Jacques Bichot
Economiste, professeur émérite de l'université Lyon 3
«Les Etats constituent une pyramide à la Madoff»
(Easybourse.com)
Madoff a obtenu de l’argent des épargnants sans l’investir, ou en investissant des proportions minimes. Il payait les intérêts avec les nouvelles souscriptions.
C’est à peu près ce que font les Etats lorsqu’ils empruntent aux ménages à travers toutes sortes de systèmes (assurance-vie, Sicav,...), qui achètent des titres du Trésor. Les pouvoir publics remboursent les obligations et leurs intérêts avec l’émission de nouvelles obligations, et constituent ainsi une pyramide à la Madoff.
Aujourd’hui, le déficit public est devenu un engrenage. C’est une fuite en avant, comme pour Madoff. On emprunte de plus en plus pour assurer le service de la dette, il faut que la chaîne d’argent ne s’arrête pas, que la boule de neige grossisse toujours.
Si les Etats empruntent à des conditions bien meilleures que Madoff (les taux courts sont voisins de zéro aujourd’hui), ils remplacent les intérêts généreux que payait Madoff par leurs dépenses courantes.
Le système risque-t-il de s’effondrer comme ce fut le cas pour Madoff ?
Même si on a connu par le passé des cas de faillite d’Etats, je pense en particulier à l’Argentine, il n’y a pas de risque de défaut à moyen terme pour les grands pays. Même les plus endettés comme les Etats-Unis ou le Japon sont à l’abri. La différence entre les Etats et Madoff, c’est que personne ne veut voir un Etat tomber. Il est en quelque sorte « too big to fail », trop gros pour faire faillite.
Le Japon par exemple traîne sans difficulté deux années de PIB de dette depuis un certain nombre d’années.
Malgré les excès de ces derniers temps, le système va perdurer. Il n’en est pas moins inquiétant.
Lorsque vous parlez d’excès, à quoi pensez-vous ?
Un déficit dans une perspective de relance keynésienne peut se défendre. Le problème, c’est que des gouvernements (notamment ceux de la France) font des déficits de manière chronique, même en période de forte croissance économique.
L’exemple typique est le trou de la Sécurité Sociale. On ne veut pas prélever ce qu’elle dépense. On alimente ainsi un déficit structurel, récurrent sur les vingt dernières années. On n’a jamais profité de la croissance économique pour apurer le déficit.
Lorsque le président de la République a baissé les impôts à son arrivée au pouvoir, on n’était pas non plus dans une conjoncture de crise. Il n’y avait aucune raison de baisser les impôts, si ce n’est l’application d’une certaine philosophie politique.
Que faudrait-il faire selon vous pour stabiliser la dette publique ?
Pour couvrir les dépenses, il faudrait prélever plus d’impôts. Or, les prélèvements obligatoires sont déjà à un niveau élevé dans la plupart des pays industrialisés. On est à 45% du PIB en France. Les hommes politiques sentent qu’il y à là un plafond de verre et qu’il serait politiquement suicidaire de le dépasser. Ils ne prendront donc pas le risque d’une hausse d’impôt.
La seule solution dans ce contexte consiste à réduire les dépenses publiques. A long terme, celles-ci devraient être compatibles avec un niveau de prélèvement obligatoire de 45% du PIB.
Le plan de relance était-il justifié compte tenu de cet objectif ?
Même si je me définis comme un économiste libéral, je pense que la relance keynésienne est utile dans le contexte actuel. L’économie a été très traumatisée par la crise financière. C’est une crise économique somme toute classique : restriction du crédit, perte de confiance, effet déflationniste lié au dégonflement de la bulle financière, chômage. Au-delà de la sphère financière, il est normal que les gouvernements cherchent à limiter les effets de la crise sur la vie des gens.
Mais je ne suis pas sûr que Keynes aurait approuvé le plan de relance tel qu’on le fait. On aurait pu jouer la relance sans aller jusqu’à un déficit de plus de 8% du PIB. Les allemands ne sont pas allés jusque là. D’autres exemples nous incitent à la modération, comme celui de la Suède.
A mon sens, le grand emprunt ne se justifie pas. On risque d’avoir beaucoup d’avions renifleurs et assez peu d’investissements rentables de la part de l’Etat. Il faut faire confiance au secteur privé pour déterminer quels sont les investissements d’avenir.
Quelles mesures préconisez-vous pour faire repartir l’économie sans alourdir les déficits ?
Il existe des ressorts autres que la dépense publique. Je pense en particulier à la simplification de la vie des entreprises, par exemple en matière d’exonérations de charges sociales. La collectivité n’a aucun intérêt à ce que chaque entreprise paie des fiscalistes pour savoir à quelles exonérations elle a droit, plutôt que d’investir dans la production et les salaires.
Il en va de même pour le crédit d’impôt recherche ou pour les aides à l’investissement. Les entreprises dépensent une énergie folle pour avoir accès à ces aides. Une énergie qu’elles feraient mieux de consacrer à leurs business plans.
Propos recueillis par François Schott





