Barnard MAROIS

Bernard Marois
Président d'honneur

Diplômé d'HEC, MBA de l'Université Columbia de New-York et docteur en sciences de gestion. Il est actuellement professeur au Groupe HEC.

Il a publié de nombreux ouvrages et écrit régulièrement dans des revues spécialisées.

Il est spécialiste de finance internationale et consultant auprès de grandes banques.

Les 3 «mirages» de la transparence

publié Vendredi 03 Décembre 2010

La théorie financière classique fonctionne à partir de 3 hypothèses implicites : «la rationalité économique» des acteurs ; l’absence de délit d’initié ; le bon fonctionnement de la gouvernance d’entreprise (donc du contrôle des dirigeants), grâce aux administrateurs indépendants. Il est donc intéressant de questionner la réalité (ou la fiction) de ces 3 hypothèses.


1) La rationalité «économique» des acteurs financiers

Les économistes libéraux stipulent que les acteurs financiers prennent leur décision d’une façon rationnelle, l’hypothèse retenue étant celle d’une «maximisation des profits». Or, on sait aujourd’hui que la réalité des marchés est différente : la dimension psychologique est importante : ainsi, il n’y a pas de symétrie de comportement pour des gains et des pertes d’un même montant ; l’aversion au risque n’est pas forcément proportionnelle et stable dans le temps! Les «mouvements de foule» (en anglais, « herding ») sont essentiels : mieux vaut avoir tort avec tout le monde que raison seul. D’où le développement récent de la «théorie des jeux» qui trouve de nombreuses applications en finance de marché.

Autre illustration patente : le «chartisme». Beaucoup d’analystes pensent que des configurations de courbes passées se reproduiront à l’avenir ; d’où la mise en évidence «de seuils de résistance» ou « de soutien» qui attribuent des valeurs quasi-sacrées à des niveaux de cours historiquement marquants (par exemple, le seuil de 3780 pour le CAC 40). Dans cette démarche, «les fondamentaux» des entreprises ne sont pas pris en considération dans la prévision des cours, ce qui est pour le moins étrange. Les néo-libéraux considèrent «le chartisme» et «l’analyse technique» en général, comme une forme de «fétichisme» des chiffres et pourtant de plus en plus de «traders» y attachent une grande importance et ajustent leur prise de décision en fonction de ces graphiques.


2) Le rôle prépondérant joué par les administrateurs «indépendants» dans les conseils d’administration

Ceux-ci sont censés être les garants de la bonne gouvernance des entreprises : ils agiraient pour le compte (et les intérêts) des actionnaires.
Déjà la notion d’indépendance «prête à confusion» : ce n’est pas parce qu’un administrateur n’a aucun lien avec l’entreprise qu’il supervise qu’il est réellement indépendant ! Cette vision fait fi de la dimension sociologique : beaucoup d’administrateurs appartiennent à une élite auto-entretenue, où ses membres se côtoient à longueur d’année dans les colloques, les réunions mondaines, les cercles divers. Il y a souvent des nominations «réciproques» : un administrateur de la société A est nommé parce qu’il est PDG de la société B, donc censé être compétent, mais on s’aperçoit alors que le PDG de la société A est comme par hasard, déjà administrateur de la société B !
En outre, les jetons de présence sont à la hausse : ils ont quasiment doublé pour les sociétés du CAC 40 depuis 5 ans. Conserver cette sinécure confortable peut être aussi une motivation, humaine, de l’administrateur, dit indépendant, l’amenant de ce fait à caresser la direction de l’entreprise «dans le sens du poil». D’ailleurs on constate qu’il y a très peu de démissions d’administrateurs indépendants, pour cause d’antagonisme avec la direction de l’entreprise !


3) Le «mythe » de la « muraille de Chine »

Il faudrait croire qu’un dirigeant d’entreprise connaissant des informations privilégiées sur l’évolution de sa société, s’interdirait d’en faire un usage personnel ou d’en faire bénéficier des proches. Sans vouloir revenir sur des affaires jugées, telles qu’E.A.D.S, on peut rester cependant sceptique sur ce principe, qui de nouveau ignore les dimensions psychologiques et sociologiques des marchés.
Il en est de même dans le secteur bancaire. Même s’il existe des procédures précises et vérifiables de séparation des activités de «trading» et de «selling», «la muraille de Chine» peut facilement être ébréchée, parfois même involontairement, du fait de la proximité géographique des intervenants et de leur participation aux mêmes cercles. On pourrait également évoquer le rôle joué par Goldman Sachs en Grèce : conseiller d’abord, puis «trader» ensuite, pour son plus grand profit. De plus, l’existence d’internet et l’accélération des transactions rendent les contrôles beaucoup plus difficiles à exercer. Il faut savoir que deux tiers des transactions boursières US et un tiers des ordres européens font l’objet d’opérations extrêmement rapides («flash trading» ou «high frequency trading»). Obtenir une information privilégiée quelques secondes avant ses concurrents devient un avantage capital !
Toutes ses illustrations indiquent bien qu’il est temps de repenser la théorie financière, afin d’intégrer ces nouvelles dimensions. Certains théoriciens ont voulu faire de la finance une science «exacte» (une science «dure»), mais c’est faire peu de cas du réalisme des marchés, qui se vengent en infirmant les beaux principes, algorithmes et autres finesses exposés dans les manuels de finance depuis plusieurs décennies.



Bernard MAROIS
Professeur Emérite HEC Paris
Président Club Finance HEC

Les Editos
précédents

« La prochaine décennie (2016-2026) »

publié le Mercredi 20 Avril 2016 » Lire la suite

« Les paradoxes de la finance »

publié le Dimanche 13 Mars 2016 » Lire la suite

« Le modèle suisse »

publié le Lundi 25 Janvier 2016 » Lire la suite

« L'investissement, nerf de la bataille économique »

publié le Lundi 07 Décembre 2015 » Lire la suite

« Où va la Chine? »

publié le Mardi 01 Décembre 2015 » Lire la suite

« LES « EURO PRIVATE PLACEMENTS » (EURO-PP) : UN NOUVEL INSTRUMENT DE FINANCEMENT POUR LES ENTREPRISES MOYENNES »

publié le Vendredi 15 Mai 2015 » Lire la suite

« Qu'attendre de 2015? »

publié le Vendredi 30 Janvier 2015 » Lire la suite

« Méfions-nous des modèles économiques »

publié le Lundi 02 Juin 2014 » Lire la suite

« LA FRANCE ET LE MONDE DE L’ENTREPRISE »

publié le Vendredi 04 Avril 2014 » Lire la suite

« L’EUROPE EN 2014 : CONSOLIDATION OU DISLOCATION »

publié le Mardi 11 Mars 2014 » Lire la suite

« ERRARE HUMANUM EST, PERSEVERARE DIABOLICUM »

publié le Mercredi 16 Octobre 2013 » Lire la suite

« LA FRANCE ET SES DEUX DEFICITS »

publié le Lundi 09 Septembre 2013 » Lire la suite

« Un continent oublié: l'Afrique »

publié le Mardi 21 Mai 2013 » Lire la suite

« L'Europe a-t-elle encore un avenir? »

publié le Vendredi 12 Avril 2013 » Lire la suite

« »

publié le Mardi 19 Mars 2013 » Lire la suite

« L'irrésistible ascension du yuan »

publié le Lundi 18 Février 2013 » Lire la suite

« Sans la croissance rien n'est possible »

publié le Lundi 10 Décembre 2012 » Lire la suite

« Quo Vadis (où allons-nous) ? »

publié le Jeudi 25 Octobre 2012 » Lire la suite

« Le secteur du luxe, un atout pour l'industrie française »

publié le Vendredi 20 Juillet 2012 » Lire la suite

« Trois "contre-vérités" »

publié le Vendredi 22 Juin 2012 » Lire la suite

« La France au lendemain de l'élection présidentielle »

publié le Mercredi 06 Juin 2012 » Lire la suite

« France: Etat des lieux »

publié le Vendredi 13 Avril 2012 » Lire la suite

« Le surendettement: un mal pernicieux »

publié le Vendredi 30 Mars 2012 » Lire la suite

« Croissance et Inégalités »

publié le Jeudi 08 Mars 2012 » Lire la suite

« Un point sur la réforme du système financier mondial »

publié le Vendredi 20 Janvier 2012 » Lire la suite

« Le déclin de l'Occident »

publié le Lundi 19 Décembre 2011 » Lire la suite

« L'urgence du long terme »

publié le Vendredi 02 Décembre 2011 » Lire la suite

« La quadrature du cercle »

publié le Vendredi 04 Novembre 2011 » Lire la suite

« "L'Allemagne paiera" »

publié le Vendredi 21 Octobre 2011 » Lire la suite

« Pourquoi la bourse s’est effondrée ? »

publié le Mercredi 05 Octobre 2011 » Lire la suite