Georges Drouin
Membre du Bureau et du Conseil Exécutif du Medef et président fondateur du Groupement des Professions de Services
«Les services et l’économie de l’immatériel se sont développés dans l'indifférence générale.»
Dans l’économie de l’immatériel, quelle est et pourrait être dans les prochaines années la contribution des entreprises de services à la croissance, la création d’emploi et la compétitivité? A l’heure où les prévisions macro-économiques de croissance sont moins favorables pour la France que pour les autres pays d’Europe, les services sont-ils un des facteurs moteur pour permettre à la France de regagner une position équivalente voire à terme meilleure par rapport à ses voisins européens ?
La pensée économique a longtemps considéré que les services étaient improductifs et, par conséquent, ne créaient pas de valeur : leur caractère immatériel a joué en leur défaveur. Le même scepticisme entoure l’économie de l’immatériel. Ceci explique que les services et l’économie de l’immatériel se sont développés dans l'indifférence générale. Pourtant, entre 1978 et 2005, les services ont réalisé 2,7 % en moyenne de croissance par an quand l’ensemble des activités économiques atteignait 2,2%. Durant cette période, ils ont créé 3,5 millions d’emplois alors que le solde du pays était de 2,8 millions d’emplois «nets».
Aujourd’hui, plusieurs mouvements convergents montrent que les lignes culturelles commencent à bouger : des travaux ont démontré la création de valeur dans les services, d’autres se sont attachés aux différents actifs immatériels de l’entreprise et leur contribution au capital immatériel, une nouvelle pensée économique voit le jour - nous la devons notamment à Michèle Debonneuil qui vient de publier un nouvel ouvrage sur ce sujet «l’espoir économique, vers la révolution du quaternaire», l’Europe s’intéresse à l’économie de l’immatériel dans ses objectifs de Lisbonne, et enfin, citons le rapport de MM. Lévy et Jouyet sur l’immatériel.
Nous croyons fermement que les services peuvent apporter à la France le surcroît de croissance qui nous permettra de passer de 2% à 3%, voire plus, et de créer au passage au minimum le million d’emplois supplémentaires qui ramèneront notre taux de chômage sous la barre des 7%. J’ajoute, en citant Jean-Paul Betbèze, que les services sont « interstitiels ». Donc, l’accroissement de notre compétitivité viendra de la façon dont nous mettrons les services au cœur du système.
Sur un plan microéconomique, les entreprises accroîtront d’autant leur compétitivité si elles prennent en compte dans leur gestion leurs actifs immatériels - capital client, innovation, image de marque et notoriété, capital humain, capital réseau, développement durable. Pour illustrer ces propos, nous avons réalisé l’an dernier avec l’organisation professionnelle Transport et logistique de France et un partenaire académique de grande notoriété un guide de la valeur des entreprises. La cartographie élaborée révèle l’existence d’indicateurs de la valeur pertinents pour les secteurs d’activités du transport et de la logistique et la possibilité d’en mesurer la performance. Encore faut-il au sein même de l’entreprise que le regard change : l’immatériel était jusqu’à maintenant comptabilisé en charge alors qu’il fait partie de l’actif de l’entreprise.
Mais, quelles seraient les conditions (environnement législatif, budgétaire, fiscal, social…) nécessaires aux entreprises de services pour réaliser cette dynamique des potentiels ?
La première condition, nous venons de la voir, est d’ordre culturel. Nos élites politiques et économiques doivent regarder les services comme il convient et non avec des idées reçues et déformées, des ignorances… donc des incompréhensions. Ce nouveau regard débouchera nécessairement sur une vraie politique de développement des services, non pas une politique d'accompagnement ou de soutien mais une politique de «respiration».
Le service, c’est une relation complexe entre un client et un salarié qui se différencie d’une relation entre une usine productrice de biens et des consommateurs de produits. L’alchimie de l’entreprise de services, c’est d’optimiser cette relation, ce binôme client - salarié, ce contact humain tout en tenant compte de la demande de réactivité, de proximité et d’instantanéité que réclame le client -dont les exigences se renforcent- alors que le service n’est pas stockable, que la concurrence s’accroît et que les législations sociales se durcissent. Or sur le plan du droit du travail, nous constatons aujourd’hui que le client est ignoré par le code du travail alors qu’il est au centre de la relation.
Pensez-vous que certains secteurs des services auront un rôle plus spécifique ou moteur à jouer ou sont plus avancés que d’autres dans la démarche ? Quelles en sont les raisons ?
Il est toujours bon de comparer la structure de l’économie française à d’autres économies qui lui ressemblent. Or nous constatons que certains secteurs des services sont littéralement sous dimensionnés au regard de leur équivalent chez nos voisins. A cela plusieurs raisons : un coût du travail en France qui reste très élevé malgré des allégements de charges sur les bas salaires, un service public omniprésent qui laisse croire aux Français que le service doit être gratuit – ou en tout cas jamais payé à son juste prix-, et trop souvent, un Etat qui réalise pour son compte des prestations qu’il devrait déléguer à des entreprises privées.
Des secteurs comme celui du transport, de la logistique, de l’hôtellerie-restauration, des services à la personne… pourraient contribuer plus largement à la croissance s’ils étaient mis en situation de concurrence sociale et fiscale équilibrée avec leurs concurrents européens et mondiaux.
Quelle serait votre analyse des atouts stratégiques des entreprises de services françaises pour croître dans l'économie de l'immatériel et développer leurs actifs immatériels? Quels sont leurs atouts relatifs par rapport aux entreprises européennes ou internationales ? Quels sont les menaces et les risques éventuels?
Le premier atout des entreprises françaises, ce sont ses hommes, c’est-à-dire leur savoir-faire, leur savoir être, leur talent, leur capacité à créer, à innover… c’est donc un capital immatériel. Les métiers de services voient leur contenu en valeur ajoutée augmenter régulièrement sous la pression de la demande des clients et de l’innovation technologique et organisationnelle.
Si nous disposons en France de filières de formation de haut niveau en situation de concurrence internationale pour développer ce capital, encore faut-il que l’ensemble de l’enseignement supérieur soit dans cette optique. Malheureusement, de nombreux rapports soulignent le déficit français dans l’orientation des jeunes vers des filières qui enseignent les compétences requises par les entreprises. Beaucoup de talents se perdent dans des voies de garage alors qu’ils pourraient trouver dans les entreprises de services des emplois qualifiés, bien rémunérés et épanouissants.
Le second atout stratégique, c’est la capacité des entreprises de services à innover. Sur ce point, il semble que les entreprises françaises sont de bons élèves puisque, entre 2002 et 2004, 48 % des entreprises de services marchands d’au moins dix salariés, y compris les services financiers, déclarent avoir innové au sens large selon la quatrième enquête communautaire sur l’innovation (dite CIS4). C’est un chiffre que l’on peut comparer aux 54% d’entreprises industrielles qui déclarent avoir innové sur la même période.
Quelles seraient les propositions que le GPS considère comme essentielles pour permettre aux entreprises de services de jouer pleinement leur rôle dans l’économie de l’immatériel ?
J'en vois au moins trois que je citerai sans rentrer dans le détail : traiter les pénuries d’emplois que vivent les entreprises de services en laissant une place aux services dans les manuels d’économie, lever les freins à l’embauche en agissant sur le contrat de travail, la durée de travail et les pertes de marché et repenser le financement du modèle social conçu dans une économie fermée.
Compte tenu du rôle de la formation et du capital humain dans les entreprises de services, que vous inspire notre initiative d'une Tribune de l'économie de l'immatériel que Sciences-Po a bien voulu accueillir ?
Le modèle économique a changé. Ce changement est très profond car nous passons d’une économie de «l’avoir toujours plus» à une économie du mieux être, du confort. La France a des atouts indéniables dans cette transition : il lui faudra cependant créer un environnement fiscal, social et réglementaire propice à l’émergence de l’économie de l’immatériel. Puisque l’intégration des services dans la vie de nos concitoyens est un problème fondamentalement culturel et donc forcément politique, l’initiative de Sciences-po montre que la prise conscience est en bonne voie.



Georges Drouin, né le 09 mai 1936 à Nantes, est diplômé de l’Ecole Supérieure de Commerce de Paris (1960) et de l’Ecole Supérieure des Transports (1960).

