François Godement
Président, Asia Centre, Centre études Asie
«La grande chance pour la Chine est que le casino que représentait sa bourse soit retombé comme un soufflet avant l’apparition de la crise»
(Easybourse.com)
Quelle analyse faites-vous du ralentissement de la croissance de l’économie chinoise (le taux étant passé de 12,6% en glissement annuel au deuxième trimestre 2007 à près de 9% au deuxième trimestre 2008) ?
Ce ralentissement est lié aussi bien à des facteurs internes qu’à des facteurs externes. L’Etat chinois s’est efforcé à partir du début de l’année 2008 de ralentir la distribution des crédits, de freiner les injections de liquidités dans l’économie. Nous avons par conséquent pu observer un relèvement des taux d’intérêt et un renforcement des réserves obligatoires des établissements bancaires.
Ce ralentissement s’explique également par des effets de richesse négatifs découlant de la percée la bulle immobilière qui avait été créée, et par la baisse violente des bourses chinoises qui avait été amorcée bien avant la crise globale du mois de septembre.
On observe un essoufflement du rythme de progression des exportations de marchandises (en dollars américain : une évolution de +22% au premier semestre 2008 contre 26% en 2007, et en volume une évolution de +12% en glissement annuel en 2008 contre +20% en 2007).
Or ces dernières années, l’impact potentiel du ralentissement des exportations sur la croissance du PIB s’est renforcé du fait de l’élargissement de la base des exportations chinoises et de la modification de leur structure : de quelle manière appréhendez-vous le phénomène?
Le moteur des exportations a continué de fonctionner jusqu’à très récemment. Un record historique a même été atteint au mois d’août. En outre, il y a lieu de relativiser les choses. Parler d’essoufflement lorsque le niveau des exportations passe de +22% à +26% n’a pas grand sens.
De manière comparative, depuis le mois d’août les exportations aux Etats-Unis ont baissé de 5%, les exportations pour l’Europe ont diminué de 20%, 15% étant due à la chute de l’euro.
Une grande partie des importations chinoises était, qui plus est, constituée d’énergie et de matières premières. Il est fort possible qu’en raison de la forte baisse des prix de ces derniers, le surplus commercial reste très élevé d’ici la fin de l’année 2008.
On remarque un ralentissement marqué des transactions immobilières depuis la fin 2007. Quelle évolution du marché immobilier chinois anticipez-vous?
Le marché de l’immobilier est sinistré. Les excès ont, d’une certaine manière, été presque aussi forts qu’aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni. Il y a eu en particulier une pratique des prêts non contrôlés auprès des investisseurs et des promoteurs immobiliers.
Un certain nombre de sur-prêts ont été réalisés. L’éclatement de la bulle a entraîné une multitude de faillites. Les classes moyennes ont été touchées en grande partie. L’immobilier constitue à ce titre un véritable sujet de préoccupation.
Cependant, la percée de la bulle immobilière avant l’apparition de la crise financière globale que nous subissons en ce moment, a été un avantage pour le pays. Les autorités financières chinoises ont en effet adopté au début de l’année les mesures qu’il fallait justement prendre pour éviter une accélération de la surchauffe. Sans cette intervention, le scénario aurait été beaucoup plus grave.
Ces autorités ont su anticiper.
Quel regard portez-vous sur les ajustements réalisés au niveau de la politique budgétaire et monétaire ? Par exemple : la réduction du coefficient de réserves obligatoires sur les dépôts en yuan (abaissé de 100 pb à 16,5%) ; le relèvement des quotas de crédit (de 5% pour les banques nationales et de 10% pour les banques régionales) ; la baisse du taux directeur de la banque centrale sur les prêts à un an, de 27 pb à 7,2%, qui est aussi la première réduction depuis début 2002…
L’intervention de la banque centrale a été souvent présentée internationalement comme un exemple de coopération de la Chine avec les autres banques centrales. Je ne crois pas pour ma part qu’il y ait eu coopération.
La Chine accompagne le développement de son marché intérieur avec les mesures qui lui semblent être les plus adaptées. Heureusement pour le pays, le marché des capitaux intérieur reste encore largement déconnecté du marché international en raison du contrôle exercé par le gouvernement. Ce qui constitue une très grande différence par rapport à d’autres grandes économies émergentes comme la Corée, l’Inde et la Russie où la circulation des marchés de capitaux est beaucoup plus liée au reste du monde.
Ainsi la Chine peut prendre des mesures de soutien de la conjoncture dès lors qu’elle n’a pas à voler au secours du système bancaire qui serait menacé par des engagements extérieurs.
Pensez-vous que ces mesures suffisent à soutenir l’économie ? Est-il possible pour la Chine de passer d’un modèle de croissance économique tiré principalement par les exportations à un modèle de croissance davantage basé sur la consommation?
Les avis divergent à ce sujet. L’Etat a su adopter des mesures dans le domaine de la sécurité sociale, la gratuité de l’éduction primaire, la santé, qui visent à libérer l’épargne de précaution, à permettre au consommateur chinois de base de consommer.
Le processus est long à mettre en place. Le passage à un modèle de croissance intérieure se fera progressivement et avec une certaine difficulté.
Jusqu’alors, l’augmentation des prix agricoles avait permis de booster la consommation intérieure chinoise, en particulier au sein de la population paysanne. Le reflux de ces prix a vocation à tempérer le stimulus qui existait de par la hausse des prix de vente.
Analyseriez-vous cet interventionnisme de l’Etat chinois comme un retour en arrière dans l’évolution du pays vers une économie de marché ?
L’économie chinoise n’a jamais prétendu s’orienter vers une économie de marché. Le rôle de l’Etat et des entreprises publiques y est très important. La capacité de la Chine de se faire garantir par le Trésor américain, à l’instar de ce qui s’est passé dans l’affaire de la nationalisation des établissements Fanny Mae et Freddy Mac, est considérable : au total 1000 milliards de dollars de garantis.
Ceci témoigne d’une gestion avisée et tactique. Par ailleurs, les différentes actions menées et mesures prises par les autorités publiques chinoises ne sont que les composantes d’une politique macro économique.
Au demeurant, je pense que compte tenue de la crise financière et de la crise économique, les investissements publics, ce que l’on pourrait appeler les incitations keynésiennes, devraient jouer moins en Chine qu’ailleurs dans la mesure où ayant déjà tellement investi dans les infrastructures, le pays doit à présent mettre l’accent sur la mise en place d’une réelle politique sociale.
Comment envisagez-vous la problématique de l’inflation dans le pays ? Celle-ci a atteint son niveau le plus élevé depuis 10 ans. Si un recul a été observé depuis 6 mois et si certains tablent sur le passage d’une inflation moyenne des prix à la consommation de 6,9% en 2008 à 4,5% en 2009, toutefois nous restons sur un niveau encore supérieur aux moyennes de 1,5%, 2% en 2005-2006...
Je pense que l’inflation n’est plus la première préoccupation de l’économie chinoise. La flambée des prix de l’énergie et des autres matières premières est, semble-t-il, terminée.
La baisse de la demande internationale devant accentuer davantage cette baisse des prix, nous devrions retrouver une Chine qui bénéficiera d’un atout si elle sait pratiquer des prix planchers à l’exportation, si, autrement dit, elle est capable de dumping.
Pensez-vous que l’économie a vraiment les moyens d’atténuer l’impact du ralentissement mondial ? Le taux de croissance du PIB devrait passer de 11,9% en termes réels en 2007 à 10% en 2008, et se situer légèrement au-dessus de 9% en 2009. Qu’en pensez-vous ?
Je suis plus optimiste sur le taux de croissance pour la Chine que je ne pourrais l’être pour des pays comme l’Inde ou la Corée. Dans un contexte de crise de la demande internationale, la Chine a souvent l’avantage d’être le fournisseur le plus bas, donc celui qu’on coupe en dernier.
Au Japon, les grandes entreprises qui fabriquent des produits sophistiqués mais chers ont subi une forte décote du fait de l’anticipation selon laquelle les consommateurs internationaux commenceront, en cas de difficultés financières significatives, à délaisser ces produits-là.
Par conséquent je ne crois pas à une transmission macro économique de la crise. Toutefois, il y a lieu de nuancer ce dernier propos en indiquant que la Chine a connu ces dernières années un taux de croissance exceptionnellement élevé et qu’il n’est pas étonnant qu’au bout d’un certain temps ce taux s’atténue.
Il y a plus d’interrogations sur le plan interne que sur le plan international. Finalement la grande inconnue concerne le comportement des consommateurs et des épargnants chinois.
De quelle manière considérez-vous le soutien du gouvernement chinois vis-à-vis des bourses domestiques : notamment la suppression de la taxe de 0,1% sur les achats de titres, l’acquisition par le fonds souverain CIC des actions des principales banques publiques -sachant que c’était la première fois dans la courte histoire de la Bourse chinoise, qui a débuté en 1991, que l’Etat a racheté des titres d’entreprises publiques-, l’encouragement donné aux entreprises contrôlées par le gouvernement central à racheter leurs propres actions ?
La bourse chinoise est une bourse antinaturelle. Une grande partie des entreprises introduites sur le marché, ne le sont pas réellement. Il y a peu de flottant. Les détenteurs sont essentiellement des entités institutionnelles ou étatiques.
La grande chance pour le pays est que le casino que représentait la bourse chinoise est retombé comme un soufflet avant l’apparition de la crise financière internationale. La différence avec un pays comme la Russie est en cela majeure puisque le système boursier de ce dernier a subi de fortes corrections en quelques semaines à partir du mois de septembre.
Vous pensez donc que la Chine se situe dans une position plus confortable que l’Inde pour résister à la crise financière et à la crise économique globale que nous connaissons...
L’Inde rencontre un grand problème actuellement qui est celui du lien étroit entre l’endettement intérieur et le marché des capitaux extérieurs. L’Inde est extrêmement vulnérable à un retrait des capitaux par des investisseurs étrangers ou même des investisseurs indiens.
Ce retrait pouvant être motivé par plusieurs facteurs tels que la pénurie de dollars, la crainte généralisée sur les économies émergentes. Il y a une transmission mécanique de la crise vers le crédit et le système financier indien au point que l’Etat indien est obligé de soutenir la roupie et le système dans son ensemble.
En Chine, l’endettement intérieur, même s’il est colossal, est déconnecté des marchés des capitaux internationaux.
Propos recueillis par Imen Hazgui



Professeur des universités, orientaliste, Institut d’Etudes Politiques de Paris 

