Christian Harbulot
Directeur de l’Ecole de Guerre Economique (ESLSCA/Paris), directeur du cabinet Spin Partners
«Le buzz nuit gravement à la réputation des entreprises »
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Publié le 13 Avril 2010
Les entreprises sont-elles défaillantes face aux attaques informationnelles initiées par des acteurs de la société civile ? C’est à cette question que plusieurs formations continues de l’Ecole de Guerre Economique ont voulu répondre en analysant la réaction d’entreprises soumises à des attaques informationnelles (Nokia, Siemens, Networks, Veolia, Alstom, coopératives laitières, Danone).
Les conclusions de ces études soulignent la grande vulnérabilité de ces entreprises à cette forme d’agression, le manque d’anticipation des directions générales, les défaillances dans le mode de réaction limité à la gestion de crise et aux procédés classiques de communication. En un mot la justification donne souvent raison à l’adversaire. Il est donc nécessaire de repenser la méthode d’agir et l’organisation de la riposte des entreprises exposées à ces nouvelles formes d’agression.
Deux cas récents viennent illustrer cette problématique : la campagne de Greenpeace contre Nestlé et la campagne contre les antennes relais dans les zones urbaines. Greenpeace a déclenché ces dernières semaines une série d’attaques informationnelles contre Nestlé dont les sous-traitants sont accusés de saccager la forêt indonésienne pour produire l’huile de palme indispensable à l’agro alimentaire. L’instrumentalisation de médias sociaux comme Facebook et Twitter ainsi que la propagation d’un clip parodiant une publicité Kitkat (propriété de la marque Nestlé) ont pris de cours la multinationale qui n’était visiblement pas préparée à contrer ce type d’initiative. L’orchestration de cette campagne virale a été relayée par un site anti Nestlé, qui irrigue les multiples caisses de résonance locale de l’ONG. Si le cas Greenpeace contre Nestlé démontre une impréparation tactique, le cas des antennes relais est encore plus grave car il souligne l’impréparation stratégique de groupes industriels à la guerre de l’information.
L’avantage à l’attaquant
Une dépêche tombée le 2 avril 2010, rappelait à ce propos que Bouygues Telecom avait finalement décidé de renoncer à se pourvoir en cassation, après avoir été condamné en appel à démonter des antennes relais de Tassin-la-Demi-Lune (Rhône). La polémique sur la nocivité des risques électromagnétiques est déjà ancienne et a débuté avec le problème des lignes électriques à haute tension. S’agissant des antennes relais, le débat s'est intensifié lorsque les tribunaux français ont condamné des opérateurs mobiles à des amendes et des démontages d'antennes en se basant sur le principe de précaution. L'origine de la secousse médiatique provient de la publication en août 2007 d'un rapport rédigé par le consortium scientifique Bioinitiative qui met directement en cause la nocivité des ondes électromagnétiques sur le système immunitaire, neurologique et comportemental des personnes. Il sert désormais d’argumentaire principal aux détracteurs des opérateurs téléphoniques. Pour l’association Robin des toits, le rapport BioInitiative apporte « les preuves scientifiques définitives des dangers pour la santé de la téléphonie mobile ». Pour l’association Priartem, ce rapport est « un pavé dans la mare trop tranquille des experts officiels».
Une absence de légitimité scientifique sans conséquences
Le rapport BioInitiative se présente sous la forme d’un volumineux rapport de 610 pages, organisé en 21 sections. Présenté comme une expertise collective par les ONG qui s’en font l’écho, le rapport BioInitiative n’a en réalité rien d’une expertise collective. Rappelons à ce propos que l’expertise collective est une procédure d’évaluation des connaissances scientifiques initiée en France par l’INSERM en 1993 qui vise à s’appuyer sur les compétences d’un réseau regroupant de nombreuses équipes de recherche travaillant dans les champs de la biologie, de la médecine et de la santé afin d’analyser l’ensemble de la littérature disponible sur un sujet. Or le rapport ne regroupe que quatorze contributeurs d’origine américaine, européenne ou asiatique. Aucune information n’est donnée sur la méthode de travail, ni même si un quelconque travail collectif a été organisé. Les différents chapitres reflètent les opinions ou convictions personnelles de leurs auteurs, souvent sans réelle confrontation avec les données scientifiques disponibles. Le manque de fiabilité scientifique de ce travail collectif est souligné par le programme européen de recherche et de développement technologique (réseau EMF-Net), le Danish National Board of Health, l'Office Fédéral Allemand de Radioprotection, le Conseil de santé des Pays-Bas.
Un conflit d’intérêt ?
Le rapport BioInitiative est coédité par David Carpenter, Directeur de l’Institute for Health and the Environment de l’Université d’Albany (New York), et Mme Cindy Sage, propriétaire de Sage EMF Design une division de Sage Associates, entreprise basée en Californie. L’américaine Cindy Sage gère en fait 'un cabinet de consultants spécialisés dans les domaines de la protection contre les champs magnétiques. Le site Internet de Cindy Sage propose une série de huit pour remédier aux dangers des champs électromagnétiques. L’activité professionnelle de cette consultante la place dans une situation potentielle de conflit d’intérêt puisque les conclusions de son rapport vont dans le sens de la commercialisation de ses services auprès de clients potentiels. On peut s’étonner au regard de cette évidence que le rapport BioInitiative soit présenté par les médias et les ONG comme une source indépendante. Les associations qui attaquent les opérateurs ne s’inquiètent pas de cette particularité et préfèrent incriminer les autres rapports officiels qui seraient, selon elles, financés par les industriels. L'OMS a même été accusée de biaiser les résultats des rapports pour que les opérateurs puissent continuer à vendre des téléphones portables.
La résonance du dénigrement
Malgré ses approximations scientifiques et le conflit d’intérêt qui pourrait être soulevé, le rapport BioIniative est monté jusqu’à l’Agence européenne de l’environnement qui l'a validé ainsi qu'au Parlement Européen pour lequel il a servi de support scientifique lors de ses délibérations. Outre le fait que les associations qui s'opposent aux opérateurs se positionnent tels des chevaliers blancs (le nom Robin des Toits n'a pas été choisi au hasard), l'image vendeuse de la victime leur donne un poids considérable. La principale force des opposants aux antennes relais est d'avoir su manœuvrer sur les terrains porteurs de la société civile (Internet, blogosphère, Youtube etc…) en n'hésitant pas à faire l'amalgame avec les risques du tabac ou de l'amiante. Les opérateurs ne peuvent pas contre attaquer sur la question de la santé car il leur est impossible de prouver le risque zéro, donc l'absence d'effets.
En évoquant le principe de précaution, les détracteurs des antennes-relais n'ont pas besoin d'étayer leur argumentation. La conviction intime des plaignants suffit à justifier leurs revendications pourtant contraires aux positions de l'OMS et du Ministère de la Santé. De leur côté, les opérateurs abandonnent le terrain de la guerre de l’information à leurs contradicteurs, tout en concentrant leur riposte sur les aspects juridiques. Cette posture privilégie la valeur de l’impact financier. Que représente le coût du déplacement de quelques antennes ou d’indemnités à verser à des plaignants par rapport à une marge à deux chiffres ? En minimisant à ce point les enjeux informationnels, les entreprises prennent le risque d’abandonner le terrain à des forces de la société civile dont le professionnalisme ne cesse de croître et qui deviendront d’autant plus agressives que personne ne leur conteste la légitimité et le bien fondé de leurs propos.


«Le buzz nuit gravement à la réputation des entreprises »





