Freddy Van Den Spiegel
Chef économiste et Directeur des affaires publiques de Fortis
Lehman, l'objectif de la Fed de faire de la «constructive ambiguity»
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Publié le 18 Septembre 2008
Comment expliquez-vous la différence de traitement par la Fed du dossier Bear Stearns d’une part et de Lehman Brothers d’autre part?
Un des objectifs de la Fed est de faire de la « constructive ambiguity ».
L’idée est de créer une ambiguité afin d’éviter toute anticipation du comportement de la banque centrale dans une situation donnée, et dans le but d’empêcher le secteur financier de se préparer à jouer le jeu.
C’est ainsi que l’autorité laissera certaines faillites se dérouler si elle estime que ce ne sera pas trop dangereux pour le maintien de la stabilité financière, que des injections massives de liquidités seront réalisées dans le cas où le danger deviendrait plus important, et que les principaux dirigeants des grands établissements bancaires seront réunis afin de trouver une solution à l’instar de ce qui s’est passé avec LTCM, en 1998.
Deux brokers indépendants ont réussi à survivre sur cinq.
Des questions se posent à présent sur l’avenir du modèle de banque d’investissement indépendante. Qu’en pensez-vous?
Aux Etats-Unis, les banques d’investissement ne sont pas des banques mais sont des securities houses, autrement dit des sociétés d’investissement. Ils ne sont pas de ce fait soumis au contrôle de la Federal Reserve ou de l’OCC mais font l’objet d’une supervision de la SEC.
Or, la SEC en général n’a pas une approche prudentielle vis à vis des banques d’investissement comme Goldman Sachs, ou Morgan Stanley.
Cette autorité ne regarde que l’activité sur le marché et ne s’intéresse pas à la solidité de ces sociétés.
Une des raisons à cela réside dans le fait qu’historiquement, ces banques d’investissement n’ont pas accès au dépôt du public.
La différence avec l’Europe est notable en ce sens que l’activité de banque d’investissement est exercée par des banques généralistes comme BNP Paribas, Société Générale ou encore Fortis... Ces banques sont soumises à un contrôle prudentiel.
Certains excès qui ont été commis chez Bear Stearns, et au sein de Lehman Brothers n’auraient jamais été acceptables en Europe.
Nous avons observé depuis le début de la crise l’émergence d’une volonté de faire converger la réglementation des investment houses avec celle des banques plus généralistes.
Mais en raison des élections présidentielles, Henry Paulson a clairement indiqué qu’il n’était pas le moment de réfléchir sur la question et que c’était au nouveau gouvernement de décider comment et quand entreprendre des réformes sur ce point.
Il est certain que le débat prendra alors plusieurs années mais il est également certain que le modèle actuel a vocation à fondamentalement évoluer.
Un partenariat vous semble-t-il incontournable pour Goldman Sachs et Morgan Stanley ?
D’un point de vue financier, ces banques semblent beaucoup plus solides. Elles ont été gérées de manière plus équilibrée. Leur réputation est bien plus établie.
Je ne pense pas que ces institutions seront transformées en banques de dépôt.
Leur importance pour l’activité de marché aux Etats-Unis est telle qu’elles conserveront leur forme actuelle mais seront vraisemblablement soumises à un régime de contrôle rapproché du régime bancaire pour éviter des exagérations qui constituent un risque sérieux pour la stabilité financière globale.
Peut-on s’attendre à des faillites de grandes banques européennes dans les prochains mois ?
Je ne le crois pas. Il y a lieu de distinguer les situations de faillite et les situations de crise.
Dans un cas nous avons un problème de solvabilité, dans l’autre un problème de liquidité.
Northern Rock s’est retrouvée confronté à des difficultés non pas en raison d’une faillite mais du fait d’une crise de confiance et d’un problème de liquidités.
Ainsi, nous ne devrions pas avoir de faillite stricto sensu.
Il est en revanche possible d’avoir un manque de confiance amenant tous les dépositaires à demander le remboursement. Il suffit qu’il y ait une ou deux nouvelles concernant la banque laissant planer une suspicion qu’elle serait en difficulté.
Quelles sont vos perspectives d'évolution pour les marchés financiers ?
En tant que macro économiste, je me limite à voir où dans la situation actuelle, le prix d’équilibre sans émotion se situerait.
Je ne peux anticiper si l’émotion se détériorera demain, dans une semaine ou dans un mois.
Le choc de Lehman Brothers a ébranlé l’optimisme qui avait fait suite à l’intervention de la Fed pour Fanny Mae et Freddy Mac.
Il peut y avoir d’autres accidents à l’avenir.
On ne peut dire avec certitude que les mauvaises nouvelles sont derrière nous et que la situation est sous contrôle.
On ne peut pas déterminer de combien les marchés vont baisser avant de se rétablir véritablement.
Quels sont les principaux indicateurs à surveiller ?
Six éléments me semblent particulièrement importants.
L’évolution de l’économie américaine. Nous observons pour le moment une petite récession mais pas de catastrophe. Le danger pourrait provenir d’un manque de confiance dans ses dettes externes amenant un krach du dollar et de l’ensemble de l’économie.
Un autre élément à contrôler est l’inflation. Celle-ci est en train de s’améliorer sous l’effet de la baisse des prix des matières premières.
Les pays émergents et notamment la Chine, qui mettent de l’argent pour stabiliser le secteur financier montrent une croissance robuste.
L’Europe, pourra connaître une baisse de son taux de croissance de 1.3 à 1.
Enfin, le secteur financier constitue toujours un facteur de risque.
Nous anticipons d’autres incidents isolés mais qui devraient être résolus avec de l’argent du gouvernement ou une solution apportée par le secteur privé, à un rythme digérable.
Ces incidents ne devraient pas entraîner de perturbation forte pour l’économie mondiale.
De ce fait il y a trop de pessimisme et trop de panique dans certains marchés.
Propos recueillis par Imen Hazgui

Lehman, l'objectif de la Fed de faire de la «constructive ambiguity»




