Eric Guilpart
directeur de la communication de La Compagnie des Alpes
«Il ne faut pas confondre le climat et la météo»
(Easybourse.com) Comment appréhendez-vous l’impact du réchauffement climatique sur l’activité tourisme d’hiver ?
C’était précisément l’objet de mon intervention reprise en partie dans le rapport de l’OCDE.
J’ai articulé mon propos en trois parties :
Dans la première, j’ai déclaré qu’il s’agissait de risques auxquels nous devions faire face. Ensuite, j’ai évoqué les parades que nous avons mises en œuvre et que nous allons mettre en œuvre afin de limiter le plus possible l’impact que pourrait subir notre activité. Enfin, j’ai émis un certain nombre de conclusions.
Mais je ne cesse de le rappeler, il ne faut pas confondre le climat et la météo. Ce que nous vivons année après année, ce sont des phénomènes météos, en particulier cette année avec un automne parmi les plus doux que nous ayons connu, un mois d’août qui a été à la fois le plus froid et le plus pluvieux depuis 50 ans.
Le climat, c’est le réchauffement, qui correspond globalement à 1 à 5 degrés de plus en moyenne sur 20 ans, donc quand on parle de climat, on part forcement sur un horizon qui est au minimum de 30 à 50 ans. Mais à court terme, il faut parler de météo. La différence est importante parce que le climat nécessitera des adaptations, vraisemblablement de nature structurelle, des modifications profondes, voire des disparitions, notamment en ce qui concerne les stations de basse et moyenne altitude.
Cela signifie t-il que les signes climatiques ne sont pas encore visibles au niveau de la météo ?
Si bien sûr. La Compagnie des Alpes exploite des domaines skiables depuis maintenant 40 ans. Les évolutions que nous pouvons constater sur cette période sont, replacées dans leur contexte, des évolutions climatiques. Mais ce n’est pas parce qu’il fait chaud le 17 janvier que la terre se réchauffe. Il s’agit d’un phénomène météo.
S’il fait chaud le 18 et tous les autres jours de l’année jusqu’à l’hiver prochain et encore après, on pourra parler de phénomène climatique. Aujourd’hui, on ne peut parler que d’évènements météorologiques insérés dans un contexte climatique.
Nous faisons des relevés quotidiens depuis la fin des années 1960. Nous pouvons constater avec ce recul que le climat évolue. Alors que les avis d’experts étaient très divergents il y a 10 ans, on admet maintenant que l’atmosphère se réchauffe à cause de l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre.
Pour nous aujourd’hui, le risque météo peut nous impacter bien plus que le risque climatique au niveau économique. Ainsi, une tempête en février aura un coût très grave pour les stations de sports d’hiver, beaucoup plus qu’un impact climatique à long terme.
Nous sommes très attentifs aux scénarios des climatologues, qui se gardent bien de faire des prévisions. On ne peut pas dire que la température va augmenter de 2 degrés. La seule chose que les climatologues peuvent dire, c’est qu’avec une augmentation de cet ordre, il y aura probablement tel ou tel type de conséquence. Mais ils sont restés très prudents ce qui, selon moi, ne ressort pas assez du rapport de l’OCDE.
On ne peut donc pas certifier que le climat a pesé sur votre activité ?
C’est vraisemblable, mais aucun climatologue sérieux ne peut affirmer qu’il n’y aura plus de neige à telle altitude, en telle année. Ils ne font pas de prévisions. Cela dit, on a tendance à les écouter et, constatant qu’il y a moins de neige au sol, on a tendance à les croire en disant que globalement, les plus menacés sont les stations de basse et moyenne altitude.
Que comptez-vous faire pour pallier les risques climatiques à l’avenir ?
La Compagnie des Alpes a trois types de parades : bien choisir l’endroit où elle s’installe, prévenir et s’assurer.
En premier lieu, il faut bien choisir où l’on s’installe. Depuis sa création en 1989, notre groupe a délibérément décidé de s’implanter le plus haut, le plus au nord et le plus éloigné possible des océans, avec des pistes au nord.
Il y a 375 stations de sport d’hiver répertoriées en France. Les 100 premières représentent déjà 97% de l’activité. Il en reste 275 qui ne font que 3% d’activité et parmi elles, beaucoup sont menacées : 68 ont leur base située à moins de 1000 m d’altitude, 228 dont la base se situe entre 1000 et 1400 m d’altitude et seulement 79 ont leur base à plus de 1400 m. Toutes nos stations se trouvent dans cette dernière catégorie.
Par ailleurs, 1/3 des stations françaises ont le sommet de leur piste skiable à moins de 1500 m d’altitude : toutes les stations des Vosges, et quasiment toutes celles du Jura et du Massif Central.
Il faut bien reconnaître que les effets du réchauffement climatique vont condamner la pratique du ski de manière régulière dans ces stations, vraisemblablement à l’horizon 2030-2050.
165 stations ont leur sommet situé entre 1500 et 2500 m d’altitude et 80 ont leur sommet à plus de 2500 m d’altitude. Il apparaît donc fondamental de bien choisir son site.
Cela permet d’étaler la saison sur 20 semaines, de remplir en période creuse et de réduire le risque client. Ce qui est important également, c’est d’avoir une clientèle internationale qui vient remplacer les touristes français, de janvier à mars.
Ensuite, il faut prévenir. Pour cela, il faut travailler et investir dans plusieurs secteurs. Il faut tout d’abord préparer les pistes, en éliminant tous les obstacles, parfois même en modifiant l’exposition au soleil. Dans les années 1970, on attendait qu’il tombe 70 cm de neige. Aujourd’hui, on ne peut plus se le permettre, si bien que la préparation des pistes permet aujourd’hui de skier avec seulement 10 cm de neige.
Enfin, plutôt que d’attendre que la neige tombe du ciel, on la fabrique. A peu près 22% des domaines skiables de la Compagnie des Alpes sont ainsi recouverts de neige de culture, mais ça va de 11 à 45% en fonction du domaine. C’est un pourcentage important que nous aimerions porter à 30%, pas au-delà, le prix de revient et les quantités d’eau disponibles ne nous le permettant pas.
D’après les travaux de l’OCDE et de l’ONERC en France, l’usage des enneigeurs est excessif. Qu’en pensez-vous ?
Nous sommes des opérateurs économiques, et nous faisons des calculs : si nous fabriquons de la neige et que nous payons le prix nécessaire, ce n’est pas pour le seul plaisir d’avoir un paysage blanc ! Economiquement, si un opérateur privé le fait, c’est qu’il y trouve son compte.
La « nécessité économique » est au-dessus des questions environnementales ?
C’est un autre débat, dans lequel, de manière assez injuste d’ailleurs, les opérateurs de domaines skiables font figure d’accusés. La neige de culture, c’est de l’eau que nous transformons en cristaux de neige, avec de l’énergie et du froid.
Premièrement, nous ne pouvons pas en faire si les températures sont positives. Deuxièmement, ce n’est que de l’eau et rien d’autre. On a parlé d’additifs, mais ils ne sont pas commercialisés en France, il n’y a donc pas autre chose que de l’eau.
Le Cemagref (organisme public de recherche finalisée sur la gestion des eaux et des territoires) a fait des études sur ces additifs, révélant qu’ils n’avaient pas d’incidence sur les écosystèmes.
Troisièmement, il s’agit d’eau que nous stockons sous forme de neige et qui est intégralement rendue à la nature, sauf 15 à 20 % qui s’évaporent. L’impact sur les écosystèmes est par conséquent nul.
Enfin, contrairement à ce qui est écrit dans le rapport de l’OCDE, l’utilisation de l’eau et l’installation de retenue d’eau font l’objet d’études d’impact obligatoires.
Aux Arcs par exemple, nous avons mis à l’étude un projet de construction de retenue collinaire. La décision sera prise par le ministre de l’Environnement à partir d’un dossier étayé par de nombreuses études d’impact à la fois sur le paysage et les écosystèmes.
L’installation de nouveaux canons à neige ne nécessite pas forcement d’étude d’impact, mais dès lors que l’on prélève de l’eau sur le milieu naturel, nous sommes soumis aux lois sur l’eau et aux réglementations sanitaires. Bien sûr, il y aura davantage de canons à neige, mais c’est aussi parce que nous n’allons pas simplement fermer à cause du manque de neige. On réagit. C’est une profession qui ne fait pas l’aumône pour obtenir des aides. On prend notre destin en main et si économiquement, il faut mettre des canons à neiges, on le fera.
L’Etat peut-il aider par le biais de l’ONERC et d’autres organismes de recherches ?
A la fois je comprends l’intervention de l’Etat et à la fois, elle me laisse profondément sceptique. Le secteur des sports d’hiver s’est considérablement professionnalisé et le savoir-faire n’est pas dans les services de l’Etat. Je suis moi-même sollicité pour apporter mon expertise.
Je crois que ce serait profondément méconnaître les clients des grandes stations de ski françaises que d’imaginer qu’ils feraient autre chose que skier, et nous avons la prétention de les connaître puisque nous en interrogeons 50 000 par an.
Il n’en est pas de même pour les stations de moyenne et basse altitude, qui devraient effectivement s’interroger, car la pratique du ski y sera de plus en plus aléatoire.
A partir de là, j’ai de grands doutes sur la capacité à générer une économie identique. Il serait illusoire de croire que les milliers d’emplois créés par l’activité des stations de ski pourraient être reconvertis. Ca n’empêche pas qu’il faut y réfléchir, pour éventuellement diversifier l’offre, mais je pense que l’économie du ski se fonde sur un plaisir, celui de la glisse.
Vous pourrez encore le pratiquer pendant de longues années à condition d’être en haute altitude. En revanche, si vous possédez un chalet à 800 m d’altitude, avec une montagne qui culmine à 1200 m, vous n’aurez pas grand-chose à faire à part regarder le paysage.
Si j’étais élu d’un village de moyenne montagne, je me poserai naturellement la question de la reconversion. Pour sauvegarder les emplois, et en termes d’aménagement du territoire, j’aurai tendance à me tourner vers l’Etat pour lui demander une aide financière et non son savoir-faire.
Propos recueillis par N.S.
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