Mesure et Evaluation du capital immatériel
(Easybourse.com) Conséquence de la «quaternisation» de la société et de l’émergence d’une économie du savoir, les actifs immatériels ont un poids prépondérant dans la création de valeur des entreprises. La mesure et l’évaluation de ces actifs immatériels ont donc suscité un intérêt croissant et donné naissance à de nombreuses méthodes.
Il est intéressant de remarquer que, bien que cette problématique existe depuis une dizaine d’années, aucun consensus de méthodes n’est réellement apparu. La multiplication des méthodes peut pour partie s’expliquer par leurs objectifs différents. Karl-Erik Sveiby, dans sa cartographie d’une trentaine de méthodes, fait la différence entre deux typologies : des méthodes de mesures plutôt qualitatives liées à la contribution du capital immatériel à la performance et celles qui donnent une valeur financière à un actif immatériel ou au capital immatériel dans sa globalité.
Cartographie de méthodes
Dans le premier groupe, la grande majorité des méthodes connues à ce jour privilégient une mesure des différents composants du capital immatériel de l’entreprise. Par exemple, la méthode IC rating de Leif Edvinsson mesure la qualité des relations de l’entité avec l’extérieur (clients ou fournisseurs), la qualité du système d’organisation et d’information, le capital humain ainsi que leur capacité à servir le business model de l’entité. Pour estimer la performance, le risque et le potentiel de développement attachés à ces différents actifs, un rating est effectué, similaire à ceux délivrés par les agences de notation financière.
L’intérêt de ces méthodes est qu’elles permettent de contribuer à la stratégie d’une entreprise et à l’amélioration de sa performance. Les résultats d’une telle mesure permettent également d’optimiser l’allocation des ressources. Par ailleurs, ce type de mesures permet de comparer les actifs immatériels dans le temps ou avec d’autres entreprises du même secteur. Il n’est toutefois possible de mener ces comparaisons qu’entre plusieurs entreprises ayant recours à ce genre de mesures, dont le nombre reste encore limité. Il n’existe donc pas de cadres généraux qui permettent de comparer les composants du capital immatériel des entreprises.
D’autres méthodes effectuent une valorisation financière des actifs immatériels, partant du value gap entre une valorisation globale d’une société et la valeur de ses fonds propres. Certaines méthodes permettent d’identifier les actifs immatériels expliquant cet écart. L’approche financière est utile dans le cadre d’opérations de transaction. En cas de fusion ou d’acquisition par exemple, les deux parties disposent ainsi d’une base de négociation.
D’autres méthodes d’évaluation financière évaluent les différents composants du capital immatériel d’une entreprise, à partir d’une cartographie des actifs immatériels (cf. Leif Edvinsson). Le cabinet Goodwill Management a construit une méthode globale qui tient compte de l’importance respective de chaque type d’actif immatériel dans la performance de l’entreprise. Le capital humain sera ainsi plus important dans le secteur du conseil que dans l’industrie du luxe, où la marque primera.
En considérant que le capital d’une entreprise peut être divisé entre actifs d’offre (capital client) et actifs de demande (organisation, capital humain etc.), générant chacun une quote-part de la rentabilité de l’entreprise au sens financier (EBITDA), alors on peut déduire la valeur de chacun des actifs qui composent ces actifs d’offre et de demande. Le préalable indispensable est d’estimer dans quelles proportions se décomposent les actifs d’offre et de demande. Mesurer et comparer la contribution de tel ou tel actif immatériel à la création de valeur est un exercice difficile, plutôt appréhendé à l’aide d’indicateurs qualitatifs dans les méthodes analysées.
Les deux types de méthodes ne vont pas sans quelque difficulté. Une évaluation précise n’est pas sans risque : une mesure peut ainsi nécessiter de comporter une part de subjectivité, comme par exemple dans le rating des qualités et caractéristiques des actifs immatériels. Serait-il dès lors illusoire de prétendre aboutir à un résultat scientifique sur la valeur des actifs immatériels ?
Il est parfois nécessaire de compléter des indicateurs objectifs (taux d’absentéisme, nombre de contrats décrochés par un commercial, nombre de pannes annuel du système informatique etc.) par une estimation (le management est bon/assez bon/mauvais ; ce commercial fait mieux que les autres compte tenu de ses clients ou non etc.). Lorsque le management a une approche consensuelle sur la performance d’un actif, on peut considérer que ce constat donne une crédibilité à sa mesure objective.
Mesure et valorisation
Prenant en compte les critiques des différentes mesures des actifs immatériels, Karl-Erik Sveiby estime que le principal intérêt d’une mesure des actifs immatériels devrait être la connaissance des canaux de création de valeur d’une entreprise. En effet, si la mesure est effectuée pour contrôler une performance, elle pourrait être biaisée par les managers qui connaissent l’outil. Il faudrait pouvoir la limiter à un objectif d’apprentissage, de bonnes pratiques, de création de valeur.
La valorisation de l’entreprise doit refléter la transition actuelle vers une économie du savoir. En effet, le capital immatériel joue un rôle croissant dans la création de valeur, réduisant ainsi l’importance des actifs traditionnels dans la valeur de l’entreprise. Cette évolution de l’entreprise moderne appelle une valorisation des actifs immatériels.
Des méthodes de valorisation financière traditionnelles et des méthodes plus qualitatives basées sur des indicateurs permettent d’atteindre le but principal que doit s’assigner la valorisation des actifs immatériels : «mieux connaître l’entreprise», donc identifier les ressources immatérielles des entreprises et le processus de création de valeur. Cette meilleure connaissance permet au management d’affiner sa stratégie et de mieux allouer les ressources entre les projets d’investissement.
La communication sur la valeur des actifs immatériels apparaît également comme un enjeu stratégique.
Quelles informations est-il juste de fournir au marché, pour que les investisseurs aient une claire vision de la stratégie et puissent valoriser l’entreprise ? Le marché doit-il évaluer les actifs immatériels sur la base d’une cartographie et d’indicateurs extra-financiers que l’entreprise inclurait dans ses supports réguliers de communication (rapport annuel) ? Faudrait-il confier aux Commissaires aux Comptes ou à des experts externes la certification de cette information ? Faudrait-il confier à des organismes indépendants la mission d’identifier et d’évaluer les actifs immatériels ?
Article réalisé par Antoine Rousseau et Adam Turowski, étudiants du projet collectif «Tribune Sciences-Po de l’économie de l’immatériel»
Publié le 02 Juillet 2008





