Christian Harbulot
directeur de l’Ecole de guerre économique
«Le monde va forcer la France à réagir»
(Easybourse.com) Quel liens entretiennent concurrence et politique de puissance ?
Le monde occidental, historiquement le moteur de l’économie de marché, ne peut pas ignorer la problématique des puissances. Sa suprématie l’a longtemps conduit à prendre l’habitude de se conforter dans sa position en considérant le reste du monde comme dépendant et soumis. Cette attitude n’est pas bonne car elle mène à une sous-estimation du plus faible. Une distorsion qui peut s’avérer à terme gravissime. A cet égard, l’exemple de la loi Sarbane Oxley, adoptée à la suite des scandales financiers Enron et Worldcom, est intéressant.
Cette loi vise à renforcer la transparence financière. Mais elle s’est révélée être un désavantage pour les multinationales occidentales par rapport notamment aux sociétés asiatiques plus opaques. Ainsi, en ayant omis de tenir compte de ce qui se passe ailleurs, cette législation est devenue un frein plutôt qu’un accélérateur de la puissance occidentale.
Peut-on dissocier intérêt de puissance et intérêt de marché ?
Non quand ils ont la même finalité, en l’occurrence le développement de la France et de l’Europe. Mais l’intérêt de l’entreprise diffère parfois de l’intérêt de puissance. Prenons le cas des délocalisations. Si elles profitent souvent au groupe industriel qui les initie par l’abaissement des coûts salariaux, elles affaiblissent le pays d’origine, particulièrement dans les domaines stratégiques. La délocalisation systématique des usines de microprocesseurs américains au Japon a créé une fragilité dans le système de défense américain au niveau de la maîtrise de ses technologies critiques. Le Pentagone a dû intervenir pour que l’intérêt de puissance américain impose ses impératifs à l’intérêt privé.
Quelle place occupe l’intelligence économique dans cette problématique ?
L’intelligence économique est un moyen d’analyse du phénomène. Elle met en exergue le rôle de l’information comme nouvelle richesse naturelle et les méthodes utiles à sa valorisation. Elle a pour objectif de mettre en corrélation, dynamique de marché et dynamique de puissance. Et, puisqu’il est difficile de maîtriser les deux dimensions en raison de leur diversité et de leur complexité, la coordination des compétences s’impose. Il faut associer le veilleur avec l’ingénieur, parce qu’il est vital de penser le développement en maîtrisant les rapports de force de toute nature.
Pensez-vous que le processus soit enclenché ?
La prise de conscience est récente, aussi ne peut-on parler de processus quand quelques individus prêchent dans le désert. Nous nous heurtons à un problème culturel. La France est un pays qui pendant longtemps ne s’est pas projeté hors de ses frontières. Son économie de subsistance a nourri son caractère indépendant. Aujourd’hui elle découvre brutalement la réalité de la mondialisation et surtout son économie de subsistance est remise en cause par la mondialisation, la pénurie des ressources et la crise énergétique.
Que pressentez-vous pour l’avenir ?
Je reste humble et optimiste. Le monde va forcer notre pays à réagir, sinon il connaîtra une phase de régression importante. Néanmoins, la France est imprévisible, des phénomènes d’accélération peuvent tout à fait apparaître.
Qu’en est-il du rôle de l’Ecole de la guerre économique ?
L’Ecole de la guerre économique sert d’aiguillon. C’est un endroit où on pense à des choses auxquelles les autres ne veulent pas encore penser. L’enseignement repose sur le dialogue, la connaissance de ce qui se passe à l’étranger. C’est pour cela, par exemple, que nous avons conclu un partenariat avec la Ligue arabe. L’objectif est de réfléchir sur les moyens de ne pas subir la loi du plus fort.



Historien et politologue, expert international en intelligence économique 

