Enquête
Le nucléaire, 'pas une si bonne affaire économique et écologique'
Le nucléaire est à classer au rang des exceptions françaises : 80% de l’électricité en France est produite par l'atome, contre 20% en Grande-Bretagne. De longue date, l’Hexagone a fait le choix de cette énergie afin de s’assurer une certaine indépendance énergétique, ainsi qu’une position de puissance militaire sur l’échiquier international. La France de de Gaulle s’est rapidement dotée de moyens conséquents pour y parvenir.
Dès la fin de la seconde guerre mondiale, le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) a été créé dans le but de maîtriser la fission, préalable indispensable à toute recherche sur le nucléaire. Puis en 1955, la Commission PEON (Production d’électricité d’origine nucléaire) fut mise en place et prépara le plan électronucléaire lancé en 1973, sans aucun débat parlementaire. Celui-ci s’est notamment concrétisé par la mise en service de 58 réacteurs de 1977 à 2002, et la tentative avortée de Superphénix (1985-1997).
«Depuis les débuts du programme électronucléaire français, après les deux chocs pétroliers, le gouvernement fait un véritable travail de lobbying pour rendre la population favorable à cette source d’énergie», estime Michel Risser, membre bénévole de Greenpeace à Strasbourg et ingénieur à l’INSA. «Cela, entre autre, parce qu’au début de ce programme, nucléaire civile et militaire étaient indissociables», précise-t-il.
Il a fallu patienter jusqu’à la fin des années 70 pour que se pose la délicate question du démantèlement des centrales en fin de vie et de la gestion des déchets, entamant ainsi l’avenir de la filière nucléaire en France. Celle-ci est d’autant plus compromise aujourd’hui que le postulat d’indépendance énergétique n’est plus vérifié.
«Cette indépendance, toute relative, était vraie quand la France possédait encore des mines d’uranium rentables sur son territoire. Aujourd’hui ce n’est plus le cas puisque la France s’approvisionne dans des mines se trouvant sur d’autres continents», argue Michel Risser. «80% de l’énergie électrique dans notre pays provient du nucléaire, mais ce n’est pas pour ça que l’on consomme moins de pétrole que nos voisins européens».
«Sans l’intervention massive de l’argent public, aucune multinationale voudrait du nucléaire»
En outre, «le nucléaire n’est pas une si bonne affaire économique et écologique», ajoute Stéphane Lhomme, porte-parole du réseau «Sortir du nucléaire», démontant ainsi les arguments des pro-nucléaires.
Il est communément admis que le nucléaire est le mode de production le moins cher : deux fois moins que le gaz, deux fois et demie moins que l’éolien et cinq fois moins que le solaire. Mais raisonner dans une logique purement productiviste tronque la réalité du coût du nucléaire.
«Les coûts de démantèlement et la gestion des déchets nucléaires sont énormes », estime Stéphane Lhomme. Aussi, «une fois ramené le coût du nucléaire à ces considérations, tous les autres modes de production d’électricité sont moins chers».
Selon lui, «dans chaque pays où il existe des parcs nucléaires, l’Etat finance». Et de conclure : «Le nucléaire est une énergie de pouvoir […]. Les seuls qui s’intéressent encore au nucléaire sont Bush, Blair, Ahmadinejad pour l’Iran, le remercié Berlusconi, la Libye, la Chine ou la France de Sarkozy. Ce ne sont pas des amis du genre humain.[…] Sans l’intervention massive de l’argent public, aucune multinationale en voudrait».

Quant à dire que le nucléaire, qui ne produit pas de CO2 responsable pour 2/3 des gaz à effet de serre, est une énergie , comme s’accorde à le dire Anne Lauvergeon, PDG d’Areva, le leader mondial du nucléaire, Stéphane Lhomme relativise. «Le nucléaire ne couvre que 2% de la consommation mondiale d’électricité», souligne-t-il. En conséquence de quoi, «même si le nucléaire était «climatiquement correct», il n’empêcherait pas le réchauffement climatique». D’ailleurs, il n’y a qu’à regarder «l’exemple des transports», majore Michel Risser, «la part de notre énergie que le nucléaire peut substituer est trop faible».
Rappelons que lors du dernier sommet européen des chefs d’Etat et de gouvernement, les 27 sont parvenus à un accord visant un triple objectif à l’horizon 2020 : réduction de 20 à 30% des émissions de carbone, économie d'énergie de 20% et augmentation de la part de l'énergie renouvelable dans la consommation électrique à hauteur de 20%.
Or, le nucléaire n’a pas été intégré dans la définition des énergies renouvelables, en dépit des espoirs français portés par Jacques Chirac. Il a toutefois reçu le statut d'énergie peu carbonée, pouvant être pris en compte pour la réduction globale des émissions de gaz à effet de serre.
Le président français souhaitait fixer un objectif de 45% d’énergie ne produisant pas de gaz carbonique. De cette manière la France, dont le nucléaire assure plus de 70% de l’énergie produite, aurait pu facilement respecter cet objectif.
Plusieurs pays de l’Est et de la Baltique ont d’ailleurs soutenu la France sur cette question, dans l’espoir que le nucléaire les rende moins dépendants du voisin russe.
Quoi qu'il en soit, Olivier Besancenot, candidat LCR à la présidentielle, refuse de choisir entre une pollution par le CO2 et une pollution issue des déchets nucléaires enfouis. Lors d'une conférence de presse organisée début mars par le collectif «STOP EPR» dans le but d'appeler les présidentiables à ne pas construire l'EPR et d'annoncer la manifestation du 17 mars, il a déclaré qu'«il n'y a[vait] pas de choix à faire».
Pour le réseau «Sortir du nucléaire», la solution au réchauffement climatique passe, certes, par le développement des énergies renouvelables (l’hydroélectrique, le photovoltaïque, l’éolien, la biomasse…), mais aussi par la baisse de la consommation de pétrole, de gaz, de charbon. Elle passe également par la construction de bâtiments qui consomment 90% d’énergie en moins, de bâtiments à énergie positive, qui produisent plus d’énergies qu’ils n’en consomment, de maisons passives.
Toutefois, Stéphane Lhomme admet qu’ «au niveau français, les industries ont fait des efforts en matière d’émission de CO2».
M.E. et N.S.
Publié le 23 mars 2007
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