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Interview

   

Jean-François Gervais

auteur de « Web 2.0 : les internautes au pouvoir »

«La recette du succès du Web 2.0 : simple, gratuit et mondial»

(Easybourse.com) Quelles définitions donneriez-vous au Web 2.0 étant donné que chacun y va de sa propre définition et souvent prend une définition qui l’arrange ?
Il n’y existe pas de définition stricte pour le Web 2.0, conformément à la volonté de Tim O’Reilly, l’inventeur du terme et fondateur de la maison d’édition O'Reilly Media (anciennement O'Reilly & Associates), spécialisée dans les livres informatiques. Il cherchait juste un nom pour une conférence  sur le web qu’il a organisée en 2004.

Mais comme vous le soulignez tout le monde se projette dans une définition qui l’arrange. Les informaticiens se focaliseront sur les technologies quand les internautes y verront eux la facilité de mise en ligne de contenus multimédias C'est d'ailleurs le terme le plus recherché dans Wikipedia en 2006.

Pourquoi le business model des sites 2.0 se cherche-t-il encore ?
Il se cherche encore, oui et non. Des sites ont choisi un modèle économique simple : faire de l’audience pour attirer les recettes publicitaires. Il faut savoir que la publicité en ligne augmente de 30% chaque année.

Il n’existe pas de barrières à l’entrée à la création d’un site web 2.0, en conséquence de quoi il existe une énorme concurrence, notamment en ce qui concerne les sites de vidéos en ligne. Et si un site ne fait pas d’audience, il n’est pas viable à long terme, du moins pour un  « pure player ».

Si les coûts de développement pour un site Web 2.0 ne sont pas élevés, les coûts d’hébergement ne sont, eux, pas négligeables. A cela s’ajoute les coûts marketing qui sont très importants.

Que pensez-vous du rachat par de grands groupes de certains sites Web 2.0 ? Je pense en l’occurrence à YouTube ou à MySpace.
Je vais commencer par MySpace, qui est plus ancien que YouTube. Murdoch a toujours été intéressé par le on-line. Avant MySpace, il avait tenté en 1997 de racheter Pointcast, un site d'accès aux news entièrement personnalisable, un ancêtre de Netvibes

Le groupe Murdoch est un groupe de médias grand public qui recherche l’audience. La logique de Murdoch, c’est «quand il y a de l’audience, il y a de l’argent».

Selon les analystes, il n’a pas payé MySpace cher par rapport à sa valorisation actuelle.

L’audience de MySpace n’est pas restée cantonnée à un public adolescent, très volatile dans sa consommation, mais a évolué vers un public de jeunes adultes ou de musiciens qui y trouvent un tremplin pour se faire connaître.

Maintenant, avant de parler de YouTube et Google, j’aimerais rappeler  qu’avant de racheter YouTube, Google avait passé un accord pour être le moteur de recherche intégré dans MySpace. L’audience du site, c’est plus de 2 heures par mois pour environ 50 minutes pour Google, selon un sondage Nielsen d’avril 2006.

Pendant trois ans et demi, les utilisateurs de l’espace communautaire utiliseront le moteur de recherche pour effectuer leurs recherches. Par ailleurs, le site inclut des publicités gérées par AdSense, le système d’affichage de publicités contextuelles.

Cela permet à Google de créer artificiellement de la valeur et par cette opération Google barre également la route à un concurrent qui aurait aussi souhaité y aller.

YouTube est l’une des premières audiences mondiales, mais YouTube est un site qui coûte cher en hébergement. Google a les « data centers » nécessaires pour faire face a ces coûts en attendant de trouver un modèle économique fiable.

Avant YouTube, Google avait racheté Writely, un traitement texte en ligne, et Picasa, un gestionnaire de photos.

Quand Google met 1,6 milliards de dollars sur la table pour YouTube, cela créer une véritable dynamique à laquelle, la progression du cours de l'action depuis le rachat le démontre, tout le monde pour l'instant adhère.

Qu’est-ce qui vous frappe le plus dans le Web 2.0 ?
Sans aucun doute, l’appropriation par les internautes des technologies, alors que cette appropriation n’était pas une évidence au départ. Un peu comme le téléphone portable dont les fonctionnalités (SMS, appareil photo...) ont complètement modifié nos modes de communications.

Oui, d’ailleurs comment expliquez-vous le succès du Web 2.0 ?
Il y a, à mon sens, plusieurs explications. Il y a certes une explication narcissique - l’envie d’être reconnu comme écrivain, chanteur, etc. -, une mise en scène de soi-même, cela d’autant plus que nous vivons à une époque où les images occupent un rôle majeur dans nos sociétés, mais pas uniquement. Je pense qu’il y a également une réelle volonté d’échanger, de partager, et de personnaliser sa consommation du web.

Par ailleurs, il faut considérer l’existence d’une identité numérique : un «moi» numérique dans un monde numérique. Pour un individu, c’est le prolongement de sa vie quotidienne. Il avait les outils (appareil photo numérique, téléphone portable, web cam…), le Web 2.0 lui permet de les orchestrer.

La recette du succès du Web 2.0 : simple, gratuit et mondial.

Que pensez-vous de la une du Time qui a titré : la personnalité de l’année, «Vous». Selon le magazine américain nous contrôlons l’ère de l’information.
C’est vrai. Le magazine l’a bien compris (les chiffres sont là, les utilisateurs se comptent par centaines de millions). Le rachat de YouTube par Google, à la fois par son montant et la forte personnalité de Google, a fait émerger une véritable prise de conscience que le web 2.0 était une réalité tangible et pas un simple effet de mode.

Le Time aurait pu choisir de mettre en avant les services comme YouTube ou MySpace, mais il a privilégié les utilisateurs, qui in fine déterminent le succès ou l"échec d'un service web 2.0.

Que pensez-vous du débat portant sur les sites Web 2.0, souvent qualifiés de diffuseurs illégaux de contenus copyrighté ou de Vidéo Gag géant ?
Je ne vais pas commenter la première partie de la question, les sites sont responsables et luttent contre les contenus illégaux, par contre, concernant l'aspect «Vidéo Gag» géant, c'est un reproche fréquemment adressé à ces sites Il existe un mot en allemand, «Schadenfreude», qui pour définir cette tendance «naturelle» à se moquer des petits maux des autres (chutes, gaffes...). Parallèlement, les internautes peuvent eux-mêmes signaliser les contenus qui peuvent réellement offenser.

Ce n’est pas dramatique de perdre 2 minutes de sa vie en regardant une de ces vidéos. Il y a une très grande tolérance des internautes vis-à-vis des contenus. Regardez sur YouTube, ou Dailymotion, vous constaterez qu’il n’a que très peu de commentaires méchants.

Par ailleurs, il n’a pas que des vidéos humoristiques dans le Web 2.0, on trouve également des films d’écoles de cinéma, des films artistiques… des genres difficiles à voir en dehors de festivals spécialisés.

La nouveauté c'est l'arrivé de contenus légaux, les majors de disques et les télévisions ont compris que les sites de partage de vidéo sont des plateformes promotionnelles efficaces et gratuites!  En un mois de présence sur YouTube, certaines émissions de CBS ont enregistré plus de 200 000 nouveaux téléspectateurs.

Pour conclure, quelle définition donneriez-vous au Web 3.0 ?
C'est une hypothèse mais le Web 3.0, si il apparaît de manière aussi évidente que le web 2,0, évoluera sans doute autour du concept de «web sémantique».
Le «semantic web» fait déjà l'objet de recherches théoriques, de la part du créateur initial du web, Tim Berners-Lee, depuis plusieurs années.

Aujourd’hui, les moteurs de recherche ne font pas la différence entre les citations d'ouvrages écrits par Victor Hugo et des pages web sur Victor Hugo lui-même.  La problématique est encore plus complexe pour les images et les sons.

Avec le web 2.0, l'utilisateur expérimente déjà, la dimension sémantique, en mettant des «tags» , des descripteurs sur ses images ou vidéos. Mais pour un  même lieu ou une même personnalité, chacun la décrira à sa manière.

Un web sémantique plus rigoureux, permettrait de redonner de la valeur à chacune des informations ou médias présents sur Internet, en les contextualisant.

C'est déjà le cas sur, Flickr, le site de partage de photos, propriété de Yahoo!, selon moi, un des plus abouti des sites web 2.0 On peut y tagger ses photos à partir des leurs coordonnées GPS en utilisant Yahoo! Maps. Ensuite retrouver d'autres photos prises au même endroit, devient un jeu d'enfant.

Autre exemple, le moteur de recherche Exalead, propose une fonction novatrice, la «clusterisation»  qui offre des thématiques pour mieux cibler sa recherche sur un sujet donné.

De manière paradoxale, on peut déjà mesurer l'importance de  la sémantique par ses détournements. Certaines personnes vont délibérément donner de mauvaises «tags» à leurs vidéos pour qu’elles soient plus amplement visionnées. Elles vont par exemple utiliser des mots issus du vocabulaire du X ou le nom de personnalités connues et recherchées sur le web comme Paris Hilton ou Britney Spears.

Propos recueillis par M.E.



Publié le 12 Février 2007

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Son parcours


Doctorant en médias numériques à la Sorbonne, titulaire d’un DEA en multimédia, il est responsable de la filière Multimédia à la Direction de la Formation de l’Ina. Il scrute le Web depuis 1994.

Auteur de « Web 2.0 : les internautes au pouvoir », publié en février 2007

 
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