Baudouin Prot
Directeur général du groupe BNP Paribas
«La tendance est clairement vers un rétablissement du marché»
(Easybourse.com)
BNP Paribas a présenté la semaine dernière ses résultats du troisième trimestre faisant notamment état d'un bénéfice net en chute de 55,6% -soit plus que le consensus-, à 901 millions euros, du fait de l'augmentation de ses provisions multipliées par quatre en partie à cause de la crise financière qui s'est accentuée en septembre.
Voici une retranscription de la séance des questions/réponses qui a suivi la présentations des résultats.
De quelle manière avez-vous appréhendé l’aggravation de la crise financière ce dernier trimestre ?
Nous avons connu un semestre sans précédent pour l’industrie bancaire. La faillite de Lehman Brothers a déclenché à la mi-septembre une succession d’évènements exceptionnels.
Sur le plan de la liquidité, la tension a atteint un niveau critique jamais rencontré jusqu’alors. Les établissements bancaires étaient dans l’incapacité d’emprunter au jour le jour tant en euro qu’en dollar.
Les marchés actions ont suivi une évolution historiquement négative amenant les banques centrales à prendre de manière coordonnée des mesures d’une extrême importance.
Les répercussions directes de la crise financière s’élèvent à 1,6 milliard d’euros avant impôt…
Un quart de ces pertes sont liées aux impacts de la crise sur les revenus. BankWest a subi, à l’instar de toutes les banques régionales américaines, une dépréciation des actions de préférence de Fanny Mae et Freddy Mac.
Si l’Etat américain a sauvé les créanciers pour 5 300 milliards de dollars, les actionnaires ont tout perdu. Ces deux établissements avaient des actions de préférence pour un total de 36 milliards de dollars.
Le groupe a également connu la dépréciation d’un certain nombre de participations industrielles du fait des baisses profondes des cours boursiers : 100 millions d’euros.
Les trois quarts restants intéressent les pertes liées au coût du risque. La faillite de Lehman (343 millions d’euros), les placements douteux dans les monolines (462 millions d’euros) sont les principales composantes et les banques islandaises.
L’impact de la faillite de Lehman sur les résultats du groupe a été plus important que prévu ?
Les relations entre BNP et Lehman étaient à la mesure de la place de Lehman dans l’activité de banque d’investissement dans le monde.
Deux éléments ont augmenté le coût de la faillite de Lehman par rapport à nos prévisions annoncées le 16 septembre.
Tout d’abord l’incroyable dislocation de l’ensemble des marchés qui a résulté de la déroute de l’établissement. Le coût de fermeture et de remplacement des positions de BNP- nous avions plus de 10 000 opérations dans lesquelles Lehman était contrepartie-a été plus élevé.
L’autre élément a résidé dans les opérations de couverture sur le portefeuille equity, de l’ordre de 60 millions d’euros, suite au dépôt de bilan de Lehman.
Au demeurant, toutes les grandes banques du monde ont perdu beaucoup d’argent sur Lehman. Il y a cependant celles qui ont joué la carte de la transparence, et celles qui ont préféré ne pas s’exprimer sur le sujet.
Votre prise de participation dans le groupe Fortis vous a permis de renforcer votre positionnement au niveau européen. De quelle manière exactement ?
Fortis Bank et Fortis Assurance se sont retrouvées à la fin du mois de septembre dans une situation critique en raison de la crise cumulée à une perte de confiance de la part des clients.
La situation a appelé des décisions fortes et conjointes. Les gouvernements belge et luxembourgeois ont pleinement assumé leur responsabilité.
Avec la perspective de l’adossement prochain à BNP Paribas, Fortis a d'ores et déjà retrouvé une certaine stabilité.
Nous sommes pleinement conscient que Fortis est un acteur leader tant en Belgique qu’au Luxembourg. L’entité qui se compose d’une équipe très compétente est destinée à devenir une composante déterminante de notre groupe.
BNP Paribas deviendra la première franchise de dépôt de la zone euro avec 600 milliards d’euros de dépôt.
Cette opération devrait être relutive dès la première année et dégager 500 millions d’euros de synergies par an à partir de 2011.
Le portefeuille de crédits structurés les plus risqués de Fortis est transféré à un SPV, auquel le groupe ne participera qu’à hauteur de 10%.
Un renforcement très fort de notre bilan : 7 milliards de fonds propres supplémentaires.
Quelles seront les différentes étapes de l’intégration ?
Le début du rapprochement opérationnel entre BNP Paribas et les activités de Fortis acquises s’effectuera en décembre 2008 à l’issue de l’approbation de l’opération par le conseil d’administration du groupe.
Cette approbation permettra, comme cela a été annoncé, l’acquisition de 54% de Fortis Banque Belgique, payée en titres BNP Paribas (88 millions de titres) et l’acquisition de 100% de Fortis Assurance Belgique dont le paiement sera effectué en numéraire.
La tenue de l’assemblée générale mixte permettra de réaliser la fin des opérations en capital à savoir l’acquisition de 21% supplémentaires de Fortis Banque Belgique et 16% de Fortis Banque Luxembourg, payés en titres BNP Paribas (45 millions de titres)
Contrairement à certains de vos concurrents, vous n’avez procédé à aucun reclassement comptable de vos actifs du trading book vers le banking book, pourquoi ?
L’amendement à la norme IAS 39 a été adoptée le 14 octobre. Nous avons estimé qu’il n’était pas souhaitable de manière rétroactive de réappliquer au 1er juillet, sur le troisième trimestre, une norme comptable qui avait été récemment modifiée.
Nous aurons à examiner les trimestres suivants, si ce changement de norme paraît fondé.
Qu’en sera-t-il du rôle de BNP dans le financement de l’économie réelle ?
Nous sommes déterminés à poursuivre ce rôle dans tous les grands pays où nous sommes implantés. Nous envisageons une mise en œuvre pratique et efficace du plan élaboré par le gouvernement français dans le but de financer davantage d’entreprises, de logements, de progrès.
Je tiens à rappeler que ce plan ne consiste absolument pas à verser une subvention aux banques. Il repose fondamentalement sur un prêt accordé à des conditions de marché. Ce faisant, les banques qui profiteront de ce prêt ont vocation à verser un intérêt important à l’Etat.
Vous envisagez l’utilisation de ce plan à hauteur de 2,55 milliards d’euros. Pour quelles raisons ?
Pour assurer nos activités de financement de l’économie, nous émettons régulièrement sur le marché des titres hybrides non innovants, de la dette subordonnée pour renforcer nos fonds propres. Ce marché est actuellement temporairement -je l'espère- fermé.
La volonté de bénéficier de la signature de l’Etat pour nous permettre de lever 2,55 milliards d’euros vise à assurer la continuité du financement du développement de notre portefeuille de crédits à l’économie.
Le prix que nous allons payer pour l’émission qui sera effectuée dans le cadre de ce plan de soutien sera d’environ 380 points de base, soit le prix que le groupe a payé lors de sa dernière opération de ce type.
Ce qui confirme que le prêt subordonné se fera strictement à des conditions de marché et ne présentera aucun élément de subvention.
Ce plan sera au final avantageux pour le gouvernement puisqu’il permettra une centaine de millions d’euros de recettes fiscales supplémentaires.
Vous avez réalisé depuis 2003 un bénéfice de près de 34 milliards d’euros. A quoi ont servi ces bénéfices ?
Plus de 60% de ces bénéfices ont été investis au service du financement des différentes économies dans lesquelles nous travaillons. Nous avons depuis 2003 augmenté notre distribution de crédits d’environ 10%.
Nous avons par ailleurs versé accessoirement des dividendes importants à nos actionnaires. Nous sommes très reconnaissants de la confiance témoignée à notre groupe par ces derniers. Nous considérons que la politique de dividendes fait partie des éléments clés du contrat de confiance instauré.
Quelle politique de dividende prévoyez vous de mener cette année ?
Le dividende sera fixé par le conseil d’administration le 18 février prochain en fonction des résultats annuels.
Au 30 septembre 2008, les ratios prudentiels du groupe sont calculés avec l’hypothèse d’un taux de distribution de 40%, identique à celui de 2007. Ce niveau est raisonnable si nous le comparons aux 60 à 80% des résultats distribués par certaines banques anglo-saxonnes.
Vous prévoyez une croissance de 4% des encours de crédit à l’économie française en 2009. N’est ce pas peu au regard des objectifs que vous avez atteint les années précédentes ?
L’économie française subit actuellement un ralentissement important. Par définition la demande de crédits est amenée à s’essouffler, notamment dans l’habitat.
Au-delà de cela, il est difficilement envisageable -dans tous les cas pas souhaitable- que les entreprises accroissent substantiellement leurs investissements en capacité et leur endettement.
Le plan de soutien adopté par le gouvernement crée les conditions nécessaires tant chez les établissements bancaires que chez les agents économiques pour ne pas avoir de crédit crunch qui accentuerait les effets négatifs du ralentissement de la croissance.
Nous tablons sur la fourchette hausse définie par le gouvernement. C’est un seuil. Nous nous efforcerons de faire le maximum. Nous avons toujours considéré que le financement de l’économie et la distribution du crédit étaient au cœur de notre métier.
Au regard de nos résultats 2008, nous sommes certainement un des acteurs dont le dynamisme de distribution du crédit est le plus soutenu.
Ce qui est important, au-delà de l’objectif de volume, c’est la qualité du crédit qui est octroyé. BNP a toujours milité pour une activité professionnelle et responsable de délivrance de crédit.
Les crédits subprimes octroyés par des courtiers indépendants aucunement régulés ont été la caricature du principe selon lequel le mécanisme de distribution de crédits dans des conditions de taux et de durée où il ne pourra vraissemblablement pas être remboursé, n’est pas un bon mécanisme. Au sein de Cetelem, 97% des crédits ont été remboursés sans difficulté.
Le coût du risque est en forte hausse…
En effet, ce coût est passé à 1 992 millions d’euros avant impôt contre 462 millions d’euros au cours de la même période de l’année précédente. Il a donc été multiplié par quatre.
Du fait du ralentissement économique significatif un peu partout dans le monde, il est indéniable que nous aurons une hausse graduelle du coût du risque.
Cependant, ce qui est important c’est la performance relative que nous nous efforcerons de continuer à accroître. Eut égard à sa bonne résistance face à la crise, BNP continuera à bénéficier d’un coût du risque dans ses grands métiers plus faible que ses principaux compétiteurs.
Notre politique du risque a été constamment, à travers le cycle, plus rigoureuse. Notre portefeuille de crédits dans les principaux marchés est d’une qualité moyenne meilleure.
Vous n’envisagez pas d’augmenter vos fonds propres ?
Le groupe enregistre une progression de ses fonds propres Tier 1 de 9,6% depuis le début de l’année, à 40 milliards d’euros.
Nous avons des fonds propres adéquats. C’est ce que pense le régulateur, les agences de notation, le marché (le niveau de « spread » de CDS de BNP Paribas est le plus bas du secteur).
Il ne faut pas attendre de BNP de compiler et de mettre au congélateur des fonds propres en quantité toujours croissante au dépend de l’économie réelle et des actionnaires. Nous sommes pour le financement de l’économie réelle et la création de valeur aux actionnaires.
Finalement, quel est votre regard sur la suite des évènements ?
La visibilité et la prévisibilité sont difficiles à déterminer. L’ensemble des mesures récemment adoptées, notamment ces deux dernières semaines, par les gouvernements des principales économies mondiales et par les principales banques mondiales sont de nature à mettre un terme au risque systémique.
Je pense alors que nous sommes dans un contexte où les autorités monétaires, autorités réglementaires et politiques des grands pays occidentaux s’assureront d’une sortie de crise dans les plus brefs délais.
Au-delà, l’amélioration dans le fond du marché interbancaire est nette, lente et ne sera que progressive. Si nous sommes encore loin d’avoir retrouver des conditions normales de fonctionnement, la tendance est clairement vers un rétablissement du marché.
Ceci étant, nous pourrions avoir au niveau des contrparties financières dans les prochains moins, particulièrement dans l’industrie des hedge funds, d’autres mauvaises surprises.
Sur le plan économique, de multiples statistiques récentes ont indiqué un ralentissement prononcé de la croissance économique mondiale. De même que vis-à-vis de la crise financière, la situation des différents établissements bancaires a été variable, il en sera de même par rapport aux répercussions de la crise économique.
Certains s’en sortiront mieux que d’autres. Il y a fort à penser que l’impact sur BNP sera moins important que sur ses principaux concurrents.
Vous allez procédez à une augmentation de capital de 9 milliards d’euros. Celle-ci aura-t-elle un effet dilutif sur les actions du groupe ?
Notre augmentation de capital va s’accompagner d’un changement du périmètre du groupe. Par conséquent il n’y aura pas d’effet dilutif sur les actions. L’augmentation du nombre d’actions sera équilibrée par l’augmentation des résultats. Cette opération sera bénéfique au niveau du résultat par action de BNP Paribas.
Quelles leçons faut il tirer de la crise financière ?
Il faut réserver le métier de crédit à de véritables institutions bancaires. Le métier de banquier implique la prise de risques particuliers. Il doit être exercé par des acteurs régulés.
Nous avons en France une réglementation sur la distribution de crédits, le prêt d’usure qui limite la capacité des établissements bancaires français à faire les excès qui sont apparus aux Etats-Unis.
Il est important ensuite qu’en matière de supervision bancaire d’aboutir sur une définition des fonds propres identique au niveau mondial.
On compare le niveau du Tier 1 des différentes institutions financières. Or, il n’existe aucunement une harmonisation de la notion de fonds propres, ni entre l’Europe et les Etats-Unis, ni même entre pays européens.
Nous avons participé à un rapport important élaboré dans le cadre de l’Institut de la finance internationale basé à Washington, sur les leçons à tirer de la crise. Plutôt que de renforcer la réglementation, il est important que les pratiques soient convergentes.
La différence de performance entre les établissements est telle que c’est beaucoup la manière dont chaque banque est managée qui doit être harmonisée.
Dans un même pays et avec la même réglementation des acteurs bancaires ont beaucoup mieux résisté à la crise que d’autres. Une surréglementation ne permet de remplacer la nécessité d’un comportement professionnel et éthique à l’intérieur de chaque établissement bancaire.
Propos retranscrits par Imen Hazgui
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