Nathalie Pistre
Directrice adjointe de la gestion obligataire chez Natixis AM
De manière générale, je dirai que les femmes sont très organisées et rigoureuses
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Publié le 31 Août 2009
Avez-vous observez une différence entre la gestion d’un homme et celle d’une femme ?
Essentiellement, nous aurions tendance à dire que non, d’autant que j’ai le sentiment que le métier de gestionnaire est un métier traditionnellement «individualiste», même si cela est en train d’évoluer.
C’est-à-dire que chaque personne est différente, et le gestionnaire se voit davantage, historiquement ou par principe, comme un «individu qui a de bonnes idées». C’est donc un métier assez individualiste voire trop individualiste dans un monde financier de complexité croissante et c’est d’ailleurs quelque chose que nous ne favorisons pas chez NAM. Au contraire nous favorisons les prises de décision collectives.
En résumé, je vois plutôt des personnalités individuelles, plutôt que des genres. Je ne suis pas de ceux qui disent qu’il n’y a aucune différence entre les hommes et les femmes, mais je crois que ce sont des choses que l’on va moins voir s’exprimer dans le milieu professionnel que dans la vie personnelle, les goûts, les loisirs…
Cela étant, dans le monde du travail, il peut effectivement y avoir des qualités ou des traits de caractère que l’on va davantage voir présentes chez un homme ou chez une femme, or cela peut effectivement avoir des conséquences dans la gestion.
De manière générale, je dirai que les femmes sont très organisées et rigoureuses, ce que j’observe d’ailleurs dans différents métiers, dans la mesure où il n’y a pas que des gestionnaires dans une société de gestion. Je pense également que les femmes sont plus capables que les hommes de réaliser plusieurs choses à la fois, mais il s’agit d’une qualité dont je ne vois pas un usage essentiel chez les gérants…
Enfin, on peut penser que l’attitude vis-à-vis du risque peut être un peu différente…
Jusqu’à quel point estimez-vous que l’aversion au risque est différente entre un homme et une femme ?
En finance comportementale, on a tendance à dire qu’il y a bien une telle différence. Je pense pour ma part que les femmes peuvent effectivement être soit un peu plus risk adverse soit un peu plus consciente des risques, mais je ne crois pas que cela soit flagrant au point de donner deux populations vraiment différentes dans leur façon de gérer.
Cela étant, la finance comportementale a démontré que les êtres humains sous-estiment le risque, or il est possible que ce soit un peu moins vrai pour les femmes. Dès lors, si je devais effectivement tracer un trait général, je dirai que les hommes auraient peut-être tendance à prendre des paris plus marqués et plus forts.
Pour autant, dans notre gestion, cela ne se voit pas particulièrement, d’une part parce que ce n’est pas flagrant chez les personnes auxquelles je pense, et d’autre part, nous effectuons un travail de groupe et les choix que nous faisons forment un consensus qui est la résultante de l’ensemble des opinions des gérants.
Comment expliqueriez-vous cette différence ? Par un besoin de justifier ses choix ?
J’en ai discuté avec un des responsables du pôle gestion qui est un homme, et lui m’a répondu qu’effectivement, les femmes présentes dans ses équipes actuelles et antérieures semblent avoir plus de rigueur que les hommes.
Ce qui rejoint un peu l’idée que les femmes justifient davantage leurs choix et sont plus réfléchies que les hommes qui seraient plus spontanés et intuitifs dans la prise de décision. Mais il s’agit peut-être d’un besoin de justification de la part des femmes, ce qui n’est peut-être pas très positif !
D’une manière générale, on peut dire que les femmes ont un côté «bon élève», ce qui est une qualité, mais qui peut être le signe d’une confiance moindre par rapport aux hommes qui ont davantage tendance à foncer sans tout border.
J’ai néanmoins le sentiment que ces différences-là ont tendance à s’atténuer, d’autant que d’autres facteurs influencent également le comportement, comme l’éducation, la place des femmes dans la société que ce soit à l’école ou ailleurs…
Des chercheurs ont expliqué que l’aversion au risque chez les femmes diminuait parallèlement à l’augmentation de leur niveau d’expertise. En revanche, les mêmes chercheurs ont constaté que chez les hommes, l’aversion au risque augmentait parallèlement au niveau d’expertise…
J’ai effectivement pu observer ce phénomène, mais plutôt lorsque j’étais moi-même chercheuse. C’est-à-dire que quand vous êtes chercheurs, vous êtes confrontés à des standards internationaux extrêmement élevés.
Il est vrai que mes amies chercheurs femmes avaient tendance à ne pas être très sûres d’elles. Or, au fur et à mesure que leur expertise augmentait, elles affirmaient plus facilement leur position. Ce qui a d’ailleurs un rapport avec l’aversion au risque…
Il est donc assez juste de dire que la femme a besoin de sentir qu’elle a une très grande maitrise technique des sujets pour oser un certain nombre de choses, mais je préfère ne pas trop généraliser, même si cela me «parle».
Avez-vous constaté une féminisation du secteur financier ?
C’est peut-être vrai dans la gestion, mais c’est surtout flagrant par opposition au trading dans les banques. C’est-à-dire que le secteur de la gestion est beaucoup plus féminin que celui du trading dans les banques, ce qui tend d’ailleurs à renforcer l’idée que le trading repose sur le très court terme alors que la gestion se ferait davantage sur le long terme.
Ce qui conduit également à alimenter l’idée que les gérants sont plus averses au risque, plus dans le long terme et moins risk taker.
Ceci dit, nos équipes étant mixtes, je ne peux pas dire s’il y avait plus d’hommes avant et s’il y a plus de femmes maintenant. J’ai toutefois le sentiment que c’est un métier où les femmes sont très représentées, même si je ne vois pas de croissance forte de leur nombre…
En revanche, j’ai pu constater que beaucoup de femmes s’orientaient vers les compagnies d’assurance, or nous avons une gestion assurantielle qui est quasiment 100% féminine. Or la gestion assurantielle, c’est typiquement de la gestion long terme, préservation du capital etc., ce qui rappelle cette idée de rigueur.
C’est donc plutôt là que je verrais une différence, si différence il y a, ce qui corrobore aussi l’idée que les femmes ont des tempéraments adaptés à une gestion sur le long terme.
C’est un résonnement pas l’absurde, mais pensez-vous que la crise que nous traversons aurait pu être évitée s’il y avait eu davantage de femmes dans le milieu de la finance ?
Il y a de nombreux facteurs qui se sont conjugués pour donner cette crise, mais le point de départ résulte de la conjonction de deux phénomènes : concernant la les emprunts immobiliers sous-jacents à la titrisation aux Etats-Unis, les risques réels des ménages qui empruntaient étaient différents de ce qu’ils avaient l’air d’être, phénomène également lié au fait que l’on a de moins en moins d’informations sur les emprunteurs et que certains intermédiaires étaient peu scrupuleux. Il faudrait à ce moment-là regarder s’il y avait plus d’hommes que de femmes qui vendaient des crédits immobiliers. Quant au deuxième phénomène, il s’agit de tous ces produits structurés qui ont été faits avec des niveaux de risque (levier) assez phénoménaux…
J’ai personnellement le sentiment que nous n’avons pas été capables de voir collectivement l’impact sur le système global des prises de risque individuelles, c’est-à-dire au niveau de chaque banque. Les patrons de grandes banques, en particulier anglo-saxonnes, ont en effet été nombreux à avoir pris de mauvaises décisions : dans cette espèce de course au rendement, ils ont pris des décisions qui se sont avérées extrêmement néfastes pour le système global.
Maintenant, est-ce que Merrill Lynch ou Lehman Brothers auraient pris moins de risque s’ils avaient été dirigés par des femmes ? C’est possible, parce qu’il peut y avoir des différences dans la manière qu’un homme ou une femme aurait de gérer cette situation. Cela étant, il y a toujours des exceptions.
En tout cas ce qui est sûr, c’est que nous étions collectivement dans une course au profit, dans un système qui globalement le favorisait, avec des actionnaires qui en demandaient toujours plus, un courtermisme et une sorte de lutte sans merci entre les grandes banques. Or peut-être que cette griserie de la lutte pour le profit, les hommes y sont plus sensibles que les femmes.
En définitive, je n’exclus pas que la prise de risque aurait été différente, mais nous sommes dans un système extrêmement concurrentiel, avec un système de valeurs à dominante masculine forte qui induit sans doute cet aspect compétitif, qui concerne tout le monde, hommes et femmes, avec les bons cotés et les moins bons…
Propos recueillis par Nicolas Sandanassamy

De manière générale, je dirai que les femmes sont très organisées et rigoureuses






