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Affaire Renault: quand la France découvre l'espionnage industriel

Affaire Renault: quand la France découvre l'espionnage industriel

(Easybourse.com) La France est toute secouée après l'affaire d'espionnage industriel dont Renault aurait été victime. L'opinion publique découvre une pratique largement répandue et loin de relever du film de science-fiction.

C’est l’histoire de trois ingénieurs français en voyage d’affaires en Chine. Se sachant épiés, les trois larrons décident de parler breton dans leur chambre d’hôtel. Excédés, des membres des services de renseignements chinois se présentent à leur chambre pour les prier de reprendre langue en français uniquement. Cette anecdote est très emblématique des différences culturelles sur les questions d’intelligence économique. La Chine veut monter en gamme, et veut acquérir les technologies qui lui permettront d’augmenter la valeur ajoutée plus en amont, et ne plus se contenter d’être «l’atelier du monde». Les Chinois sont prêts à tout pour acquérir des technologies : clauses de transfert de technologies dans les contrats commerciaux, rachat d’entreprises à la pointe (comme Volvo racheté par Geely)… Les enjeux sont colossaux et la Chine n’est pas la seule à vouloir économiser plusieurs années de Recherche et Développement, la Russie est également un prédateur. A cette fin, ces pays ne s’embarrassent pas de manières et pratiquent allègrement l’espionnage industriel. Ainsi, la

La méthode de l’intelligence économique est jugée inadmissible en Europe, mais ce système de valeur est toute relative et n’engage que l’Europe

piste chinoise serait privilégiée par la direction de Renault dans son affaire d’espionnage industriel, révélée après la mise à pied de trois cadres du groupe automobile.

«C’est la guerre! Il faut que les Français arrêtent avec l’angélisme et une certaine forme de naïveté» explique Antoine Nodet, spécialiste des questions stratégiques et de Défense au cabinet AA Fineval. D’après lui, les Européens ont baissé la garde depuis la chute du Mur de Berlin. C’est Bill Clinton qui a ouvert la boîte de Pandore dans les années 1990 en élevant au rang de doctrine économique, la pratique de l’intelligence économique sous toutes ses formes. «La CIA a opéré une mutation de sa mission politique en une mission économique» explique Antoine Nodet.

Le ministre de l'industrie prend l'affaire
d'espionnage chez Renault très au sérieux.

Cela n'arrive pas qu'aux autres

Pour Frédéric Saffroy, avocat spécialisé dans les questions d’intelligence économique au cabinet Alérion (lire son interview), «les entreprises françaises doivent prendre conscience de la menace car elle est réelle». «Il y a le syndrome du "ça n’arrive qu’aux autres"» ajoute-t-il. Ces pays sont prêts à tout, ce que les Européens ne semblent pas avoir compris. «La méthode de l’intelligence économique est jugée inadmissible en Europe, mais ce système de valeur est toute relative et n’engage que l’Europe» observe Antoine Nodet.

Frédéric Saffroy remarque que le développement des technologies n’arrange rien. «En un clic de souris, vous pouvez télécharger plusieurs giga-octets de documents sur une clé USB. Ou pire, là où il était encore possible d’intercepter une enveloppe, l’envoi de mails est irrécupérable» illustre l’avocat d’affaires. Mais le facteur humain reste la variable la plus aléatoire, et la plus dangereuse pour les entreprises. «Les ressorts psychologiques sont multiples. Il est difficile de maitriser les motivations d’actes de trahisons : l’argent, l’égo, les questions idéologiques…» avance Antoine Nodet. Aux Etats-Unis, cette pratique est courante, et acceptée. Des agences d’intelligence économique ont développé de multiples méthodes du rapprochement des réseaux d’anciens élèves à la coopération avec des agences gouvernementales. D’autres pays utilisent

Nous sommes dans une société qui ne protège pas ses entreprises

d’autres méthodes, et certains ont les mains souillées de sang.

Bridgestone, une exception?

Quid de la France? «Il existe deux facettes dans l’intelligence économique, la prise d’informations publiques, et l’activisme offensif. Or, la France occulte cette seconde facette, d’une manière générale, nous sommes dans une société qui ne protège pas ses entreprises» explique Antoine Nodet. Pour Frédéric Saffroy, les entreprises doivent prendre leurs responsabilités et doivent apprendre à mieux se protéger. «Les textes de lois existent, les outils du droit sont déjà multiples» clame l’avocat.

Il reste toutefois des exceptions. Il y a quelques années, un salarié de Michelin a proposé de dévoiler à Bridgestone les plans d’un pneu high tech. Le concurrent japonais livre au français une bataille sans merci sur la scène internationale. Il a toutefois dénoncé le salarié malveillant à la direction de Michelin, comme préserver une concurrence sans coup bas. Un message d’espoir dans un monde de brutes !
Nabil Bourassi

Publié le 07 Janvier 2011