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knut__ Le 01/08/2007 à 12:23Article de FRANÇOIS EWALD, professeur au CNAM et président de L'Observatoire du principe de précaution au sujet du Tour de France et du principe de précaution : " On pouvait lire dans « L'Equipe » du 23 juillet que, si le Tour de France 2007 avait sombré dans le doute et la suspicion, c'était que ses organisateurs n'avaient pas appliqué le « principe de précaution » lors de l'inscription du Danois Rasmussen (alors maillot jaune). Comprenons qu'en raison des doutes qui pesaient sur lui il aurait mieux valu que les organisateurs ne prennent pas le risque de laisser courir un coureur qui pouvait se révéler tricheur ou menteur. Voilà bien un domaine où l'on n'imaginait pas que le principe de précaution pût étendre sa juridiction. La chose était pourtant écrite avec la plus grande évidence, comme si la notion, par ailleurs si controversée, était familière à tout lecteur de « L'Equipe ». Un éditorial du « Monde » du 28 juillet confirmait cette nouvelle extension du principe de précaution. Accusée, toujours la « direction de la Grande Boucle » : «Elle savait que la formation kazakh et son leader, Alexandre Vinokourov, étaient fortement soupçonnés de dopage. Au nom du spectacle, elle a renoncé à un principe de précaution qui lui aurait épargné un scandale annoncé. » On peut toutefois se demander si le principe de précaution, plutôt que de sauver le Tour de France, ne le conduirait pas à sa perte. Le principe de précaution est, en effet, un principe de soupçon. Au nom du principe de précaution, tous les coureurs deviennent des tricheurs en puissance, celui qui gagne comme celui qui perd. Le doute se généralise. On ne sait plus qui croire. Il n'y a plus de course possible, le fait même de gagner vous rendant suspect. A moins d'appliquer la parole de l'Evangile : « Les derniers seront les premiers. » Et encore. On comprend le raisonnement de ceux qui s'en tiennent au règlement, ce qui semble être le cas de l'Union cycliste internationale (UCI). Tant qu'il n'est pas convaincu de dopage, tout coureur doit rester présumé innocent, sinon la course s'arrête. Il faut supposer la bonne foi du coureur, et de son encadrement, jusqu'à preuve du contraire. Ce qui n'excuse pas le laxisme dont semble avoir fait preuve l'UCI dans l'application de ses propres règlements, sauf à ce qu'il soit dirigé contre le Tour de France. Mais cette position autorise, et peut même encourager certains, en fonction des enjeux, à tirer tout ce qu'il est possible des règlements, en particulier du point de vue médical. Aussi, dans un monde sans éthique, on peut craindre qu'à l'abri des règlements ne se trame tout ce qui est interdit. De sorte que la présomption d'innocence s'inverse en une présomption de culpabilité. Le monde se dédouble : tout devient suspect, le monde vrai est caché. C'est l'univers du principe de précaution. Un univers qui, constatons-le, donne le pouvoir à ces mêmes médias, qui accusent les organisateurs du Tour de ne pas en avoir fait application. C'est que le principe de précaution les institue en juges suprêmes. Ce sont les médias qui disposent et peuvent faire circuler les informations qui vont au-delà de ce que les règlements exigent de savoir. Les médias sont les maîtres du soupçon. Il se mettent, par principe de précaution interposé, en position de dire aux organisateurs qui sont les bons coureurs, c'est-à-dire ceux dont ils parleront sans suspicion. Dans un univers de précaution, les médias sont maîtres des hiérarchies. Les organisateurs du Tour sont coincés. Pour rendre l'épreuve à nouveau crédible, ils ne peuvent s'en tenir au juridisme de l'UCI, avec ce qu'il autorise. Il leur faut composer avec le nouveau pouvoir que le dopage, avec le régime de suspicion qu'il a introduit, donne aux médias. D'où sans doute l'idée qu'il faudrait exclure les coureurs seulement soupçonnés de dopage au risque de l'injustice. C'est ainsi que Rasmussen fut exclu de sa propre équipe pour lui avoir menti. Il convient d'être irréprochable. La ligne est celle du renversement de la charge de la preuve. L'idée serait que ce n'est plus tant au pouvoir sportif de faire la preuve du mensonge qu'aux coureurs de prouver leur innocence. Position inverse de la précédente, preuve tout aussi difficile, d'autant qu'il restera au pouvoir de n'importe quel lanceur d'alarme ou d'un concurrent de faire courir la mauvaise rumeur. Tous les principes de précaution du monde ne sauveront pas le Tour de France du manque d'une éthique partagée entre tous les acteurs, fort nombreux, qui font le Tour de France. Relisons les « Mythologies » de Roland Barthes. Elles s'ouvrent sur un chapitre consacré à la distinction entre la boxe et le catch. « Le catch n'est pas un sport, c'est un spectacle. » C'est le risque du Tour de France : n'être plus un sport, mais seulement un spectacle. Car le Tour de France a sa valeur ailleurs. C'est le récit annuel d'une épopée populaire, où les héros sont issus du peuple, où le peuple, dans la souffrance et l'effort, manifeste qu'il est aussi un héros. On y vit, comme coureur, et on y célèbre, comme spectateur, son espoir de promotion sociale. Le Tour de France est une épopée républicaine, où doit triompher une force, une intelligence, un caractère. C'est-à-dire une éthique. C'est d'ailleurs ce que le public, toujours nombreux, continue sans doute à venir chercher le long des cols : la nostalgie d'une épopée dont il souhaiterait qu'elle ne disparaisse pas, mais qui n'a peut-être déjà plus sa place à l'heure de « Star Ac ». On dit que ce sont les sponsors et l'argent qui ont détruit le Tour de France, leur âpreté au gain. Précisons que, dans un monde voué au plaisir, qui s'attache partout à refuser la souffrance et la douleur, qui cultive le résultat plus que les moyens de l'atteindre, l'épreuve a quelque chose d'anachronique. Elle demande un surcroît d'éthique. Viendra-t-elle d'un retour au principe miraculeux d'équipes à nouveau « nationales » ? Ou n'est-elle pas de la responsabilité des sponsors, qui trouveraient par là même leurs noms associés à l'éthique ? Sponsor-responsabilité, c'est le même mot, qui dénomme celui qui, en principe, se porte garant. " Lu dans les Echos de ce matin.
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