Jean-Paul Betbèze
Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA, membre du Cercle des économistes, et du Conseil d’analyse économique
«Deux éléments sont indispensables pour sortir de la crise : une liquidité moins chère, plus ample et plus longue, et le développement de garanties sur les SICAV»
(Easybourse.com) Selon-vous l’inflation n’est pas une préoccupation sur le moyen terme ?
Pour lutter contre l’inflation, on a inventé quelque chose qui s’appelle la déflation. Un peu comme pour lutter contre le choléra, on a inventé la peste. La question qui se pose est celle de savoir si la peste va réussir à vaincre le choléra.
Je pense en effet que la déflation, non pas sur les prix des biens et services mais sur les prix de l’actif : les maisons et les actions, aura le dessus sur l’inflation.
Vous estimez que nous faisons face à deux types de crise…
Nous sommes en premier lieu confrontés à la crise qui vient du monde américain qui représente le quart de la richesse mondiale, et qui a trouvé son origine dans les crédits subprimes. Ce premier monde est affecté par un fort ralentissement économique qui a entraîné l’Europe dans son sillage.
Pendant quelque temps, on s’est interrogé sur le fait de savoir s’il y aurait un découplage de la croissance des grands pays émergents, en particulier des BRIC avec cette dégradation prononcée de la conjoncture dans les pays développés.
On s’est alors aperçu que ces grands pays émergents connaissaient également un certain fléchissement de leur essor économique et que la tendance devrait perdurer ; la Russie étant en première ligne.
La deuxième crise est liée à l’inflation dans les pays émergents qui se manifeste dans le prix des produits agroalimentaires, des métaux et de l’énergie. Si cette inflation a ralenti depuis, elle a tout de même permis d’atteindre des niveaux historiquement élevés dans les grandes régions développées, avec 6/7% aux Etats-Unis et 4% en Europe.
Dans ces conditions, l’Europe se situe dans une situation particulièrement inconfortable ?
La BCE est effectivement partagée entre deux préoccupations. D’un côté, les pays européens connaissaient une inflation significative des prix des matières premières et de l’autre, il y avait une baisse considérable des prix des actifs (maisons et actions) qui entraînait un risque récessif beaucoup plus violent.
Pendant longtemps, le risque de l’inflation avait été jugé plus important par la BCE. Ceci a depuis été modifié. En effet, le risque de ralentissement économique puissant a rendu la crise bancaire et financière plus importante.
Les pays émergents sont tous en train de céder à la logique de dominos…
Ces pays BRIC ou périphériques du système sont des pays plus fragiles, les réactions du marché sont de ce fait plus violentes. Les difficultés rencontrées ont été considérables dans des pays comme l’Ukraine ou la Serbie. Des interrogations majeures portent sur la Russie.
Que faire ?
Pas la peine d’affoler la population, c’est déjà fait. Les médias parlent de plus en plus fort en pensant de moins en moins. Depuis le début, il était admis que la crise américaine devait terminer avec un RTC (Resolution Trust Corporation) à l’instar de ce qui avait été mis en place dans la crise des Savings & Loans*
A l’époque on avait mis les crédits non performants dans un «fait-tout» à cuire à feux doux. On a ouvert le «fait-tout» en 1995. Et on a balancé ce qu’il restait dans le déficit budgétaire. Personne ne s’en était aperçu. C’est ce que prévoit le plan Paulson.
Certes, les sommes en jeu ne sont pas équivalentes. Elles représentaient il y a un peu plus de 15 ans au moment de la crise des Savings & Loans, le 10ème des sommes d’aujourd’hui.
D’un coté on avait eu un plan chiffré à 50 milliards de dollar, de l’autre un plan estimé à 700 milliards. Les angoisses ne sont donc pas les mêmes. Mais formellement, la secousse actuelle est quelque chose que nous avons vécu.
La situation en Europe vous semble t-elle tout aussi grave ?
Non. Les dégâts ont été moins graves, plus petits, plus limités. Néanmoins, ce qui fait défaut en Europe, c’est le jeu personnel joué par les pays européens. Chacun à son tour, les irlandais, les anglais, les allemands et les italiens ont indiqué ce qu’ils souhaitaient faire.
Le jeu a été non coopératif. Ce qui a été une autre manière de faire des bêtises. A partir d’un choc qui n’est pas venu de chez elle, parce que ses membres n’ont pas su coordonner de manière efficace leurs actions, la sortie de crise est apparue comme plus compliquée sur le vieux continent.
Avec les garanties données à Fortis, nous sommes quasiment entrés dans un domaine de distorsion de concurrence.
Est-ce qu’il faut être inquiet ?
Evidemment. Pour autant les ouragans ont vocation à s’arrêter à un moment ou à un autre. Je pense que l’ouragan américain est stoppé avec le plan Paulson. Une page a été tournée. La voie vers une sortie a été trouvée.
Cependant, si les Etats-Unis ont fait le travail, et qu’il n’y a plus qu’à attendre que cela fasse effet, les européens viennent de commencer.
Nous ne pouvons avoir une sortie de crise que par la liquidité ?
Aussi bien les Etats-Unis que les Européens ont utilisé plusieurs outils pour tenter de remédier à la situation. On a nationalisé une partie, tué une partie, marié une partie. Je pense qu’il y a lieu d’embaumer le reste et de mettre le tout dans beaucoup plus de liquidité moins chère.
Cette liquidité doit non seulement être moins chère mais également plus ample et plus longue.
Nous devons aller vers 3% de taux d’intérêt en Europe, vers les 3 mois, et avec une large diversification de produits, notamment des collatéraux.
Résoudre le problème de confiance est important mais pas suffisant. Il faut absolument réinstaurer la confiance entre les non banques et les banques ?
L’argent est historiquement dans les non banques : les gestionnaires d’actifs, les investisseurs…
Ainsi, le problème réside moins dans le fait que les banques se regardent entre elles comme des entités défaillantes, que le fait que les non banques regardent ces mêmes banques comme des entités qui pourraient défaillir à tout moment.
L’affaire Lehman Brothers a accentué cette crainte. Alors que l’établissement était vendredi au positif, il était au tapis dès lundi matin. Le problème n’est pas interbancaire. Il est inter non bancaire.
Si on considère les statistiques sur les grandes banques, l’argent va dans les non banques, autrement dit, dans les bons du Trésor à 3 mois.
Si on regarde la courbe des rendements et l’évolution de la courbe des taux, le rendement du 3 mois américain est égal à 0, et le rendement du trois mois européen ne l’est pas beaucoup plus. Donc, il y a une déformation complète de la courbe des taux.
Les gestionnaires d’actifs aujourd’hui sont congelés sur la liquidité. Ce qui peut s’expliquer par le fait qu’ils sont chargés de gérer pour le compte de leurs clients. Il faut développer des garanties sur les SICAV.
Propos recueillis par Imen Hazgui
*Crise des Savings & Loans
En 1990, une crise de l'immobilier entraîna la faillite de centaines de Savings & Loans, des banques de dépôts spécialisées dans les prêts hypothécaires (généralement des établissements mutualistes). Les marchés s'en ressentirent bien sûr : de juin à octobre 1990, le S&P 500 ajusté de l'inflation chute de 15%.
Un rythme très similaire à celui de l'actuelle crise, qui sur ses cinq premiers mois entraîna une baisse de l'indice S&P 500 de 12%. Mais entre les deux crises, une différence de taille : celle des S&L s'arrêta au bout de cinq mois après une nationalisation quasi complète des S&L.
Source : JDN économie





