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Interview

   

Pierre Concialdi

économiste, membre du collectif Autres chiffres du chômage et du Réseau d'alerte sur les inégalités

«L’abaissement du coût du travail n’est pas la solution au chômage»

(Easybourse.com) Le 8 février, vous avez adressé une lettre au directeur de l’Insee réclamant la publication de l’enquête Emploi 2006. Quel accueil a été réservé à votre courrier et avez-vous reçu une réponse de l’Insee ?
Le directeur de l’Insee a répondu à notre lettre ouverte pour confirmer ce qui avait déjà été annoncé publiquement, à savoir que l’Insee exposerait, lors de la réunion de la formation emploi-revenus du Cnis du 8 mars prochain, les raisons qui l’ont conduit à reporter la publication annuelle du taux de chômage BIT effectuée tous les ans en mars. Le directeur de l’Insee a aussi confirmé que des estimations mensuelles provisoires de chômage continueront à être publiées, assorties d'un «avertissement». En d’autres termes, l’Insee continuera à publier des chiffres dont tout le monde conteste la crédibilité. Par exemple, le directeur général de l’Unedic, Jean-Pierre Revoil, a publiquement critiqué ce choix de l’Insee.

Le collectif dont vous faites partie (Autres chiffres du chômage) dénonce un trucage du taux de chômage, considérant que le gouvernement ne prend pas en compte ce que vous appelez les chômeurs «invisibles» ? Qui sont-ils ?
Nous ne parlons pas de trucage et la montée de ces «chômages invisibles» n’est pas un phénomène nouveau. Au début des années 1980, la part des demandeurs d’emploi inscrits à l’ANPE et non recensés dans le baromètre «officiel» du chômage était légèrement supérieure à 10% Elle a augmenté régulièrement à partir de 1985 pour atteindre plus de 50% en 2006. Certains de ces chômeurs invisibles n’ont jamais été comptabilisés dans la statistique officielle : les chômeurs des DOM, ceux qui recherchent un emploi temporaire ou à temps partiel et les personnes non immédiatement disponibles pour occuper un emploi. Depuis 20 ans, de nouvelles catégories ont été écartées du chiffre officiel : les dispensés de recherche d’emploi et les demandeurs en «activité réduite».

Quel type de pression les chômeurs subissent-ils de la part de l’ANPE ? Et les employés de l’ANPE de la part de leurs supérieurs ?
Avec la mise en place du suivi mensuel personnalisé (SMP) depuis le début de l’année 2006, les chômeurs sont convoqués tous les mois à l’ANPE. Le problème est que, faute de moyens et faute d’emploi sur le marché du travail local, l’entretien vire la plupart du temps au contact rapide et largement formel. Il s’agit donc d’un suivi fictif destiné avant tout à mettre la pression sur les chômeurs…et à augmenter le nombre de radiations. A chaque fois que l’ANPE a intensifié le suivi des demandeurs d’emploi, le risque de radiation a augmenté. C’est le cas aujourd’hui, comme cela s’était passé à partir de 2001, avec la mise en place du «projet d’accompagnement personnalisé» (PAP).

A combien estimez-vous le nombre réel de personnes sans emploi en France aujourd’hui ?
La question ne se limite plus aujourd’hui au fait d’être sans emploi. Au motif (ou au prétexte) de lutter contre le chômage, les gouvernements successifs ont favorisé l’essor de la précarité et des petits boulots, notamment avec les politiques d’exonération de côtisations sociales sur les bas salaires. Ces politiques sont loin d’avoir résorbé le chômage mais elles ont poussé au développement d’emplois précaires. Selon un rapport du Commissariat général du plan (CGP) publié en 1997, 7 millions de personnes voyaient leur situation «directement affectée d’une façon ou d’une autre et plus ou moins gravement par l’évolution de l’emploi.». Un ordre de grandeur sans doute minimum aujourd’hui.

Quelle est l’importance du sous-emploi aujourd’hui dans l’Hexagone ?
Malgré les recommandations de Organisation Internationale du Travail (OIT), on ne dispose pas de mesure statistique régulière du sous-emploi dans notre pays. A travers l’enquête Emploi, on connaît le nombre de personnes qui travaillent à temps partiel et souhaiteraient travailler davantage. On en dénombre 1,23 million en 2005, très majoritairement (79%) des femmes. Il faudrait y ajouter les personnes qui ont renoncé à chercher un emploi dissuadées par les difficultés du marché de l’emploi (les chômeurs «découragés»), ou pour d’autres raisons (maladie, charges de famille, etc). L’économiste Jean Gadrey évalue au total à 1,8 million l’ensemble de ces personnes en situation d’inactivité subie .

Selon une enquête franco-allemande Ipsos/Genworth de juin 2006, 64% des Français estiment que le risque qu’ils se retrouvent un jour au chômage est important, et 28% jugent ce risque très important. Des chiffres surprenant non ?
Au cours d’une année, près d’un quart des personnes présentes sur le marché du travail s’inscrivent au moins une fois à l’ANPE comme demandeurs d’emploi. Sur une dizaine d’années, ce pourcentage s’élève à plus de 40%. La diffusion des situations précaires est donc beaucoup plus large que ne pourrait le faire penser un simple taux de chômage à une date donnée. Une étude réalisée en 2004 par l’Institut de recherches et documentation en économie de la santé (IRDES) sur la vulnérabilité sociale montrait que près de 30 % de la population déclarent avoir connu des périodes d’inactivité involontaire. Les chiffres que vous citez ne sont donc guère surprenants.

Quelles mesures le collectif préconise-t-il afin de lutter contre le chômage ?
Aujourd’hui, il faut non seulement lutter contre le chômage mais aussi contre la précarité. Les organisations syndicales et les associations de chômeurs ou de précaires qui font partie du collectif ont formulé des propositions dans ce sens. L’objectif du collectif n’est pas d’élaborer une synthèse mais de mettre ces questions en débat. Ceci dit, on peut déjà tirer les leçons du passé : l’abaissement du coût du travail n’est pas la solution au chômage. Cela se traduit au contraire par une dégradation et une paupérisation croissante des salariés. Il faut rompre avec ces politiques endossées depuis le début des années 1990 par les gouvernements de gauche et de droite.

Propos recueillis par C.P.



Publié le 26 Février 2007

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Collectif Autres chiffres du chômage


Le collectif Autres chiffres du chômage a été créé à l’initiative du Réseau d’alerte sur les inégalités (RAI). Il rassemble des associations, des chercheurs et des syndicats autour des questions du chômage et de la précarité (Agir ensemble contre le chômage (AC !), Mouvement national des chômeurs et précaires (MNCP), Réseau stop précarité, CGT-Insee, Syndicat national unifié de l’ANPE, etc.).

A partir de décembre et tout au long de la campagne présidentielle, le collectif se propose de publier, chaque fin de mois, un peu avant la sortie du chiffre officiel du chômage, une note critique des chiffres officiels et proposant des alternatives statistiques.

Le collectif veut ainsi inciter le prochain gouvernement à mettre en place un système cohérent d’observation conjoncturelle du chômage et de la précarité. Il souhaite également contribuer à ce que la question sociale prenne toute la place qui lui revient dans le débat électoral.

 
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