Bertrand Jacquillat
Co-fondateur et président directeur général d’Associés en Finance, auteur du livre Les 100 mots de la finance
«Les banques françaises ont leurs cartes à jouer dans la consolidation du secteur bancaire qui s'accélère»
(Easybourse.com) Quel regard portez-vous sur la paralysie du marché interbancaire ? Nous allons commencer à percevoir une nette amélioration sur le marché interbancaire dès le lundi 14 octobre à la suite de la réunion des chefs d’Etat de l’Eurogroupe. Les banques ont recommencé à se prêter entre elles. Une baisse significative des taux du Libor et des taux des prêts interbancaires est observée par rapport au taux de base auquel la banque centrale prête aux banques. Le coût d’un emprunt dollar à trois mois pour un établissement financier est passé de 4,75% à 4,2%. Parallèlement, le coût pour un financement au jour le jour est tombé à 2,46% contre plus de 5% en mai dernier. L’euribor à trois mois est quant à lui redescendu sur son niveau de début octobre, c'est-à-dire à 5,30 contre plus de 6%. La capacité de survie d'une banque se mesure notamment à l'aune d'un critère essentiel : son ratio crédit-dépôt. A-t-on une idée des banques qui sont le plus en difficulté à l’heure actuelle ? Il est clair que des banques comme BNP Paribas, Société Générale, Le Crédit Agricole LCL, qui sont des banques universelles ayant une forte composante retail ont un bon ratio. Elles sont dès lors beaucoup plus stables que des banques qui sont moins diversifiées, et qui n’ont pas d’activités commerciales. Est-ce à dire que vous ne croyez pas à une éventuelle nationalisation partielle de ces grandes institutions ? Je n’aime pas beaucoup le terme de «nationalisation» qui évoque une opération financière définitive, ce qui n’est pas le cas dans les prises de participations partielles des différents gouvernements dans les institutions financières qui ont rencontré des difficultés. Au demeurant, il est toujours possible que ces instituions financières aient besoin de fonds publics dans un environnement de panique bancaire. Pensez-vous que nous avons atteint la fin du modèle de banque d’investissement indépendante ? Il n’existe plus à l’heure actuelle de banques d’investissement indépendantes tel qu’entendu à l’anglo saxonne. Bear Stearns a été racheté par JP Morgan, Merrill Lynch par Bank of America. Lehman a fait faillite. Goldman Sachs et Morgan Stanley ont le statut pour devenir des banques commerciales et abandonner leur activité de pur player de banque d’investissement. Certes, il demeure des banques d’affaires à l’instar de Lazard ou Rothschild. Mais celles-ci font essentiellement du conseil et n’investissent pas directement dans les sociétés. Elles n’ont donc pas de risques sur d’éventuelles positions qu’elles prendraient. Il perdure également des banques d’investissements dans des institutions plus larges et plus diversifiées. Ainsi au sein de BNP Paribas, la banque d’investissement représente plus de 20% de ses revenus. Ne pensez-vous pas que le modèle pourrait renaître à l’avenir? Pas dans le court terme, un nouveau «Glass-Steagall Act» n’est pas dans l’air du temps. Pensez-vous que les garanties accordées peuvent présenter un caractère dangereux pour les contribuables ? Si elles ont toutes eu pour finalité commune de sauver le système financier, ces garanties sont de nature différentes. Elles peuvent présenter un danger si elles sont amenées à jouer pour des établissements qui finissent par ne pas s’en sortir. Dans ce cas, les fonds mis en jeu sont définitivement perdus pour l’Etat et donc pour le contribuable. C’est la raison pour laquelle nous ne pouvons que souhaiter que ces différentes interventions étatiques amènent rapidement à une stabilisation solide et durable du secteur bancaire afin que ces garanties ne jouent pas, et que l’argent qui aurait été injecté par l’Etat dans ces établissement finit par avoir un rendement confortable. Les injections massives des fonds d’Etat se font selon les pays sous la forme d’actions préférentielles avec un taux de l’ordre de 8 à 10%. Les contribuables pourraient alors être les gagnants de ce type d’opérations. D’autant que les participations publiques ont par ailleurs vocation à être vendues plus tard lorsque les choses iront beaucoup mieux, avec le retour des banques à meilleure fortune. Quelle évolution du système bancaire envisagez-vous ? Je pense pour ma part que le système va se redresser. Comment envisagez-vous le mouvement de consolidation bancaire qui s’est amorcé il y a quelques temps ? Ce mouvement de consolidation a déjà commencé. En témoigne l’acquisition par la banque espagnole Santander de deux banques en Angleterre, et une banque aux Etats-Unis dans laquelle elle possédait déjà 25% du capital. Par ailleurs, nous pouvons mentionner la prise de participation de BNP au sein de Fortis, de Deutsh Bank dans Postbank. Il est certain qu’il y aura d’autres regroupements bancaires. La meilleure manière d’appréhender le phénomène est d’identifier pour chaque banque quelle est son ratio de capitalisation boursière par rapport à ses fonds propres. Ainsi, certaines banques ont une valeur bien supérieure à leurs fonds propres. Ce sont ces banques qui risquent d’être des prédatrices et d’être les pôles de regroupement dans ce mouvement de consolidation. Nous trouvons alors BPVA, BNP Paribas, HSBC ou encore Wells Fargo aux Etats-Unis qui a un ratio de 271%. Quelles sont les banques qui pourraient être rachetées ? Celles qui ont un ratio de capitalisation faible. La Royal Bank of Scotland était dans cette situation mais elle a été renflouée par le gouvernement anglais. Nous pouvons également mentionner Bank of Ireland qui a un ratio de 23%, Natixis qui a un ratio de 44%, Commerzbank. Toutes ces banques ayant été nationalisées, elles ne sont pour le moment pas opéables. Néanmoins, une fois qu’elles se seront redressées et que les gouvernements se désengageront, on peut supposer que certaines d’entre elles tomberont dans l’emprise de banques plus puissantes. Quel regard portez-vous sur la position de la Société Générale (SG) ? La société générale se situe dans une position ambiguë. A certains moments elle apparaît comme une proie, à d’autres comme un prédateur. Nul ne sait si à ce stade la SG sera rachetée ou pas par un éventuel concurrent. Ce qui est certain c’est qu’elle a perdu du terrain par rapport à BNP Paribas. BNP Paribas a une capitalisation financière de 58 milliards d’euros contre 28 milliards pour la SG, alors qu’il y a environ un an et demi, les deux banques faisaient environ la même taille. Croyez-vous à un éventuel rachat de SG par BNP ? Je ne le pense pas. Si elles présentent quelques complémentarités, l’opération ne saurait revêtir un caractère stratégique significatif. On ne voit pas réellement les synergies commerciales ou les synergies de coût qui pourraient surgir d’une telle fusion. Si les réseaux de détail fusionnaient, cela donnerait un cas social. Les deux entités possèdent toutes deux des activités de banque de financement et d’investissement importantes. Ainsi, si un mariage avait lieu avec SG, il ne serait pas franco-français ? Sauf si on forçait la main aux acteurs pour se marier entre eux. Mais ce ne serait pas une stratégie judicieuse. D’ailleurs BNP Paribas a toujours indiqué depuis un an que c’était un dossier qui ne l’intéressait pas. Comment appréhendez-vous la surenchère faite par les banques pour attirer la liquidité à court terme ? Je pense que les banques qui proposent des taux à 10% peuvent être mal en point. Elles paient relativement cher l’acquisition des dépôts qu’elles recherchent. Si j’étais épargnant, je serais méfiant. Il y a de fortes chances, une fois que l’accalmie sera de retour sur le marché interbancaire, que ces taux baissent. En France, un des taux les plus intéressant est proposé par la banque Barclays. Diriez-vous que cette banque se trouve dans une situation difficile ? La banque Barclays a dû bénéficier de fonds provenant de l’Etat britannique. Il est étonnant qu’elles parviennent à rémunérer des taux aussi faramineux. Nous connaissons, du fait de la crise financière, un véritable resserrement des conditions d’octroie de crédits. Selon vous, ni une baisse des taux d’intérêt par les banques centrales, ni le pouvoir politique ne peuvent réellement agir pour atténuer ce crédit squeeze. Quels effets à long terme pourrait avoir ce resserrement ? Doit-on s’attendre à des modifications durables du paysage économique ? Cela aura certainement des répercussions sur la capacité d’endettement des ménages et sur celle des entreprises, donc sur la consommation et sur l’investissement et partant, sur l’activité économique dans son ensemble.
Propos recueillis par Imen Hazgui |