement compliquées à comprendre. Il y a lieu d’expliquer simplement aux souscripteurs finaux le fonctionnement des process utilisés.
Et il y a des progrès à faire sur le sujet.

Sur 48 sociétés de gestion qui proposent des fonds ISR en France, 12 seulement ont adhéré au code de transparence élaboré en collaboration par l’AFG et le FIR. Il s’agit de simples lignes directrices auxquelles faire référence. Pourtant, même cette démarche semble difficile à mettre en œuvre. Il suffit de consulter les sites Internet des offreurs d’ISR pour mesurer les progrès qui restent à faire !

Etes-vous favorable à la création d’un label ISR stricto sensu?
Il est nécessaire de donner des repères aux gens auxquels ces produits sont destinés. Il faut alors déterminer ce que dit le label.
A ce jour, les acteurs repoussent énergiquement une quelconque réglementation y compris de l’AMF sur ce que pourrait être un produit ISR.
Cela est lié à une  certaine réticence à faire connaître au grand public ce type de produits.

Les conditions d’attribution de ce label posent de réelles difficultés. Ceci étant, je ne pense pas qu’un tel label soit irréalisable.
Plus il y aura des produits émanant d’officines diverses et variées, plus il y aura besoin de normaliser le marché et de permettre au client final de trier le bon grain de l’ivraie.

Une des démarches les plus intéressantes du moment est celle de la Caisse d’Epargne qui a publié un étiquetage de ses produits financiers en fonction de critères de développement durable, dont le climat en partenariat avec des ONG environnementales, WWF et les Amis de la terre et des associations de consommateurs.
Toute la méthodologie de cette évaluation a vocation à être mise en ligne.

Une réglementation au niveau supranational est indispensable. Les préoccupations sont de dimension internationale, les entreprises influentes également.

Une autre difficulté dans le domaine de l’ISR concerne le reporting des entreprises ?
Cette évaluation me paraît plus compliquée en 2008 qu’en 2000. En 2000, peu d’entreprises avaient une communication structurelle autour de ces questions, suivant des objectifs, des indicateurs…
A présent, nous pouvons légitimement nous interroger sur ce qu’on évalue lorsque on s’intéresse à la politique de développement durable d’une entreprise. Prend t-on en considération de la communication ou de la stratégie ?

La question qui se pose est celle de l’alimentation des indicateurs. La principale source d’information réside dans les publications des entreprises.
Un des moyens de vérifier la fiabilité des donnés est de croiser les informations.
 
Les agences de notation sont beaucoup plus solides que par le passé. Les difficultés d’évaluation sont toutefois importantes dans le cas de multinationales présentes dans une soixantaine de pays. Des questions de périmètre se posent. Avant de savoir si une entreprise à la fièvre, il faudrait être certain du bon fonctionnement du thermomètre utilisé

Nous avons vu émerger de la notion d’usage des produits. Qu’en pensez-vous ?
Je pense que c’est une bonne chose. Dans le secteur automobile, l’émission de l’effet de serre générée est à 80% liée à l’usage de la voiture. Toyota est sensé être le constructeur automobile le plus vertueux en raison de la Prius. Cependant, si on considère le chiffre d’affaires de Toyota, la Prius n’est pas sa principale source de revenus. Le modèle qui prend en compte la Prius dans le volume de vente de Toyota permet d’avoir une vision plus réelle de l’impact environnemental de Toyota. L’agence suisse centre info, intègre l’usage des produits : le volume de voitures construits émettant tel pourcentage de gaz à effet de serre par km parcourus, et le nombre de voitures vendus.

Pensez-vous qu’il est possible de parvenir à une grille de lecture commune pour les entreprises ?
Il y a des pressions dans tous les sens pour améliorer le système. Il faut bien évidemment avoir des approches sectorielles qui impliquent que des pans entiers de l’économie repensent leur modèle de développement et la conception de leurs produits. A l’heure actuelle quand on parle de croissance, il faut se demander pour quoi faire, à quel prix ?

De quelle manière considérez-vous l’évaluation des agences de notation ?
Elles font un travail énorme si on considère le peu de moyens dont elles disposent. Il y a des limites importantes à l’exercice d’évaluation. Mais ces agences ont été un moyen indispensable de faire monter en puissance au sein des entreprises, les enjeux de développement durable. Pour de grandes sociétés comme Total ou Vinci, le fait d’être questionné par des agences, les ont aidés à sensibiliser les directions générales afin de mettre en avant la nécessité de prendre en compte tel ou tel enjeu.Est alors amorcé un cercle vertueux.

L’appréhension des droits de l’homme dans le cadre de l’ISR fait défaut ?
Le sujet est complètement sous estimé en France. Parce que nous sommes dans un pays avec un Etat fort, qui réglemente. Le rôle des entreprises est sous estimé.
Or, parmi les 100 plus grandes entreprises mondiales, plus de la moitié ont leur PIB largement supérieur à certains Etats. Le pouvoir de ces entreprises de faire évoluer la question des droits de l’homme est de ce fait très important.  Une négociabilité est possible avec certains régimes.

C’est ainsi que l’entreprise Novo Nordisk, entreprise danoise, présente dans 79 pays, spécialisée dans les médicaments, embauche des femmes en Arabie Saoudite en rupture avec la réglementation locale. Cela a permis de faire avancer cette question des droits des femmes et des soins dans le pays.Le problème se pose avec plus d’acuité en Chine. Quel est le pouvoir d’amener les Chinois à mieux respecter les droits de l’homme qui sont en principe universels et indivisibles ?

Une autre problématique de l’ISR est relative à la bonne valorisation des entreprises ?
En effet, les critères actuels pour lesquels une société gagne ou perd de la valeur sur les marchés sont très rarement sur des enjeux de développement durable. Il faudrait que les marchés financiers intègrent dans leurs diverses déclinaisons les paramètres environnementaux et sociaux. Très peu d’acteurs financiers ont participé au grenelle de l’environnement alors qu’ils ont une importance considérable dans les choix économiques des sociétés  ( par les prêts aux entreprises, le financement des grands projets).

Quel regard portez-vous sur le lien ISR et performance des fonds ?
Nous avons autant d’enquêtes qui prouvent que les fonds ISR sur performent que celles qui prouvent qu’ils sous performent.Cette question de la performance n’a pas de sens. Les fonds ISR sont des fonds multiples à géométrie variable, investis dans des classes d’actifs différentes (actions, obligations, taux…). Je pense que bonne performance des fonds s’explique par la présence de bons gérants  et est liée  aux conditions existant sur les marchés financiers.La crise des subprimes a entraîné l’effondrement des valeurs petites et moyennes. En cela les fonds investis sur les grandes capitalisations de l’ISR ont davantage résisté.

Paris, place boursière de l’ISR, qu’en pensez-vous ? 
Europlace est l’organisation de la place financière de Paris. Son dernier rapport mettant en avant le rôle que doit jouer la place de Paris dans le développement de l’ISR fait partie des éléments qui vont pousser l’ensemble de la communauté financière à prendre en considération les critères ISR. C’est un moyen de ne pas se laisser distancer par Londres ou Amsterdam qui ne sont  pas véritablement en retard sur ce sujet.
 
Quelles sont les perspectives de développement de l’ISR ?

Sur 2007/2008, nous avons noté un mouvement de la part des investisseurs internationaux.
Si l’on considère, les principes pour l’investissement responsable mis en place en 2001 sous l’égide des Nations Unies, le nombre de signataires a doublé en près de deux ans.
A ce jour les membres sont au nombre de 380 (+31% par rapport à l’année dernière), et représentent 14 000 milliards d’encours sous gestion.

Ces principes sont non contraignants ?
En effet, cependant, une spécificité de ces principes réside dans le fait qu’ils s’appliquent à l’ensemble des actifs  financiers. On est dans une certaine généralisation. Par ailleurs, à l’inverse du Global compact pour les entreprises, où il y n’y a aucun organe de contrôle, les PRI ont constitué un board actif, mis en place un reporting annuel permettant de mesurer jusqu’où les signataires respectent leurs engagements.

Propos recueillis  par Imen Hazgui

Publié le 26 Juin 2008 Copyright © 2008  Retour à l'accueil
 
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