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Interview de Ferran Tarradellas : porte parole de la Commission européenne pour les questions énergétiques

Ferran Tarradellas

porte parole de la Commission européenne pour les questions énergétiques

Sa position géographique fait de l'Union Européenne un client privilégié de la Russie, et pour nous, la Russie un fournisseur idéal

Publié le 07 Mai 2007

Quel est l’état des relations entretenues entre l’Union européenne et la Russie ?
Ce sont tout d'abord des relations de dépendance mutuelle. La Russie est le principal fournisseur d'énergie de l'Union européenne et l'Union européenne et son principal client.
La relation avec la Russie est inscrite depuis 2000 dans un dialogue permanent. Il a été reconnu que la relation était tellement importante qu'il était nécessaire d'établir une structure dédiée.
A l’issue d’une rencontre entre le commissaire européen à l'énergie Andris Piebalgs et le ministre russe de l'énergie Viktor Khristenko, il a été décidé de mettre en place trois groupes de travail spécifiques reflétant les préoccupations et les priorités des relations entre la Russie et l'Union européenne. Un premier groupe de travail concerne la stratégie de l'énergie. Il est chargé entre autres de la question de la sécurité d’approvisionnement et de la sécurité de la demande.
Un deuxième groupe s’intéresse à l'efficacité énergétique. Il a pour but d’examiner de quelle manière réduire la demande énergétique au sein de l’Union européenne et en Russie, en particulier sous l’optique de la lutte contre le changement climatique.
Enfin, un troisième groupe est destiné à développer l'intégration des marchés.

De quelle manière réagit l'Union européenne face au renforcement du nationalisme russe ?
Il est tout d'abord important de noter que ce nationalisme n'est pas propre à la Russie. Ceci étant il s'agit d'une question qui est surtout de nature politique. D'un point de vue économique le gouvernement russe s'efforce de récupérer le contrôle sur ses propres ressources énergétiques. Néanmoins, cette prétention à conserver le contrôle de ses ressources n'a de sens que si la Russie peut vendre ses ressources. Et la plupart pour ne pas dire la quasi-totalité des ventes de la Russie ont pour destination l'Union européenne.

Certains experts mettent en avant le fait que la relation entre l’Union européenne et la Russie a vocation à s'amoindrir du fait de la volonté de la Russie de diversifier ses clients. Qu’en pensez-vous ?
Je ne pense pas que cette volonté de diversification va nécessairement jouer un rôle négatif. Il est normal que la Russie veuille diversifier ses clients. De même il est également pertinent que l'Union européenne veuille diversifier ses sources d'approvisionnement. Cela tient à l’impératif de sécurité de la demande pour l’un et à l’impératif de sécurité d'approvisionnement pour l'autre.

Mais ne pensez-vous pas que cette diversification de la demande risque de mettre en danger la sécurité énergétique de l’Union européenne ?
Non, je ne le pense pas. Si vous regardez une carte de tous les gazoducs et oléoducs qui partent de la Russie et qui vont vers l’Union européenne, et que vous les comparez aux gazoducs et oléoducs qui partent vers d'autres zones du monde, il apparaît clairement qu’à cet instant précis, la Russie ne peut pratiquement exporter ses hydrocarbures que vers les pays de l’Union européenne. En fait, la position géographique de l'Union Européenne en fait un client privilégié de la Russie, fait de la Russie un fournisseur idéal pour nous. Nous avons tous intérêt a que ce situation continue comme ça.

Mais ne peut-on pas craindre que cette mise en concurrence des clients par la Russie provoque une flambée des prix du gaz ?
Pour le moment, nous constatons que le prix du gaz n'est pas très différent de ce qu'il était auparavant. Pour la bonne raison que ce prix est fixé dans des contrats à long terme. Normalement le prix du gaz est lié au prix du pétrole.

Que pensez-vous de la volonté de la Russie de créer un cartel de producteurs de gaz pour avoir une certaine maîtrise des prix du gaz ?
Il s'agit là d'une chose que la commission européenne regarde avec beaucoup de préoccupation. L'Union européenne dépend principalement de trois fournisseurs de gaz : l'Algérie, la Russie et la Norvège. Il serait très inquiétant que deux de ses fournisseurs se mettent d'accord sur des conditions de prix, de production, d'investissement ou tout autre chose.

Néanmoins, la création de ce cartel de gaz me parait difficile a réaliser. Comme j'ai pu indiquer, le marché du gaz fonctionne avec des accords à long terme. Pour le moment, le prix du gaz ne peut pas changer de la même manière que le prix du pétrole d'un jour à l'autre en fonction des fluctuations des réserves de tel ou tel pays.

De quelle manière l’Union européenne souhaite diversifier ses fournisseurs ?
La commission souhaite renforcer ses efforts pour diversifier ses sources d’approvisionnement de deux principales manières.
Tout d’abord par la construction des infrastructures nouvelles comme Nabbucco pour faire acheminer du gaz provenant de la mer Caspienne, et d'autres régions voisines.
Grâce à une telle infrastructure, l’Union européenne pourrait s’approvisionner en gaz par des pays aussi divers que l'Azerbaïdjan, l'Égypte, le Turkménistan ou le Kazakhstan et, quand les conditions géostratégiques le permettent, également l'Iran qui est la deuxième source de gaz au monde, ou l'Irak qui possède également de vastes réserves de gaz
Les études de faisabilité ont été réalisées, nous allons bientôt nommer un coordinateur pour son développement.

Par ailleurs, un autre point réside dans le gaz naturel liquéfié. La commission et les Etats membres souhaitent construire des terminaux dans le but de pouvoir importer du gaz de régions plus éloignées telles que le Qatar ou le Venezuela.

Nous avons promu des terminaux de gaz naturel liquéfié en Espagne, en Italie, en Angleterre par le biais des réseaux trans-européens de l'énergie, un outil qui permet a l'Union Européenne d’identifier les projets d'intérêt européen. En ce sens, ils peuvent bénéficier d'un certain nombre d'aides comme des financements de la Banque européenne d'investissement, d’une partie du budget communautaire et des aides régionales.

Ces différents projets s’inscrivent-ils en opposition à la Russie ?
Absolument pas. Ce qu’il est important de comprendre, c’est que cette volonté de diversification n'est pas une réponse à la volonté de la Russie de créer un cartel de gaz. L'union européenne ne se pose pas en opposition par rapport à la Russie. Nous souhaitons garder une bonne relation avec la Russie comme un fournisseur fiable de gaz. Dans un marché ouvert, la liquidité est très importante pour l'ensemble des parties : fournisseurs et consommateurs.

Nous entendons des critiques selon lesquelles l'union européenne n'aurait pas de véritable politique énergétique. Lorsque nous nous attachons aux relations entretenues avec la Russie, nous observons que ce sont surtout des relations bilatérales et que la Russie joue sur cette absence d'unité pour imposer ses règles du jeu.
Qu’en est-il l'avenir de cette politique énergétique  commune?
Nous avons présenté début janvier le premier rapport stratégique énergétique. Ce rapport a été approuvé à l'unanimité par les chefs d'États et de gouvernements. Il y a lieu de préciser que la politique énergétique européenne, c'est bien plus que la simple relation avec la Russie.
Nous souhaitons tout d'abord limiter notre dépendance extérieure en améliorant notre efficacité énergétique. Nous souhaitons ainsi épargner 20 % de l'énergie que nous consommons actuellement d'ici 2020. Cela représente une économie très importante estimée à 100 milliards d'euros par an. Par ailleurs il est possible d'épargner plus de 360 milliards de tonnes de CO2 dans l'atmosphère.
En outre, cette politique énergétique recouvre un deuxième volet qui concerne la recherche de sources d'énergie en Europe, principalement des sources d'énergie renouvelable. Nous souhaitons que dans le cadre de la consommation de l'énergie en Europe, 20 % proviennent d'énergie renouvelable produite en Europe. Cela nous permettra de réduire davantage notre dépendance vis-à-vis de l'extérieur. Pour ce qui concerne le marché intérieur, la Commission veut mettre en place une série de mesures qui garantissent la liberté de choix aux consommateurs et qui promotionne la concurrence, la compétitivité et les investissements.

La Russie s’efforce de consolider ses relations isolément avec de grands pays de l'union européenne, tels l'Italie ou l'Allemagne…
Ne pensez-vous pas que les intérêts nationaux vont continuer à contrevenir à une véritable politique énergétique unifiée ?
La politique extérieure de l'énergie insiste sur la nécessité de parler d'une seule voix. Nous avons alors développé un système consistant à présenter chaque année un rapport qui est un document de travail et de discussions. Celui-ci est débattu au niveau des chefs d'États et de gouvernements des pays membres de l’Union à l'occasion du Conseil européen. Il permet de définir pour chaque année quelle sera la politique énergétique de l’Union européenne et d’avoir de cette manière la même ligne, la même voix, le même message à passer à tous nos interlocuteurs internationaux. C'est ce que nous avons fait le 9 mars dernier. Nous avons observé que cela fonctionnait assez bien par exemple dans nos relations avec la Russie, comme on a vu au sommet européen de Lahti.

Mais sans doute les relations énergétiques nationales vont se poursuivre. Tout simplement parce que les intérêts sont divergents. Les préoccupations de l'Espagne très intéressée par l'Algérie ne sont certes pas les mêmes que celles du Danemark, plus intéressé par la Norvège, ou que l'Allemagne qui souhaite entretenir ses relations avec la Russie.
Malgré ces spécificités nationales qui devront être prises en compte, nous devons nous efforcer de mener notre politique d'une seule voix.

Par la suite, je pense sincèrement qu'il y a également l'émergence d'une préoccupation citoyenne. D’après les enquêtes d'opinion réalisées dans le cadre de l'eurobaromètre, les citoyens sont en majorité favorables au fait que certains problèmes relatifs à l'énergie soient traités au niveau européen. Trois domaines en particulier ont été mis en avant : celui du marché intérieur, celui de la sécurité d'approvisionnement et celui de la lutte contre le changement climatique.

Qu'en est-il de la faisabilité d'un accord de partenariat avec la Russie ?
Cet accord sera conclu tôt ou tard. Pour le moment, nous sommes confrontés à quelques difficultés en raison des conflits qui opposent la Russie d'une part et la Pologne et la Lituanie d'autre part. Toutefois cet accord est très important parce qu’il va beaucoup plus loin qu'un simple accord portant sur l'énergie.
Beaucoup d’autres domaines sont envisagés. Par exemple le développement économique d'autres secteurs en Russie, une ouverture mutuelle des marchés, la recherche…
Cet accord pourrait en somme réduire la tension focalisée sur l'énergie. Je pense que l'énergie doit avant tout être perçue comme un produit commercial. Les Russes ont cette énergie et souhaitent la vendre et nous avons l'argent et souhaitons l'acheter.

Propos recueillis par I.H.

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