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Interview de Dominique Plihon : Professeur d'économie financière à Paris XIII

Dominique Plihon

Professeur d'économie financière à Paris XIII

En l'absence de politique de change, l'euro est un peu le bateau ivre (professeur d'économie financière)

Publié le 02 Décembre 2009

Quelle est votre analyse de la parité euro-dollar aujourd’hui ?
C’est une relation assez complexe qui dépend de plus en plus du comportement d’autres monnaies en particulier le yuan. Le yuan est ancré au dollar, dans un régime de change quasi fixe, ce qui sous-évalue la monnaie chinoise et est source de nombreux déséquilibres. Les opérateurs  se retournent donc vers l’euro plus librement fixé par le marché.

Vous voulez dire que l’euro échappe à tout contrôle politique et institutionnel contrairement au dollar et au yuan ?
Il n’y a pas de politiques de change de l’euro. La Banque Centrale Européenne (BCE) n’intervient pas sur le marché des changes. Elle considère qu’il faut laisser le marché déterminer librement le cours du change face au dollar, à la livre sterling, au franc suisse. C’est une grosse critique que j’adresse à la BCE et au fonctionnement de l’Union Monétaire Européenne. Je rappelle que la politique de change est prévue par le traité de Maastricht. C’est même une compétence partagée entre la BCE et les gouvernements. Les gouvernements ont renoncé à exercer cette compétence parce qu’ils ne sont pas d’accord entre eux. Et pourtant, même les Etats-Unis qui professent en principe, un dogme plutôt libéral par rapport aux taux de changes, ne s’interdisent pas d’intervenir quand ils le jugent nécessaire.

Mais derrière leur discours, est ce que les américains ne cultivent pas en réalité un dollar faible ?
Bien sûr. Leur intérêt bien compris, c’est d’avoir une monnaie qui tend à se déprécier. C’est d’ailleurs exactement ce qu’ils attendent des chinois. Ils souhaitent que le yuan s’apprécie par rapport au dollar. Plus largement, les américains souhaitent une hausse de toutes les monnaies face au dollar même s’ils ne le disent pas trop pour ne pas froisser certains gouvernements européens.

La fameuse phrase « un dollar fort est dans l’intérêt des Etats-Unis » n’a donc plus de sens ?
Les américains ne veulent pas donner l’impression que leur monnaie est trop faible parce qu’ils ne veulent pas que le dollar apparaisse comme une monnaie de singe et qu’il continue à jouer un rôle important sur la scène internationale. Ils sont pris entre une double contrainte : la contrainte de leur compétitivité qui impliquerait un dollar plutôt faible et, d’autre part, la contrainte du statut international du dollar parce que ça leur donne un avantage important pour financer leur déficit extérieur en émettant du dollar. S’ils veulent continuer à s’endetter à l’international, et attirer les investisseurs étrangers y compris les banques centrales, les Etats-Unis ont intérêt à laisser croire que leur monnaie reste relativement forte.

Aujourd’hui sur les marchés des capitaux, dès qu’est publié un indicateur macroéconomique décevant, le dollar se redresse presqu’aussitôt. Finalement, le dollar a toujours ce statut de valeur refuge… à tort ?
Sur le plan normatif, c'est-à-dire de l’idéal, c’est effectivement à tort, parce qu’il n’est pas souhaitable qu’une monnaie bénéficie du privilège exorbitant de celui du dollar d’être une monnaie à usage international, parce que cela crée une asymétrie entre les Etats-Unis et les autres pays. Les Etats-Unis peuvent ainsi s’endetter quasiment sans limite. En même temps, du point de vue des investisseurs, il n’est pas irrationnel d’aller vers les marchés financiers américains, c’est à dire acheter du dollar. Le système financier américain, même s’il est en crise en ce moment, apparait aux yeux des opérateurs  comme étant le plus liquide, et l’un des plus fournis en termes de produits.

Lorsque la crise des subprimes a éclaté, les marchés se sont tournés vers le dollar, alors que c’était bien son système financier qui était touché par une violente crise.  Il y a ce reflexe de valeur refuge sur le dollar qui est très clair encore aujourd’hui.

Y a-t-il un risque d’une grave crise monétaire ?
Il y a deux thèses. La thèse d’un risque d’effondrement brutal du fait du surendettement américain d’un côté et des excès colossaux de pays comme la Chine ou d’autres pays émergents, et qui crée des déséquilibres internationaux non soutenables à terme. Mais à mon sens, la seconde thèse est la plus plausible : il y a entre les américains et les chinois une convergence d’intérêts par suite de leur interdépendance. Les Chinois ont besoin du marché américain pour pouvoir exporter. La stabilité du dollar et de l’économie américaine est donc dans leur intérêt. Et d’autre part, les américains ont besoin des financements chinois. Du coup, nous sommes dans une situation extrêmement fragile où chacun des protagonistes va jouer le statu quo. C’est pourquoi je pense qu’une crise internationale est peu probable à court terme. Mais, des rebondissements ne sont pas à exclure dans les prochaines années. Je pronostique la poursuite des déséquilibres, avec un risque d’instabilité financière, et des rechutes importantes. Comme d’autres économistes, je prévois un scénario en W.

L’euro en est-il réduit à subir les dommages collatéraux du match dollar/pays émergents ?
Tout à fait. Comme l’Europe n’a pas de politique de change, ni d’ailleurs de politique économique coordonnée en général, alors l’euro est un peu le bateau ivre. C’est le taux de change qui subit passivement les contrecoups de ce qui se passe dans les autres pays notamment en Chine et aux Etats Unis. C’est pour cela que l’on peut déplorer l’inexistence d’une politique  économique et de change en Europe. A l’extérieur, l’Europe n’agit pas davantage pour mettre en place une coordination de l’action des banques centrales autour d’une grille de change plus cohérente. Il y a eu dans le passé, des accords du Plazza en 1985, les accords du Louvre en 1987, ce sont des moments forts où les banques centrales se sont coordonnées de façon efficace, pour accompagner un dollar tantôt trop fort, tantôt trop faible, ce qui a limité les risques de crises de change. Une telle politique redonnerait confiance aux marchés aujourd’hui et pourrait contribuer à éviter les soubresauts possibles dans les prochaines années.

Propos recueillis par Nabil Bourassi

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