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Interview de Alain Leclair : Président de l’Association française de la gestion financière (AFG)

Alain Leclair

Président de l’Association française de la gestion financière (AFG)

Vers une accentuation de la restructuration du secteur de la gestion en France ?

Publié le 08 Février 2009

Le 28 janvier 2009, l’Association Française de la Gestion Financière (AFG) organisait une conférence de  presse dans le but de dresser le bilan de l’année 2008 pour l’industrie de la gestion et de présenter les principaux chantiers 2009.
Ci-dessous, le verbatim de l'intervention d’ Alain Leclair, président de l’association.

Quel regard portez-vous sur l’évolution du contexte économique et financier à laquelle nous avons du faire face en 2008 ?
Depuis août 2007, la face du monde a fortement changé.
Nous avons vécu de multiples rebondissements au point que la réalité a fini par dépasser la fiction.
La crise a atteint son paroxysme avec la faillite de Lehman Brothers qui a accentué la baisse des marchés, et contribué à renforcer la paralysie sur le marché interbancaire.

Nous avions des signes qui indiquaient l'évidence que nous allions faire face à une crise économique importante. Mais nul ne soupçonnait le fait que la situation prendrait une telle tournure.

Selon vous le compartiment actions a servi de réservoir de liquidités…
Ceci n'avait pas été anticipé. S’inscrivant dans un marché bien organisé, les actions ont servi à autre chose qu'à l'investissement dans les entreprises, autrement dit à récupérer de l’argent dont certains grands acteurs, banques et hedge funds en premier lieu, avaient eu besoin. Cette déstabilisation supplémentaire a contribué à brouiller encore plus la vision que nous pouvions avoir sur les marchés.

Les gérants face aux clients se sont retrouvés dans une situation totalement nouvelle…
Les gérants ont dû gérer des capitaux avec l’éventualité de retraits massifs à tout moment et opérer des choix d’investissement en étant privés de la fiabilité des indicateurs habituels. Ils ont été des pilotes dans un avion dont tous les manomètres se sont déréglés.
C'est sans doute la raison pour laquelle en l'absence de visibilité il y a eu un recours significatif aux ETF.

Ce  phénomène ETF vous semble intéressant. Pourquoi ?
Nous avons toujours su que les ETF étaient un facteur d'ajustement. L’année 2008 s’est caractérisée par des souscriptions d’achat record dans cette classe d’actifs.

Nous pouvons aisément le comprendre. Les  mouvements de vente sur les marchés globaux ont été indiscriminés. De telle sorte que les investisseurs ne savaient plus exactement quel était le cours d'une action et sa qualité intrinsèque.
Face à la remise en cause des repères économiques et financiers traditionnels, le stock picking, n’a été d’aucune utilité.
 
Vous attendez-vous si ce n'est un arrêt, tout du moins un fort ralentissement de l'attractivité de ces instruments au fur et à mesure que nous aurons une meilleure visibilité sur les perspectives d'évolution des marchés ?
Les ETF sont des produits de gestion qui ont des avantages en matière de coût, de réplication des indices.
Ceci étant, il y a lieu de considérer les choses dans leur juste proportion : les ETF européens se situaient fin décembre à un peu plus de 90 milliards d’euros pour ¬1600 produits.
Il y a de ce fait encore un potentiel de croissance très fort.

Vous estimez que même si les encours sous gestion des OPCVM en France ont fortement diminué, il n’y pas eu d'hémorragie pour autant…
Le niveau du rachat net est regrettable. Cependant 3,7% est un chiffre qui nous a étonnés. Nous pensions réellement qu'il y aurait une fuite des OPCVM beaucoup plus importante. En réalité il y eu beaucoup de transferts entre les catégories.
 
La forte baisse des encours s’explique principalement par l’effet de marché défavorable qui a caractérisé l’année 2008.

De quelle manière considérez-vous le fait que la classe qui a souffert le plus soit la classe du « monétaire dynamique » ?
La quasi-totalité de ces instruments étaient entre les mains d’investisseurs avertis-des trésoriers d'entreprise et quelques institutions-à la recherche d’un niveau de rendement relativement plus élevé.
La sortie massive n'a par conséquent pas affecté profondément l'épargnant moyen.

Comment expliquez-vous que la classe d’actifs qui aient tiré son épingle du jeu soit le monétaire classique ?
Après l'été 2007, les trésoriers d'entreprise se sont fait rappeler à l’ordre par leurs dirigeants en raison des crédits subprimes.
Ils ont alors quitté la classe du monétaire dynamique pour se précipiter vers les certificats de dépôt bancaires. Face à la crainte sur les signatures bancaires qui s'est enflée en 2008, plutôt que de rester sur des certificats de dépôt mono signature, ils ont préféré s’orienter vers le monétaire classique.

Après un gros retrait de la classe dynamique, de près de 50 milliards d’euros, nous avons pu observer ainsi un retour équivalent vers le monétaire classique. C’est là un mouvement que nous avons du mal à percevoir si nous analysons simplement les chiffres.

Avec Gérard de la Martinière vous avez remis un rapport à Christine Lagarde en juillet dernier sur les mesures en faveur de l'épargne longue. Où en est ce rapport actuellement ?
Je pense que ce rapport aura des effets dans les mois qui viennent. D'autant plus que le plan de relance gouvernemental, comme dans d'autres pays, comprend beaucoup d'incitations aux infrastructures, aux investissements longs et demandera de ce fait de l'épargne de long terme.
Il faudra reprendre et pousser ces idées. Nous finirons par aboutir.

Nous comprenons que le gouvernement doive pour le moment faire face à des priorités plus immédiates.

La création de nouveaux produits d'épargne longue sera sujette à une condition de privation de liquidités…
Les  investisseurs pourront trouver une motivation fiscale pour compenser cette privation. Nous avions travaillé pour élaborer le rapport dans un périmètre qui ne transformait pas le mille-feuille fiscal en vigueur dans notre pays. Il n'était pas dans l'air du temps d'adopter une approche pro niche fiscale.
Mais la question devra être débattue au moment voulu.
 
Il sera également possible d'envisager un système d'assurance à l'intérieur de ces produits.

De quelle manière voyez-vous évoluer la restructuration du secteur ?
Il y a un historique positif des opérations de rapprochement dans le secteur de la gestion financière. 
J’ai vécu personnellement l'opération de fusion entre Paribas et BNP. Je pense que  cette opération, qui a notamment permis à la partie asset management de se développer davantage, a été très réussie.

Ces fusions ont pour résultat l'émergence de grands acteurs français. Ainsi nous sommes une place dont secteur de la gestion se caractérise par une force intrinsèque

Contrairement à la place de Londres où la plupart des acteurs domestiques ont été rachetés par des sociétés américaines.

Au demeurant, nous sommes loin d’avoir un marché oligopolistique ou dominé par deux ou trois comme dans la plupart des secteurs industriels. Le secteur de la gestion reste en cela très diversifié.
Même si les dix premiers font plus des deux tiers du marché, nous avons également une floraison de nouvelles sociétés qui se créent.

Enfin, nous pensons avoir dans la directive UCIT IV une source d'économies d'échelle absolument considérable.
Cette directive européenne sera très utile pour les acteurs qui vont fusionner.
La question des coûts et de la concurrence sera qui plus est réglée en faveur des investisseurs.

Quel regard portez-vous sur l'opération de fusion entre le Crédit Agricole AM et la Société Générale AM ? Est-ce pour vous une opportunité ou un dommage pour la place de Paris ?
Cette opération est en quelque sorte une nouveauté. C’est la première fois que  dans une opération deux entreprises bancaires restent distinctes et ont une usine en commun.

Jusqu’à présent soit nous avions soit une  architecture où les réseaux distribuaient des produits fabriqués par une filiale soit une architecture ouverte ou les produits commercialisés étaient gérés par des entreprises non liés capitalistiquement

Vous êtes d’avis que les normes comptables ont accéléré la chute des marchés…
Les normes comptables ont une énorme responsabilité sur ce qui s'est passé sur les marchés. Nous avions émis des doutes sur ces normes il y a quelques années eu égard à leur caractère très pro cyclique.

De même qu’on ne peut chronométrer un marathonien tous les 100 mètres, il n’est pas possible d’évaluer des instruments d'investissement de long terme à périodicité réduite. 

Ces normes ont cependant le mérite d'exister et d'avoir des qualités de transparence. 

Il faudrait que nous arrivions à formuler des propositions pertinentes auprès de l’IASB, suivant des critères de comptabilité de long terme, des paramètres objectivables et recevables par les comptables.
Ces propositions concrètes devront être trouvées y compris avec nos collègues universitaires.

Vous souhaitez l’adoption d’un statut européen de fonds d'investissement drainant de l'épargne européenne à l'étranger. Pourquoi ?
Le domaine des PME en Europe est très important en ce qu’il est très créateur d'emplois et de valeur. Nous n'avons à ce jour pas de statut européen de fonds d'investissement drainant de l'épargne européenne à l'étranger. Si nous voulons faire des fonds d'infrastructure, pour les centrales d'énergie, les transports, les hôpitaux...une harmonisation juridique au niveau communautaire est nécessaire. 

Ce sont par ailleurs des types d'investissements qui parlent à l'investisseur particulier. Nous voulons ainsi véhiculer l'idée qu'à travers le financement des entreprises d'infrastructure nous avons une finance utile.
C'est en outre un moyen de redonner de la confiance et de la motivation au marché.

Que faudrait-il améliorer s’agissant de l'épargne salariale, de l’actionnariat salarié, du complément de retrait ?
Nous avons à ce jour des règles européennes divergentes. Quand les multinationales européennes veulent associer leurs salariés au capital de l'entreprise ou dans des systèmes de retraite complémentaire d'entreprise, les réglementations sont différentes. Là aussi une harmonisation est indispensable.
Ce grand chantier a failli être inscrit dans les priorités de la présidence française de l’union européenne.
Mais le sujet est difficile car il intéresse le droit social,  et le droit fiscal des différents pays.

La relance des marchés supposent qu’ils s’inscrivent dans un cadre de régulation renforcée. Vous militez en cela pour un renforcement des pouvoirs du CESR, le comité européen des régulateurs de valeurs mobilières…
C’est une des conclusions auxquelles a abouti le groupe de travail conduit par Jacques de Larosière sur le renforcement de la régulation financière européenne
C’est une condition nécessaire pour parvenir à un espace européen unifié en matière de réglementation financière.

Si la directive MIF est positive pour tout ce qui concerne la commercialisation des produits financiers- le rapport entre le monde de la finance et les produits d'épargne financier ayant été éclairci- pour autant la partie amont vous inquiète. Pour quelles raisons ? 
À force de rechercher une compétition entre les places et des économies d'échelle, nous avons contribué à accentuer une dislocation des marchés organisés, en particulier du coté du buy side. On ne sait plus très bien où se trouve la liquidité, le juste prix. Ce qui vient donner encore plus de troubles aux normes comptables.
Face à une baisse de régime des marchés organisés eu égard à des plates-formes disséminées, face au triomphe du marché de gré à gré par rapport au marché coté, déterminer le prix de marché pose de plus en plus difficultés.
Ce n'est pas du prosélytisme. Le renforcement des marchés organisés doit permettre une amélioration de la situation.

Quelle position avez-vous adopté par rapport à l’affaire Madoff ?
L'affaire est extrêmement complexe.
Il est essentiel de bien distinguer les parts de responsabilité entre chaque acteur : gérant, dépositaire, commissaire au compte.
Nous pensons que la société de gestion qui a souscrit un produit labellisé européen coordonné et tenu entre les mains d’un gérant, et d’un dépositaire de qualité tous deux agréés par le régulateur national n'a pas fait de faute.
La faute est commise par ceux qui en primaire étaient sur le produit affilié à Madoff et qui n'ont pas fait preuve de la diligence dûe.

Nous avons prêté main-forte à un certain nombre d'avocats pour mieux coordonner ce qu'il convenait de faire, notamment vis-à-vis des investisseurs qui ont été lésés.
Nous envisageons de continuer à investiguer en profondeur pour mieux comprendre ce qui s’est réellement passé.

Que pensez-vous de la décision de Santander de procéder à des remboursements en donnant des actions préférentielles aux clients investis dans Madoff ?
Je pense que la société Santander a du conclure qu'in fine sa responsabilité était telle qu'elle devait assumer commercialement.
C'est un précédent intéressant.

L’AFG a-t-elle une idée des répercussions in fine des pertes à la suite de cette affaire ?
Seulement quelques dix millièmes des OPCVM français ont été touchés.

Cela pose des questions de fond sur l’organisation en particulier de l’industrie.
Cela permettra de faire avancer le dossier sur l'harmonisation des dépositaires en Europe et leur responsabilité.

La réglementation luxembourgeoise est-elle selon vous en cause ?
Nous ne pensons pas que la régulation luxembourgeoise ait fait défaut. Les régulateurs et la place sont très sérieux et ont fortement contribué au succès mondial des UCITs.

Propos retranscrits par Imen Hazgui

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