Alain-Pierre Raynaud
Directeur financier du groupe Areva
«Notre profil d’activité est indépendant de ce qui peut se passer sur les marchés financiers»
(Easybourse.com) Vous avez rencontré des difficultés avec la réalisation du réacteur en Finlande. Vous avez alors été contraint de passer une provision relativement significative dans les comptes. Pourriez-vous nous en expliquer les raisons ?
Cette provision est principalement liée à trois facteurs.
Tout d’abord, la mobilisation de ressources additionnelles pour tenir les calendriers et compenser tout un environnement assez difficile notamment eu égard aux conditions d’obtention des autorisations avec notre client.
C’est le premier EPR construit, et nous intervenons après 15 ans durant lesquels aucun nouveau réacteur n’a été créé. Il a fallu relancer les organisations sur le plan de l’ingénierie industrielle et de l’efficacité de nos fournisseurs.
Qui plus est, dans le contrat clé en main que nous avions conclu, et qui prévoyait donc la fourniture de l’intégralité du périmètre du réacteur (la chaudière, l’îlot nucléaire, et les bâtiments annexes), nous nous étions engagés à la demande du client sur un calendrier très ambitieux de 4 ans, une centrale se construisant habituellement en 5 à 6 ans.
Pour tenir ce calendrier, l’électricien finlandais devait valider la documentation technique dans un délai de 7 semaines.
Or son délai moyen de réponse est supérieur à 8 mois. Cela a eu pour conséquence un effet domino sur l’ensemble de notre calendrier.
Ensuite, certains sous-traitants ont eu du retard sur des parties spécifiques comme le génie civil. Nous avons du par exemple changer le fournisseur de béton qui était à l’origine un fournisseur finlandais et qui a été remplacé par Bouygues.
Quel a été le montant de cette provision ?
Pour des raisons commerciales, nous ne communiquons pas le montant de cette provision.
Nous sommes en effet en négociation avec notre client à la fois pour parvenir à un accord général sur les responsabilités respectives et sur les conditions d’exécution des contrats.
Avez-vous un calendrier pour parvenir à cet accord ?
Les discussions sont en cours avec une volonté des parties d’aboutir.
L’impact sur le bilan économique de la société est-il significatif ?
Si l’on considère l’impact au niveau des résultats du groupe, il est absorbé sans difficulté.
S’agissant de vos perspectives, de quelle manière appréhendez-vous le fort ralentissement de la conjoncture économique et la crise financière sur les marchés ?
Notre profil d’activité est indépendant de ce qui peut se passer sur les marchés financiers et est quelque peu à l’abri des péripéties conjoncturelles.
Nous nous inscrivons en effet dans une industrie qui voit son renouveau confirmé. La préoccupation de trouver une source d’énergie alternative au pétrole a monté en puissance pour des raisons liées au réchauffement climatique, mais également du fait de la rareté de la matière première qui se fait de plus en plus sentir.
En comparaison avec les autres sources d’énergie alternatives qui existent, le nucléaire apparaît en outre comme très compétitif.
Les procédés techniques pour rendre le charbon plus propre, capter le CO2 et le stocker ne sont pas encore validés industriellement.
Parallèlement, la demande pour le nucléaire n’a cessé de se renforcer. Les concentrations humaines étant plus importantes dans les villes, les besoins en électricité deviennent colossaux en particulier dans les pays en forte expansion comme la Chine, l’Inde, ou l’Afrique du Sud.
Il y a qui plus est la volonté de certains pays développés comme le Royaume-Uni ou les Etats-Unis de développer le nucléaire afin de diminuer leur dépendance vis-à-vis des énergies fossiles pour assurer leur autonomie énergétique.
Le nucléaire constitue une partie de la réponse au défi énergétique.
Actuellement, le poids du nucléaire dans les sources d’énergie au niveau mondial est de l’ordre de 15%.
En bâtissant notre scénario sur les besoins en électricité des pays et une part du nucléaire dans le mix relativement stable, nous estimons que dans les 30 années à venir, l’équivalent d’environ 200 centrales nucléaires de type EPR sont à construire.
Nous visons un maintien de notre tiers de part de marché.
Quel regard portez-vous alors sur les oppositions émises, les critiques faites à l’encontre du nucléaire, notamment suite aux différents incidents qui se sont déroulés ces derniers mois ?
C’est la question de la sécurité de l’énergie nucléaire qui est ici posée. Les industries nucléaires sont soumises à des contrôles très stricts, diligentés par des organismes indépendants. La sécurité et la transparence gouvernent toutes les activités. Le nucléaire est l’industrie la plus contrôlée au monde.
Il y a une extrême sensibilité de la part de la population en ce qui concerne les risques liés au cycle entier du nucléaire.
Le moindre incident provoque de vives réactions.
C’est là pour l’ensemble des acteurs du marché une préoccupation constante.
Le groupe investit entre 300 et 400 millions d’euros par an pour améliorer les systèmes de sécurité et renforcer la capacité des processus, et des règlements internes.
Que penser alors de l’incident qui s’est déroulé cet été ?
L’installation était en cours de modernisation. Une cuve contenant des effluents uranifères a débordé.
Nous rappelons qu’il s’agissait d’uranium naturel, et que l’incident n’a eu aucune conséquence pour l’environnement ni pour les populations. Il a été classé par l’Autorité de Sûreté niveau 1 sur l’échelle d’Ines qui en comporte 8.
A la suite d‘un audit interne nous avons décidé d’investir 20 millions d’€ pour renforcer la surveillance environnementale et sanitaire de ce site.
Notre souci de l’environnement se traduit par un contrôle continu des installations, une mobilisation permanente de nos organisations, un système de surveillance et de déclaration rigoureux.
Où en est-on dans la construction du second EPR en France annoncé par le Président de la République ?
Pour certains, cet EPR constituerait une faute lourde sur le plan énergétique, économique, industriel et environnemental. Les opposants mettent en avant des études montrant que nous n'avons pas besoin de nouveaux réacteurs nucléaires avant 2025-2030. Qu’en pensez-vous ?
La technologie a été choisie sans qu’il y ait de client encore identifié. Celui-ci pourrait être EDF ou un autre électricien comme Suez.
L’avantage était d’optimiser un parc pour non seulement satisfaire les besoins des français mais aussi pour pouvoir exporter de l’électricité, notamment chez nos voisins européens et en cela améliorer la position compétitive de la France sur le plan énergétique.
Pour AREVA, l’ annonce d’un second EPR en France après les succès connus en Finlande et en Chine, constitue la reconnaissance du savoir-faire du groupe en matière de réacteur de Génération III+.
Avez-vous estimé le coût de la construction de ce second EPR ?
Parce que nous sommes en négociation commerciale avec un certain nombre d’électriciens, nous n’avons pas dévoilé ce montant. De plus, le prix que facturera AREVA dépendra bien évidemment de son périmètre d’intervention.
Il est difficile de faire des comparaisons avec les EPR qui ont déjà été construits.
En premier lieu, nous n’intervenons pas de manière identique sur les projets. Alors que sur le projet de Flamanville avec EDF, nous ne proposons que la chaudière nucléaire, sur le projet finlandais, nous offrons non seulement la chaudière, mais également l’îlot nucléaire, autrement dit tous les bâtiments qui entourent la chaudière ainsi que l’ensemble des bâtiments annexes à l’exception de l’îlot conventionnel qui est de la responsabilité de Siemens.
Il faut ensuite tenir compte de la forte augmentation du coût des matières premières et de la situation beaucoup plus tendue qui existe sur le marché. Ce dernier est devenu un marché de demande. Cela positionne les fournisseurs de technologie nucléaire dans une configuration plus favorable.
AREVA veut accélérer le développement de ses activités d'exploitation d'uranium pour faire face à une demande mondiale en pleine croissance. Vous voulez doubler votre production d'uranium à 12.000 tonnes d'ici 2012, le quart de la production mondiale, contre 6.000 tonnes fin 2007. Or les prix de l'uranium, sont passés de sept dollars la livre en 2000 à un record de 136 dollars l'an dernier et ont vocation à augmenter.
Quel regard portez vous sur cette évolution ?
Le cours de l’uranium est monté à 138 dollars en juillet dernier. Il se situe actuellement à 65 dollars la livre.
Le marché spot de l’uranium est un marché en voie de constitution. Les quantités traitées sont très faibles. Les électriciens s’étaient retirés de ce marché durant les derniers mois, leurs stocks d’uranium étant estimés à un niveau suffisant.
Les principaux intervenants étaient alors les hedge funds qui voulaient profiter de la hausse, et quelques opérateurs très marginaux.
Avec la crise des subprimes, ces hedge funds ont eu besoin de liquidités. Ils ont dénoué leurs positions. C’est ce qui explique sans doute en grande partie la baisse du cours de cet été.
Aujourd’hui, les électriciens reviennent progressivement sur le marché. On observe depuis quelques semaines une remontée régulière des cours.
Ceci a-t-il eu des conséquences importantes sur le bilan économique de la société ?
Non. L’évolution du cours du spot de l’uranium nous a amené à suspendre nos activités trading, sans impact significatif.
Qu’en est il de vos projets de croissance externe ? Avez-vous des domaines d’activités, des zones géographiques privilégiées ?
Nous ne fixons pas de cible à acquérir. Nous raisonnons en opportunités de marché dans la mesure où nous trouvons des sociétés intéressantes.
A titre d’illustration, le cycle d’investissement dans une mine est très long, de 10 à 15 ans. Il implique le lancement des campagnes d’exploration, les études de faisabilité, la mise en production.
Acquérir une société qui a déjà fait une partie du travail est un gain de temps.
Nous faisons alors l’arbitrage entre le prix d’acquisition et ce qu’aurait coûté l’investissement si on l’avait fait tout seul.
Le fait que les cours boursiers des sociétés minières aient baissé peut représenter une opportunité.
Par ailleurs, dans le domaine de la Transmission et Distribution, nous avons une stratégie d’acquisition de sociétés qui présentent pour nous un apport technologique, c’est ce que nous avons déjà réalisé dans le domaine de la Ultra Haute Tension et dans le domaine des transformateurs.
Y a-t-il des projets qui sont plus avancés que d’autres ?
A ce stade, non. Comme toute société, nous avons en permanence des dossiers que nous examinons avec la plus grande attention.
Patrick Kron le patron d'Alstom interviewé par le Journal du dimanche, dimanche 6 juillet, a une nouvelle fois plaidé pour un rapprochement de son groupe avec AREVA en expliquant que cela permettrait de créer un champion mondial dans la production d'électricité et le transport ferroviaire. Selon lui, cette union, autoriserait de grandes ambitions, en créant un géant mondial pour affronter General Electric, Siemens ou les groupes japonais.
Le rapprochement pourrait alors passer par le maintien d'un actionnariat public et des règles de décision donnant le dernier mot à l'Etat. Qu’en pensez vous ?
Du point de vue du management d’AREVA, une telle fusion n’apporterait pas de synergie décisive ou d’avantages stratégiques majeurs.
Il faut savoir qu’en général un électricien choisit une technologie nucléaire indépendamment de la turbine qu’il va y mettre.
Ainsi les chinois qui ont choisi l’EPR ont déterminé la turbine conventionnelle plusieurs mois après avoir choisi la technologie du nucléaire.
Il n’y a pas de lien direct entre les deux secteurs d’activité.
Les technologies sont sensiblement différentes, les ingénieries ne requièrent pas les mêmes expertises.
Le seul élément pouvant être mis en avant, c’est l’effet taille qui conduirait à la création d’un conglomérat de type General Electric.
Cependant, l’effet taille sans renforcement de tout ou partie du cycle du nucléaire n’apparaît pas suffisant en soi. De plus, dans le nucléaire, l’important n’est pas tellement la taille mais la solidité du bilan et la notation obtenue de la part des agences de rating.
Les ressources engagées dans les investissements nucléaires sont très importantes
De ce fait, en tant que fournisseur de technologie, nous sommes appelés à émettre des garanties (de performance, de bonne fin…). Il faut un bilan très solide pour supporter les conséquences financières d’éventuelles mises en jeu de ces garanties.
Vous avez récemment signé un accord avec ArcelorMittal. Pourriez vous nous rappeler en quoi consiste votre partenariat ? Qu’en attendez vous ? D’autres accords de ce type sont ils envisageables ?
ArcelorMittal a une aciérie voisine de nos sites industriels qui produit des lingots d’acier spécifiques qui nous permettent de forger les pièces qui constituent nos chaudières nucléaires.
Nous sommes sur ce segment le seul client d’Arcelor. Nous avons décidé d’un commun accord d’investir en étroite collaboration pour élargir la capacité de production des lingots dont nous avons besoin pour accompagner le développement du groupe.
Ce partenariat est très rentable pour les deux acteurs.
Un dernier mot pour vos actionnaires ?
Compte tenu du renouveau du nucléaire, la solidité de sa demande, le cours de bourse performe mieux que l’indice CAC 40 sur les douze derniers mois.
Nous sommes une valeur de croissance rentable.
Il y a peu de groupe qui parviennent à tenir cette équation.
Dans un contexte où nos investissements de croissance mobilisent des ressources importantes, nous continuons de rémunérer nos actionnaires à un niveau comparable aux groupes du CAC40, soit entre 30 et 40% de notre résultat net.
Propos recueillis par Imen Hazgui
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