Dominique Perrier
associée responsable du département Litiges et investigations de PricewaterhouseCoopers France
«Nous recommandons la poursuite des efforts en matière de détection et de prévention»
(Easybourse.com) Peut-on parler d’une importance accrue du risque de fraude en entreprise à l’heure actuelle ? Comment expliquez-vous ce phénomène ?
L’augmentation des fraudes en entreprise s'explique par un certain nombre de facteurs tels l'expansion internationale des entreprises qui s’implantent dans des zones plus difficilement contrôlables, la pression exercée par le marché sur les résultats ou encore le développement des acquisitions qui entraîne une dilution de la culture du groupe voire une perte de repères.
Cette croissance trouve également son origine dans l'amélioration des dispositifs de détection des fraudes dans les entreprises françaises. Notre étude révèle que ces dernières sont mieux positionnées que les autres en matière de systèmes de détection.
Selon votre étude, près de 58% des entreprises interrogées sous-estiment le risque de fraude ? Comment expliquez-vous ce pourcentage ?
La fraude reste un sujet difficile en France comme ailleurs ce qui peut expliquer une certaine minimisation du risque. Par ailleurs, les récentes évolutions réglementaires en France comme aux Etats-Unis ont conduit les entreprises à renforcer de manière sensible leur dispositif de contrôle interne. Les entreprises pensent de ce fait se mettre à l'abri.
A notre avis, il s'agit d'une illusion de sécurité car s'il est vrai qu'un bon contrôle interne joue un rôle important dans la prévention des fraudes, cela ne suffit pas.
Il y a fraude lorsqu’il y a un contournement des contrôles existants ou, si durant une période donnée, le dispositif en place ne fonctionne plus (changement de système, absence temporaire d'une personne chargée d'un contrôle-clé, nouvelle activité pour laquelle les contrôles ne sont pas encore efficaces.). Un autre facteur clé est la motivation financière (train de vie, déception professionnelle, rémunération variable...) ainsi que la pression interne ou externe sur des indicateurs tels que le carnet de commandes ou le chiffre d'affaires.
Les facteurs de fraude sont multiples et répandus dans bon nombre d'entreprises. C'est pourquoi nous recommandons la poursuite des efforts en matière de détection et de prévention.
Dans votre étude relative à la valeur et au nombre des fraudes, vous indiquez ne voir «que la partie immergée de l’iceberg». Qu’est-ce que cela signifie ?
Il est difficile d'appréhender la réalité des fraudes en entreprise : en effet une fraude ne rentre dans les statistiques que lorsqu'elle est détectée. Il y a donc vraisemblablement toute une partie, sans doute importante, de fraudes non mises à jour et absentes des données chiffrées disponibles. À cet égard, rappelons qu'un tiers des fraudes sont détectées par hasard dans l’Hexagone, qui est pourtant un des pays les plus performants en matière de systèmes de détection.
Peut-on constater une amélioration quant à la prise en compte du risque de fraude ? Qu’en est-il actuellement des efforts poursuivis en la matière ?
Comme je l’ai déjà indiqué, l'amélioration que nous constatons actuellement dans la prise en compte du risque de fraude est liée aux efforts consentis en matière de contrôle interne.
En ce qui concerne la détection, de plus en plus de départements d'audit interne réalisent des travaux d'analyse mettant en lumière des transactions inhabituelles, voire suspectes, à l'aide de procédures informatisées, par exemple. Par ailleurs, même si les systèmes d'alerte (de type «whistle blowing») commencent seulement à se mettre en place en France, la dénonciation par lettre anonyme a toujours existé et continue à être pratiquée. Dans ce cadre, nous notons une mise en œuvre plus systématique des investigations internes ou externes. Enfin, les fraudes relevées font l’objet d’une information auprès des membres des conseils d'administration.
Des améliorations restent certainement à faire en matière de sensibilisation. Que préconisez-vous ?
La sensibilisation à la fraude est effectivement une étape majeure dans le processus de prévention. Elle se fait généralement à travers des formations générales ou spécifiques en fonction du secteur concerné ou de l'activité du département. Elle peut utilement être complétée par une réflexion sous forme de brain storming de manière à déterminer les scenarii de fraudes possibles. En dernier lieu, des travaux seront à mener sur les zones de risques résiduels.
Il ne faut pas oublier que l'existence de procédures de détection et la communication sur leur mise en œuvre constituent également une modalité de prévention : la crainte d'être découvert est un puissant frein aux tentatives de fraudes.
La fraude coûte cher aux entreprises et elle peut avoir un effet déstabilisant pour le personnel lorsqu'elle est découverte. A ceci s’ajoute d’éventuelles conséquences très lourdes au niveau de la réputation, des relations avec les parties prenantes, voire du cours de bourse si l'entreprise est cotée.
Propos recueillis par I.H.



Dominique Perrier, ESSEC, Expert Comptable, est responsable des activités Business Recovery Services et Dispute Analysis and Investigations au sein de PricewaterhouseCoopers. 

