Jean-Marie Laporte
Directeur de East Capital Paris
«Les multiples de valorisation des pays de l’Est sont très intéressants»
(Easybourse.com) Quels ont été les contrecoups de la crise financière sur la région d’Europe de l’Est qui constitue votre zone de prédilection en terme d’investissement ? La crise financière n’a pas directement affecté les pays de l’Est, ce pour deux raisons. Tout d'abord, le système bancaire est peu développé, les prêts immobiliers par rapport au PIB sont à des niveaux très bas. Ensuite, les banques de la région réalisent des opérations assez peu sophistiquées, le plus souvent à partir des dépôts. Ils n’ont pas procédé à des restructurations de crédit pour les sortir de leurs bilans. Ils ne sont pas concernés de ce fait par la remise en cause de la titrisation. Ces pays subissent bien entendu les répercussions du ralentissement économique mais là aussi de manière relativement moindre que le reste du monde. La croissance dans ces pays est avant tout une croissance domestique tirée par la consommation et l’investissement et assez peu par les exportations quand bien même la progression des prix des matières premières ont permis à certains d’avoir des ressources en croissance. Les économies de ces pays sont par ailleurs faiblement corrélées avec l’économie américaine. La part des Etats-Unis dans l’ensemble des exportations des pays d’Europe de l’Est correspond à environ 4% (contre 40% pour les pays d’Amérique latine et 20% pour la Chine). Ainsi même s’il y a ralentissement dans cette zone géographique, celui-ci ne serait pas significatif. De 7%, le taux de croissance tomberait à 6%. En terme d’allocation pays, quels ont été les principaux changements de ces derniers mois ? Deux pays sont particulièrement peu valorisés actuellement, la Turquie et la Russie. Ces deux pays ont des profils de risque assez contrastés. La Turquie reste un marché très volatil. Elle n’est pas productrice de pétrole et a du subir la forte augmentation du prix du baril. La Russie présente une situation financière très solide, possède les plus importantes réserves mondiales de change, un surplus commercial et budgétaire. Or les multiples des sociétés en Russie sont à 10 et à moins de 9 en Turquie. De ce fait, nous avons surpondéré la Russie et sous pondéré la Turquie. Un autre marché qui nous semble intéressant est la Pologne où les prix sont redevenus raisonnables compte tenu de la croissance du pays qui est de près de 5% et d’une bonne structure commerciale. Les opportunités sont très intéressantes en particulier dans les petites et moyennes valeurs. Nous avons diminué notre allocation dans les pays baltes qui ont connu une véritable période de surchauffe avec des taux de croissance qui ont dépassé les 10% l’année dernière. Ils font par ailleurs l’objet de déséquilibres importants dans le commerce extérieur et d’une inflation en forte hausse. Qu’en est-il de votre répartition sectorielle ? La conception de notre gestion est une conception de stock picking avec une démarche de terrain sur l’ensemble de la zone. Nos portefeuilles sont assez vastes. Ils se caractérisent en outre par une grande diversification sectorielle. Ainsi notre portefeuille Russie se compose de 150 lignes. Néanmoins, parmi les secteurs sur lesquels nous mettons l’accent, nous trouvons les infrastructures, le secteur bancaire, les services, qui reflètent le dynamisme de la demande intérieure. Il est par ailleurs impossible aussi d’ignorer les sociétés d’hydrocarbures qui bénéficient de la hausse des cours et de la libération des prix intérieurs qui est en œuvre. East Capital est investi sur la Russie depuis maintenant 10 ans, votre fonds ayant été lancé en 1998. Quelle a été la performance de votre fonds durant cette période ? Le fonds russe fait 1,5 mds d’euros. Ce fonds a sur une période de 10 ans monté de un peu plus de 2000% en dollars et de 1400% en euros. Cette performance reflète la dynamique qui s’est emparée de la Russie. Pourtant ce fonds avait été lancé à la veille du krach financier russe. Nous sommes en légère baisse depuis le début de l’année, de 5/6% en absolue. C’est relativement une bonne performance si l’on compare cela à certains autres marchés. De quelle manière appréhendez-vous la multiplication des fonds investis en Russie ? Le diagnostic que nous faisions auparavant sur la situation de la Russie est à présent partagé par un grand nombre d’acteurs qui cherchent à prendre le train en marche. L’ancienneté dont bénéficie East Capital, son expertise en conséquence, est un atout certain. Quelle est l’importance de la France actuellement dans le cadre de vos investissements ? La France représente environ 6% de l’ensemble de nos encours sous gestion qui s’élève à près de 5 milliards d'euros. 40% sont des investisseurs institutionnels, le reste est partagé entre fonds de fonds, banques privées et particuliers. Nous aimerions atteindre les 10%. Nous comptons pour cela sur les actions commerciales auprès des investisseurs qui sont encore sous exposés à la zone. East capital est une société suédoise qui a été créée il y a dix ans et qui avait il y a trois ans essentiellement une clientèle nordique. De 90%, la part de cette clientèle n’est plus que de 60% aujourd’hui, ce en raison de la progression de la clientèle provenant du reste de l’Europe continentale, notamment de la France. Les investisseurs institutionnels ont des allocations d’actifs qui peuvent correspondre à des engagements de long terme, de plus d’une dizaine d’années. Réalisant que cette zone géographique des pays d’Europe de l’Est est sous représentée, nous escomptons un plus grand intérêt dans les années à venir. Au lieu de décisions tactiques, ce seront des décisions stratégiques sur longue période à l’inverse des particuliers qui intensifient leurs investissements lorsque le marché monte et qui se désengagent dès lors que ce dernier baisse. Quelles recommandations donneriez-vous pour investir dans les pays d’Europe de l’Est ? Adopter une attitude d’investisseur à long terme, de cinq à dix ans. Investir dans les pays d’Europe de l’Est, c’est investir dans des pays qui sont en rattrapage. Il ne faut pas s’attendre à ce que ce rattrapage se fasse du jour au lendemain. L’inclusion de ces pays permet par ailleurs de renforcer la diversification des portefeuilles. Il serait sage de mettre 10 à 15% d’actions sur ces pays. Il est certain que s’il n’y avait pas de risques, ces marchés seraient beaucoup plus chers. Ces risques sont de diverses natures, politique, économique (forte baisse du prix du pétrole en Russie). Nous sommes cependant dans un cadre de constitution de l’Europe. Il y a un mouvement de convergence de l’ensemble de ces pays dont la population est de 440 millions vers les pays européens aujourd’hui matures dont le revenu moyen par habitant est de 45 000 USD. Quelles sont les spécificités de ces pays d’Europe de l’Est par rapport aux autres pays émergents ? Justement, cet attachement à l’Europe. Ce sont, qui plus est, des pays dans lesquels l’éducation est relativement bien diffusée. Les risques que présentent ces nouveaux marchés semblent réduits, eu égard aux faibles niveaux de valorisation.
Propos recueillis par Imen Hazgui |