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Interview de Elisabeth Vallet : chercheur à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’Université du Québec à Montréal

Elisabeth Vallet

chercheur à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’Université du Québec à Montréal

Obama : Ce n’est pas parce qu’il a fait une forte levée de fonds qu’il est en avance, mais bien parce qu’il est en avance qu’il attire les donateurs

Publié le 29 Février 2008

Le Québec est voisin des États-Unis… Vous êtes bien placés pour observer et surtout ressentir la ferveur qui existe autour de Barack Obama…
Oui, il y a une Obamania de ce côté-ci de la frontière et l’on commence à voir apparaître des T-shirts électoraux en faveur d’Obama, du genre «Mamas for Obama». Le public paraît conquis.

Barack Obama a levé, pour le seul mois de janvier, 36 millions de dollars, contre 14 millions pour Hillary Clinton et 12 millions pou John McCain. Jamais un candidat n’a levé un tel montant sur un seul mois. Existe-t-il une corrélation entre ces fonds levés et son avance aux primaires?
Oui, mais pas nécessairement dans le sens que l’on pourrait présumer. En fait, ce n’est pas parce qu’il a fait une forte levée de fonds qu’il est en avance, mais bien parce qu’il est en avance qu’il «attire» les donateurs.

Les primaires servent d’ailleurs aussi à ça : elles doivent permettre de désigner un candidat présidentiable, et de lui permettre de se constituer un trésor de guerre pour la suite.

En fait, durant les campagnes passées, le Super Tuesday autorisait l’accomplissement de ces deux objectifs : très vite on savait qui était le candidat putatif du parti et dès le mois de mars donc, les dons convergeaient vers «la» personne. La tendance est moins nette durant cette campagne-ci, du moins du côté des démocrates. Le Super Tuesday n’a pas permis de dégager définitivement un nominé pour le parti.

Toutefois, c’est tout de même ce trend que l’on observe lorsque l’on voit que Barack Obama voit affluer les fonds vers lui : les donateurs ne font jamais que du bandwagonning (comportement moutonier, ndlr.). Pour ce qui est des montants recueillis, on aura l’occasion d’y revenir, mais cela s’inscrit simplement dans la tendance à l’inflation des campagnes présidentielles depuis le début des années 80.

Depuis le début de la campagne, le sénateur de l’Illinois a levé au total près de 140 millions de dollars. Et en a dépensé autant. A quoi servent ces fonds ? Sont-ils, selon vous, bien utilisés ? Pourraient-ils être mieux utilisés?
Obama a officiellement recueilli 138 231595 dollars et en a dépensé 113 291 435. 42% est consacré à la structure, à l’administration de sa campagne (salaires, équipements, frais de bouche, d’hôtels, factures téléphoniques, postales etc…), 14% à l’organisation politique de la campagne (sondages, organisation d’événements), 0,7% à l’appui à d’autres élus ou organisations (au nombre desquels on trouvera les super délégués dont on parle tant), 9% à la levée des fonds, et 33% aux médias (campagnes publicitaires télévisées, radiodiffusées, sur internet et dans la presse écrite) – le reliquat ne permettant pas de constituer une autre catégorie.

Sa campagne est donc plutôt bien organisée. Et son budget reflète ses forces, le grass-root, l’organisation de terrain. C’est pour cela que la structure –mais c’est aussi le propre de toute entreprise– absorbe près de la moitié du budget. Et l’essentiel de ce qui reste va vers les médias ce qui est également normal : dans un pays qui est à l’échelle d’un continent, faire la tournée des popotes relève du mythe. Il faut donc se faire connaître autrement.

Dans l’histoire des élections présidentielles américaines, les élus ont-ils toujours été ou presque ceux qui avaient levé le plus de fonds?
Non, absolument pas. L’exemple –certes controversé– le plus récent est celui d’Al Gore, qui avait recueilli bien moins d’argent que W. Bush (132 millions de dollars, contre 193), ce dernier ayant gagné le suffrage populaire -et à un juge près- la présidence.

On pourrait également évoquer Jimmy Carter, qui pour sa part, a gagné primaires et élection générale, contre toute attente, et avec des coffres bien peu garnis.

Et l’on pourrait multiplier les exemples à d’autres paliers d’élection, et notamment au Congrès. À ce stade d’ailleurs, il convient d’ajouter que Mitt Romney, côté républicain, avait amassé 105 millions de dollars, soit deux fois plus que McCain et neuf fois plus que Huckabee, ce qui ne l’a pas empêché de perdre lourdement les premiers rounds et d’être contraint d’abandonner la course.

Quel est le profil des donateurs?
Les donateurs de Barack Obama sont, pour près de 58%, des hommes dont les dons se situent pour près de la moitié d’entre eux entre 2 300 et 4 600 dollars.

Toutefois, la catégorie la plus représentée en nombre, chez les hommes comme chez les femmes, sont les petits dons, inférieurs à 500 dollars.

La majorité des dons vient de Californie (21%), de New York (13%), ce qui est normal puisqu’il s’agit d’Etats très peuplés.

Il obtient également 13% de ses dons de l’Illinois, ce qui également logique puisque c’est son État d’origine.

Pour ce qui est de la répartition socio-professionnelle de ces dons, ils viennent majoritairement de firmes juridiques et de lobbying, de retraités, de petits commerçants. Viennent ensuite les enseignants, les artistes, les professionnels de la santé, les informaticiens et les fonctionnaires et les employés de banque. C’est très diversifié, à l’instar de nombre de candidats.

Quant est-il de sa promesse de n’accepter que des financements publics ? Ne pensez-vous pas que, émoustillé par cet afflux d’argent, Barack Obama va se tourner vers le privé. D’autant qu’aucune source n’est intarissable…
Il semblerait qu’il veuille revenir sur son engagement de l’an passé de se conformer aux exigences du financement public -et notamment aux plafonds de dépenses qu’il impose.

Mais, ce ne sera sans doute pas évident car McCain l’attaque en ce moment directement là-dessus. Il faudra que Barack Obama manœuvre très habilement pour ne pas se faire qualifier de flip-flopper, comme Kerry il y a quatre ans. Comme on dit au Canada, la glace est mince.

On parle de «Barackstar», d’«Obamania», mais ne peut-on pas parler d’«Obamarketing»? Parce qu’il faut bien l’avouer Barack Obama fait vendre (objets à son effigie, sonneries de téléphone portable, etc.).
C’est certain. À la fois, chaque campagne a connu son lot de marketing. Par exemple, le célèbre «I like Ike» qui était imprimé sur des boutons de campagne pour l’élection d'Eisenhower.

Mais, il est aussi certain que cette campagne de Barack Obama est spéciale. Et internet, YouTube, MySpace et Facebook ne sont pas étrangers à l’orchestration d’une campagne de marketing fort bien organisée.

Howard Dean, il y a quatre ans, avait déjà compris ces mécanismes mais il n’était pas parvenu à surmonter les premiers écueils.

Une défaite contre Hillary Clinton est-elle encore possible?
Mathématiquement, oui, tout est encore possible. Maintenant, et politiquement parlant, tout dépend probablement des votations du 4 mars prochain.

Si Hillary Clinton est capable de mettre la main sur un gros Etat comme le Texas ou l’Ohio, les paris restent ouverts. Et tout se jouera sans doute à la convention démocrate, fin août, avec en avant-scène, les fameux super délégués.

Si elle perd ces primaires-là, elle pourra théoriquement accumuler assez de votes avec les 'super-délégués', mais politiquement il est probable –comme on le voit déjà– que ceux qui lui ont fait allégeance choisissent de lui tourner le dos et de rallier Obama –ce qu’ils ont le droit de faire.

Son affrontement contre John McCain à l’élection générale n’augure-t-il pas d’un gonflement des fonds levés au regard des montants dépensés rien que pour les primaires?
Il y a quatre ans, le président de la Federal Election Commission, promettait une élection à «1 milliard pour 2008»… et ce, indépendamment des candidats en lice et des enjeux sur la table.

Il y a graduellement une inflation des campagnes présidentielles, et tant que les législateurs n’auront pas trouvé une suite aux mécanismes mis en place (dont la fameuse loi McCain… du nom de son auteur), la tendance se maintiendra.

Barack Obama Président des Etats-Unis, c’est quelque chose qui se précise ?
Plus que si l’on parlait d’Hillary Clinton en tout cas. Pour l’instant, les sondages donnent la victoire à McCain face à n’importe lequel des candidats démocrates.

Cependant, Obama a la capacité de rallier les indépendants que tous les candidats courtisent (et que McCain séduit particulièrement). Il a également la capacité de rallier les républicains mous (comme Reagan, en son temps, avait su attirer un grand nombre de démocrates dans son camp) et ce d’autant plus qu’il n’est pas un Clinton. Car le tandem Billharry fait peur aux républicains, même aux plus timides d’entre eux.

De surcroît, si la situation en Irak venait à s’envenimer, Barack Obama aurait beaucoup plus de chance de s’en sortir : on sait que McCain est favorable à l’intervention. Par contre, Hillary Clinton est moins claire, alors que Barack Obama est très constant : il s’y est opposé dès le départ. Donc les prédictions ne restent que des vues de l’esprit, mais Obama a a priori plus de chances face à McCain.

Pensez-vous, qu’en cas de victoire, Obama sera l’impulsion nécessaire aux Etats-Unis pour sortir de la récession ? Sera-t-il un bon gestionnaire ?
Il est toujours difficile de déterminer ce que deviendra un président une fois au pouvoir. On l’a vu avec Bush dans la foulée des événements du 9/11. Mais, on peut le voir à travers chaque présidence (le livre 'Au sein de la Maison Blanche' de Charles-philippe David, publié en 2004 aux Presses de l’Université Laval explique d’ailleurs bien l’évolution du mode de gestion pour chaque présidence depuis 1945).

Beaucoup de facteurs –cognitifs, organisationnels, endogènes et exogènes– vont modifier la prise de décision de l’homme qui devient président. Toutefois, on peut ajouter que les présidents démocrates –à l’exception de F.D. Roosevelt qui a su mettre en œuvre un programme keynésien efficace- ont toujours généré des déficits colossaux (mais on pourrait ajouter à cette liste George W. Bush qui est tout sauf démocrate) et ce sont illustrés par une gestion hésitante de l’économie (mais ici encore l’exception clintonnienne est patente).

Donc, cela reste difficile à prédire. D’autant que lobbies et syndicats vont certainement jouer un rôle clé dans le processus décisionnel.

On voit déjà cette distorsion entre le candidat et le président au travers des récentes déclarations d’Obama : sous la pression de la crise, tant Obama que Clinton ont été amenés à se prononcer contre l’ALENA (NAFTA) et au mieux pour une renégociation de l’accord.

C’est très logique d’exprimer des tentations protectionnistes en période de crise et cela s’inscrit tout à fait dans une campagne électorale. Mais cela ne résistera pas à l’entrée à la Maison Blanche : les entreprises américaines –compte tenu de la dévaluation du dollar– bénéficient pleinement de cet accord de libre-échange et de toute manière, le président ne pourrait pas renégocier de son propre chef, il lui faudrait passer par le Congrès. Autant de contraintes que les candidats ne subissent pas… encore.

Propos recueillis par Marjorie Encelot

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