Catherine Lecomte
directrice du patrimoine et de l’assainissement au Commissariat à l’énergie atomique (CEA)
«Aujourd’hui le stockage profond que l’on attend à l’horizon 2025, n’est pas encore un objet fiable»
(Easybourse.com) Quel est le rôle de votre direction au sein du CEA ?
Il s’agit d’une direction faisant partie de la direction de l’énergie nucléaire. Notre mission consiste à gérer l’ensemble des assainissements et démantèlements d’installations et de sites du CEA, lorsque ces installations sont arrivées en fin de vie.
Parallèlement, nous assurons également la mise en place des moyens du CEA pour traiter et entreposer, lorsque nécessaire, l’ensemble des déchets sortant des installations.
Il s’agit à la fois de déchets générés par l’activité actuelle (déchets dits « présents »), et de déchets que l’on fabrique lorsque l’on démantèle et assainit une installation, ce qui correspond davantage à un héritage du passé.
Comment classez-vous les déchets nucléaires (HAVL, MAVL, combustibles) ?
Il existe une classification française avec des déchets de très faible activité, faible activité, moyenne et haute activité. Les textes prévoient également une classification des déchets en fonction de leur durée de vie. Nous avons donc une classification très opérationnelle qui correspond aux filières d’évacuation des déchets. Ces filières sont définies avec l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) et l’Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) pour l’accueil dans des centres de stockage définitif.
Retraitement et gestion des déchets correspondent-ils à deux filières distinctes ?
Oui, bien sûr. Le retraitement s’applique aux combustibles qui contiennent des matières valorisables, tandis que la gestion, en fait un terme plus large, s’applique à tous les types de déchets, donc à des objets très variés, sous forme liquide, solide, des matériels d’exploitation, etc.
Quels sont les tarifs appliqués au stockage ?
L’Andra a des tarifs de stockage qui sont de l’ordre de quelques kilos euros par mètre cube pour les déchets de faible activité qui sont destinés au centre de stockage de l’Aube.
Pour les colis de très faible activité, ces tarifs retombent à quelques centaines d’euros par tonne qui vont au centre de stockage des déchets de très faible activité à Morvilliers, dans l’Aube.
Enfin, pour les stockages qui sont toujours en cours de développement, mais qui n’existent pas encore aujourd’hui tel que le stockage profond, les coûts prévisibles sont beaucoup plus élevés bien entendu et peuvent atteindre plusieurs centaines de kilos euros par mètre cube.
A-t-on des ordres de grandeur concernant les volumes de déchets de différents types ?
Tous les producteurs travaillent depuis plusieurs années pour produire des inventaires de leurs déchets. Il y a par exemple l’inventaire de l’Andra, dont la dernière édition est parue en 2006. Dans ces travaux auxquels tous les producteurs contribuent pour fournir leurs données à l’Andra, on trouve à la fois des inventaires de déchets déjà produits, avec leur volume et leurs caractéristiques, et nous travaillons également avec l’Andra afin de réaliser des estimations des déchets à venir. Les nouvelles installations de l’Andra tiennent compte évidemment de ces hypothèses de quantité de déchets existants et futurs.
Manifestement, si l’on ne considère que la gestion des déchets nucléaires, la France ne semble pas prête à sortir du nucléaire ?
Cette question est avant tout politique et stratégique. Le CEA fournit les éléments d’appréciation technique relevant de sa compétence.
Que pensez-vous de la loi voté en juin 2006, concernant spécifiquement la gestion des déchets radioactifs ? Répond-t-elle à vos attentes ?
Cette loi couvre beaucoup de choses. Sous ses différents aspects, elle recouvre l’ensemble des sujets à traiter sur les déchets. Il faut désormais travailler dans ce cadre et élaborer des solutions concrètes.
Il y a encore, comme la loi le définit, beaucoup d’étapes de définitions plus précises avant que l’on puisse disposer d’un stockage profond qui pourrait être fonctionnel vers 2025. Aujourd’hui, c’est une date que nous prenons comme hypothèse pour nos propres travaux.
Quelles améliorations envisagez-vous de réaliser (expérience MEGAPIE, en Suisse) ?
Dans notre direction, on s’intéresse essentiellement aux déchets déjà produits et l’on cherche à leur trouver des solutions de stockage définitif qui soit les plus robustes et à un coût raisonnable. Nous cherchons donc surtout à définir la filière optimum pour chaque type de déchets, compte tenu de leur dangerosité.
Quels risques et incertitudes demeurent ?
Aujourd’hui le stockage profond que l’on attend à l’horizon 2025, n’est pas encore un objet complètement défini. Tous nos partenaires travaillent pour développer un objet industriel qui réponde aux attentes déjà évoquées.
Les incertitudes se sont beaucoup réduites mais ne sont pas complètement nulles. Il y a des options très claires, et aujourd’hui, c’est un projet industriel qui doit se développer normalement.
Quels sont les différents fonds dédiés ?
En ce qui concerne le CEA, nous nous occupons des réacteurs et des installations de recherche. Nous avons deux fonds dédiés : un fonds qui concernent les installations du CEA civil, et un autre, le « fonds dédié Défense » qui couvre l’usine UP1 à Marcoule ainsi que des travaux à Pierrelatte. On notera d’ailleurs que l’installation UP1 a été utilisée à la fois pour des besoins de la Défense et des besoins civils.
La gestion des déchets ne coûte pas nécessairement plus chère que le démantèlement, il s’agit surtout de cas particuliers. Mais en général, dans le coût de démantèlement d’une installation de recherche du CEA, on peut considérer que le coût des déchets générés par le démantèlement est de l’ordre d’un tiers environ du coût total des opérations de démantèlement, assainissement et gestion des déchets.
Quels sont les ordres de grandeurs ?
Selon le rapport annuel du CEA, notre engagement à terme représente un peu moins de 9 millions d’euros en valeur actualisée. Il comprend toutes les opérations (démantèlement, assainissement, mise aux déchets) et prend en compte une partie du futur stockage profond.
Le coût global de ce dernier pour les déchets moyennement et hautement actif, à vie longue, a fait l’objet d’une étude par les pouvoirs publics et les producteurs en 2005. Il est estimé à 14,6 milliards d’euros dans les conditions économiques de 2005 et concernent l’ensemble des producteurs. Le CEA devrait en assurer 17% du montant, compte tenu de la quantité de ses déchets.
Par ailleurs EDF exploite ses propres centrales. Il a par conséquent des coûts d’exploitation, des coûts futurs de déchets et de démantèlement, et gère également ses propres provisions qui sont intégrés dans le prix du KW/heure.
Pourriez-vous nous détailler l’origine des fonds ?
Le fonds civil (3,5 millions d’euros) est alimenté en particulier par la participation du CEA dans la société Areva, complété par une partie des dividendes que verse Areva au CEA. On a donc une trésorerie qui permet d’alimenter les besoins des programmes de démantèlement qui s’étalent sur une trentaine d’années devant nous.
Parallèlement à l’actualisation financière de ces chiffres, nous réalisons une remise à jour tous les ans des devis, en intégrant les retours d’expérience des opérations qui ont débuté il y a un peu plus de dix ans.
Globalement, on apprend comment faire mieux, être plus efficace, mieux prévoir à l’avance les quantités de déchets, quelles sont les techniques qui marchent le mieux, mais nous n’avons pas à déplorer d’aléas majeurs. Quant aux coûts, ils sont estimés plus précisément qu’au début des années 1990. Nous avons dû nécessairement, essuyer les plâtres. Maintenant, nous avons des devis qui sont relativement stabilisés et les évolutions sont assez marginales.
On fait une distinction entre démantèlement et gestion des déchets. Qu’est-ce qui coûte le plus cher ?
On peut dire qu’aujourd’hui, le démantèlement est une technique industrielle simple et robuste, bien maîtrisée où justement, ce qu’on a déjà fait durant les années passées, nous permet de savoir ce qui va fonctionner pour telle ou telle installation. On passe des contrats industriels pour gérer un projet, avec de bons résultats et une bonne performance.
Vous parlez d’installations en « fin de vie », qu’entendez-vous par là ? S’agit-il de la moyenne établit à 30-45 ans d’existence pour une centrale nucléaire ?
Les installations du CEA ne sont pas standardisées, à l’inverse des réacteurs nucléaires du parc EDF. La décision de fermer une installation est prise au cas par cas, en fonction de l’état de l’installation, des coûts associés à son maintien en conditions opérationnelles ou à sa mise aux nouveaux standards de sûreté, et de ses performances techniques. Des durées de vie de 50 à 60 ans peuvent être rencontrées sur certaines installations.
Comment peut-on expliquer que la centrale de Fessenheim ne soit toujours par en cours de démantèlement, bien qu’elle fut mise en service en 1978 ?
Comme toutes les installations nucléaires, la centrale de Fessenheim fait l’objet d’un réexamen périodique de sa sûreté, par l’autorité de sûreté nucléaire. Il n’y a pas de date d’arrêt fixée a priori. Ce sont les résultats du réexamen de sûreté qui déterminent la possibilité de poursuite des opérations (On peut mentionner que les USA ont décidé de prolonger jusqu’à 60 ans le fonctionnement de certaines centrales).
Les installations nucléaires anciennes sont-elles plus coûteuses à démanteler que les récentes ? Pour quelles raisons ?
Il n’y a pas de lien direct entre l’âge d’une installation et le coût de son démantèlement. Le démantèlement est d’autant plus aisé que l’installation est modulaire et que les équipements sont facilement accessibles. Il est également important de bien connaître les procédés et l’historique de l’installation.
Propos recueillies par N.S.



Née en 1958, Catherine Lecomte est polytechnicienne, ingénieur des mines et certifiée en biophysique. Elle est entrée au CEA en 1983 et a notamment été chef du Service sur l’étude des accidents de réacteurs. 

