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Vers quelle politique de valorisation du capital humain national ?

Toutefois, une politique de valorisation du capital humain national pourrait selon nos interlocuteurs opportunément combiner « soft law » et « hard law » dans certains domaines. Il s’agit de valoriser toute la chaîne de valeur du capital humain de façon coordonnée et en synergies pour optimiser l’ensemble des réservoirs de compétences susceptibles de générer compétitivité et croissance : de l’amont (formation initiale) à l’aval (formation continue), en intégrant toutes les composantes du capital humain (y compris juniors, seniors, femmes, populations en situation difficile). Sans aucunement prétendre à couvrir le sujet de façon exhaustive, nous nous limitons à livrer la synthèse d’analyses identifiées lors de nos recherches académiques ou de nos interviews.

Formation initiale en amont

La formation initiale est un sujet crucial. Nouvelles Clés (Avril-Mai 2014), avec un panel de 21 économistes, a sélectionné l’éducation parmi les thématiques les plus impactantes pour la croissance : les 20% de la population mondiale illettrée coûterait 7% du PIB global. L’éducation a un effet direct sur la productivité et les revenus. Dans ces deux domaines, le Pakistan et la Corée du Sud enregistraient en 1950 des moyennes similaires. Actuellement, les coréens restent globalement 12 ans dans le système éducatif, les Pakistanais moins de six : même si ce n’est pas le seul facteur explicatif, depuis 1950, le PIB sud-coréen a été multiplié par 23 et celui du Pakistan par trois.
Selon le classement PISA 2013 réalisé par l’OCDE, visant à positionner les pays en fonction de la performance de leur système éducatif, la France passe de 22ème en 2009 à 25ème en 2013. La France manifesterait un recul depuis 2003 dans l’enseignement des sciences en passant de pays performant à pays dans la moyenne (cependant, c’est l’inverse pour l’enseignement des lettres). Par ailleurs, la France enregistrerait des inégalités fortes concernant la performance des élèves : la performance du système éducatif reposerait sur ses élites tandis que la situation de la frange inférieure se dégraderait avec un échec scolaire grandissant : 140.000 décrocheurs sortent chaque année du système scolaire sans qualification. Ces inégalités sont à mettre en regard du statut économique des élèves (les élèves issus de l’immigration enregistrent parmi les plus bas résultats de l’OCDE). Certains éléments d’analyse sont tirés de ces observations par nos contributeurs. Tout d’abord, le processus d’ascension sociale semblerait bloqué. Les élèves des classes les plus défavorisées s’enfonceraient dans l’échec scolaire, ce qui manifesterait une rupture dans l’égalité des chances ne permettant pas de développer le capital humain d’une grande partie de la population. D’autre part, l’absence de culture d’évaluation des politiques publiques éducatives (internalisée en France) est relevée.
La France pourrait s’inspirer des politiques publiques mises en place dans certains autres pays de l’OCDE que l’organisation identifie comme contributives à une meilleure valorisation du capital humain dès la formation initiale. Il semble qu’une redéfinition du socle commun des compétences (en particulier celles nécessaires sur le marché du travail de demain) et un investissement accru dans le primaire, pour que les élèves maîtrisent les compétences de base, soient nécessaires . Des leviers seraient d’améliorer l’efficacité des tutorats pour accompagner les jeunes enseignants et de créer des incitations pour des enseignants expérimentés plus nombreux dans les établissements difficiles. Il pourrait également être envisagé de trouver d’autres alternatives au redoublement en cas de difficultés et de développer la formation professionnelle continue pour les enseignants. Enfin, une piste serait de renforcer les passerelles entre l’Education nationale et les entreprises en développant l’apprentissage : c’est le sens du « Pacte de l’alternance pour la jeunesse » rendu public par le MEDEF. Certaines de ces mesures sont plus visibles que d’autres. Tous ces leviers pourraient être combinés pour améliorer la formation initiale et le développement du capital humain des générations futures.

Notes
1 Malgré le manque de mesures macroéconomiques à cet égard, les investissements immatériels étant difficilement identifiables en tant que tels parce que le plus souvent considérés comme des charges intermédiaires, en comptabilité nationale.
2 M-A. Andrieux & D. Fernandez Poisson, Gouvernance de l’innovation : Quels enjeux de compétitivité ?, Revue DFCG, Juillet-Aout 2012
3 Jérôme Haas est décédé début Mai 2014, après la publication de son interview.
4 La valeur des entreprises est d’ores et déjà majoritairement (aux deux tiers en moyenne) constituée d’actifs immatériels, la croissance de certains secteurs (services, industries pharmaceutiques et agro-alimentaires, luxe, NTIC, grande distribution…) étant néanmoins plus déterminée que d’autres par l’immatériel.
5 Cf. Tribune Sciences Po de l’immatériel, dirigée par Marie-Ange Andrieux - « Quels enjeux de l’immatériel dans la sphère publique » - easybourse.com.
6 Cf. dossier de la Tribune Sciences Po de l’immatériel – « Quels enjeux de l’immatériel dans les associations & fondations »
7 Bien vouloir se reporter aux références correspondantes de la bibliographie de la Tribune Sciences Po 2013-2014, disponible sur easybourse.com
8 Interview de Guy Mamou-Mani, Syntec Numérique
9 N. Fleury, « Âge d’entrée à l’école, accumulation de capital humain et parcours scolaire »
10 J. Lê, « A qui profite la formation en entreprise ? », Revue d’économie politique, 2013/4
11 Interview de Alain Trannoy, CAE
12 Rapport de l’OCDE, “Mieux travailler avec l’âge”, du 30 janvier 2014
13 Commissariat général à la stratégie et à la prospective, Lutter contre les stéréotypes filles-garçons, janvier 2014
14 G. Boloni, « The political economy of active labour market policy », Reconciliation of work and welfare in Europe RECWOWO publication, 2010
15 Interview de Alain Trannoy, CAE
16 Voir « Gouvernance de l’innovation : quels enjeux de compétitivité ? » MA Andrieux/D Fernandez-Poisson – Revue Echanges
17 Pour mettre la France en conformité avec les nouvelles normes internationales de comptabilité du système de comptes nationaux (SCN 2008) et du système européen de comptes (SEC 2010).
18 Victor Hugo