Michael Sellam
Président Iris Finance
«Le marché français qui a des PER compris entre 11 et 12 pour l’année 2008 a fondamentalement un potentiel de valorisation»
(Easybourse.com) Quelle perception avez-vous de l’évolution du marché actions français ? Le marché actions français démontre à l’heure actuelle une très grande nervosité de la part des investisseurs. Nous voyons de grandes sociétés comme Axa, Publicis, Vinci, Société générale, Eiffage qui sont valorisées à des ratios historiquement très faibles. Les mouvements observés sont de très forte amplitude. Alstom, un des fleurons en terme de performance sur l’année passée, a connu depuis le 1er janvier une correction de plus de 13%. De même en a-t-il été de Vinci qui a perdu plus de 11% depuis le début de l’année, sur à peine 5 séances de bourse, notamment en raison de l’acquisition d’une participation dans ADP à hauteur de 3,3%. On pourrait dire que nous assistons en ce qui concerne l’indice du CAC 40 à de véritables krachs boursiers sur certaines valeurs. Cette nervosité est-elle partout pareille ? Non. Alors que l’indice du CAC 40 a progressé d’à peine 1,32% pour l’ensemble de l’année 2007, le DAX a progressé quant à lui de 22%. Nous avons donc un écart entre deux économies européennes partenaires de plus de 20%. Cette différence n’est justifiée par aucun facteur fondamental. L’économie allemande a certes des qualités intrinsèques et dispose d’un outil industriel plus performant que le notre...Mais cela n’explique pas une telle différence. Elle s’explique plutôt par le comportement plus rationnel des investisseurs allemands, qui s’attachent aux fondamentaux,. La raison avancée selon laquelle les sociétés financières sont plus présentes dans le CAC que dans le DAX et que dès lors l’influence de la crise des subprimes est plus importante apparaît dénuée de fondement. En réalité la composante du secteur financier dans l’indice CAC 40 et dans le DAX est à peu de choses près similaire. Comment expliquez-vous la différence ? L’explication réside à mon sens dans le comportement des investisseurs sur leur marché domestique. D’une part, les investisseurs sur le marché français ont une vision plus courtermiste que sur le marché allemand. De plus, il y a en Allemagne des investisseurs institutionnels, des fonds de pension, en raison de l’existence d’une retraite par capitalisation, qui soutiennent le marché en profitant des points bas pour réinvestir. Le marché français est très dépendant des investisseurs anglo-saxons : il constitue un terrain de jeu prisé par les hedge funds, les fonds alternatifs ce qui entraîne des fluctuations très importantes qui ne sont pas en rapport avec les fondamentaux de nos entreprises. Par ailleurs, les investisseurs français sont beaucoup plus inquiets et stressés par les craintes d’une récession aux Etats-Unis que ne peuvent l’être les investisseurs allemands. Est-ce à dire que l’économie française sera plus impactée que l’Allemagne par la récession aux Etats-Unis ? L’économie française est certes corrélée à l’économie américaine mais n’en dépend pas entièrement. Pensez-vous qu’il y aura récession aux Etats-Unis ? L’économie américaine montre un ralentissement certain en particulier du fait de la crise que traverse le secteur de l’immobilier. Il y a des craintes que ce ralentissement ne se transforme en récession. Pour le moment ceci reste uniquement de l’ordre de l’hypothèse. Notamment, nous continuons à observer des créations d’emplois, même si elles sont plus faibles que ce qu’escomptaient les économistes. Nous pouvons nous attendre à certains flottements mais pas à des mouvements durables. La politique proactive menée par la FED constituera un facteur de soutien significatif. La banque centrale américaine a déjà baissé ses taux par trois reprises. Nous anticipons une poursuite de la baisse à compter du 30 janvier. Cela devrait limiter le risque de récession et soutenir l’économie. De plus des mesures fiscales accommodantes devraient être prises par l’administration Bush, ce qui pourrait constituer un soutien supplémentaire. Par ailleurs, il y a lieu de ne pas exagérer la crise des subprimes qui touche avant tout des ménages à faible revenu qui ne sont pas les plus grands consommateurs de l’économie américaine. Quel regard portez vous sur les marchés émergents ? Les économies des pays émergents poursuivront une croissance soutenue. Cependant, certains marchés émergents, je pense notamment à ceux d’Amérique latine pourront être parmi les premiers à être impactés si le risque de récession de l’économie américaine est avéré. D’autres grands marchés comme la Chine et l’Inde sont selon nous surévalués. C’est pourquoi, les marchés émergents me paraissent une zone à risque. Il n’est pas impossible que certains de ces marchés connaissent une baisse de 15 à 20%. Pour autant, si nous considérons la Chine, les jeux Olympiques de Pékin devraient faire en sorte que la correction intervienne plutôt dans le courant du second semestre de l’année. Quelle est votre stratégie d’investissement pour les mois à venir en terme d’allocation géographique ? Le marché français qui a des PER compris entre 11 et 12 pour l’année 2008 n’est pas cher quand bien même nous anticiperions une récession économique aux Etats Unis. Le marché a fondamentalement un potentiel de valorisation. Nous avons des valeurs small caps et mid caps qui sont valorisées en dessous de leurs capitaux propres. Le marché allemand nous parait beaucoup plus cher. Ainsi nous recommandons la prudence. Le marché français devrait pouvoir surperformer le DAX sur l’année. Le LSE a un potentiel de correction assez important compte tenu de la crise immobilière dans le pays qui pourrait avoir des conséquences sur l’ensemble de l’économie. Quelle est votre répartition sectorielle ? Lorsque le marché financier se sera assagi, après avoir pris connaissance de l’ampleur des pertes liées directement ou indirectement aux subprimes, il nous semble très opportun de revenir sur le secteur bancaire. Nous avons des PER en dessous de 8 pour la plupart des banques françaises, que ce soit Société Générale, BNP, Crédit Agricole… Par ailleurs, le secteur de la construction me parait être sanctionné pour des raisons indues. Vinci a, ainsi, baissé de 11% depuis le début de l’année alors que l’entreprise n’est pas cyclique et dispose d’activité stables sur lesquelles la visibilité est bonne. Enfin, le secteur média, avec une société comme Publicis semble offrir de belles perspectives. La société est sous valorisée par le marché alors que les fondamentaux économiques présentent un potentiel significatif. Que pensez-vous du secteur de la technologie et des télécommunications ? Les valeurs technologiques sont à regarder de près. Thomson a baissé de 20% depuis le 1er janvier. C’est à mon sens une sanction extrêmement élevée. Ce sont souvent des entreprises qui dépendent de la consommation mondiale. Mais certaines sociétés présentent encore un potentiel de croissance non négligeable. Finalement, quels sont les risques les plus importants pour les marchés actions ? Ces risques sont multiples. Tout d’abord, l’augmentation des taux. La BCE a tendance a vouloir augmenter ses taux au lieu de les baisser. En outre, nous ne sommes pas à l’abri d’une crise sur les marchés émergents. Les tensions sur les matières premières sont à surveiller. La cherté de ces derniers pourrait réduire les perspectives de croissance des marges des entreprises. L’inflation constitue un paramètre à prendre en compte notamment dans le cas où cela rendrait nécessaire une intervention monétaire. Quelle sera la progression des marchés actions pour l’année ? La progression du CAC devrait se situer entre 5 et 10% avec des mouvements de fortes amplitudes à prévoir. Nous pourrions rester positifs sur le Dax. Le Nasdaq a un potentiel de correction de 5 à 10%. Qu’est ce qui pourrait amener à retrouver une certaine accalmie sur les marchés ? Il faut que les investisseurs revisitent leurs objectifs et leur univers d’investissement. Auquel cas, la volatilité va non seulement perdurer mais augmenter en amplitude. Ceux qui gagnent de l’argent ce sont ceux qui maintiennent leurs positions en se basant sur des valeurs de qualité tout en anticipant les risques du marché. Par ailleurs, la confiance doit être restaurée. Nous avons besoin d’une action concertée des banques centrales, d’une meilleure communication de la part des entreprises par rapport à leurs risques, d’un retour sur les fondamentaux et sur les perspectives d’une entreprise. Enfin, peut être qu’une régulation doit être prévue afin d’encadrer le comportement des investisseurs.
Propos recueillis par Imen Hazgui |