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Interview de Pierre Bagnérès : directeur juridique et des Ressources Humaines de Gaumont

Pierre Bagnérès

directeur juridique et des Ressources Humaines de Gaumont

Le film est considéré comme un actif immatériel et constitue l’actif immatériel par excellence de Gaumont

Publié le 03 Juillet 2007

Quels sont les actifs immatériels liés à la production cinématographique ?
Même s’il est gravé sur une pellicule ou un support numérique, le film est considéré comme un actif immatériel et constitue l’actif immatériel par excellence de Gaumont. Il s’agit en effet avant tout d’une œuvre de l’esprit, donc d’un produit de l’imagination d’une personne. L’activité de Gaumont s’organise autour de cet actif immatériel : il s’agit d’organiser sa production, sa sortie en salle, la vente des droits audiovisuels.

Les autres actifs immatériels de Gaumont, qui ne représentent qu’une part minime, sont les logiciels de gestion/logistique ou les droits musicaux sur les bandes originales des films, mais ils sont en général amortis rapidement (respectivement sur trois et deux ans).

Quelles sont les modalités de comptabilisation de ces actifs immatériels (valeur d’entrée, modalités d’amortissement, modèles de valorisation retenus pour les revues de valeur en fin d’exercice) ?
La valeur d’entrée des films est leur coût d’acquisition qui peut-être soit leur coût de production, si le film est produit par Gaumont, soit le coût d’achat des droits d’exploitation, s’il s’agit d’un film produit par une autre société. Lorsqu’il s’agit d’une coproduction, la valeur d’entrée est représentée par la part qu’a apportée Gaumont dans les investissements liés à la production.

L’amortissement d’un film s’étale en général sur dix ans, c’est-à-dire que l’amortissement est calculé en fonction des recettes que ce film est susceptible de générer sur une période de dix ans, conformément aux nouvelles normes IFRS en vigueur. Il faut notamment anticiper les ventes des droits audiovisuels à l’étranger et aux chaînes de télévisions. Toutefois le plan d’amortissement peut-être réévalué selon que le film a été un succès ou un échec : si le film n’a pas marché, la période d’amortissement va être raccourcie (par exemple le film «La faute à Fidel» n’a pas eu le succès escompté). Au contraire, si le film a des recettes plus importantes que prévues parce qu’il connaît un grand succès, il sera réévalué à la hausse (comme par exemple «Je vous trouve très beau»).

Gaumont a également un partenariat de distribution avec Columbia afin d’aider à l’amortissement des «grands films» pour lesquels l’investissement est élevé.

Comment les actifs immatériels sont-ils liés aux actifs matériels ?
L’exploitation cinématographique des films est un autre métier. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, Gaumont ne supporte pas à elle toute seule le coût de location et d’entretien des salles de cinéma. Elle possède un partenariat avec Pathé qui a donné naissance à Europalace, société qui gère l’ensemble des salles Gaumont-Pathé.

Les films sont la principale richesse de Gaumont (les actifs immatériels représentent 8 fois les immobilisations corporelles, et les films représentent 98% des actifs immatériels au bilan). Comment Gaumont choisit-elle les films qu’elle va produire ou acquérir ?
La production cinématographique est une production artistique avant tout. Pour cette raison, le facteur principal qui conduit la société à valider un projet de film est le coup de cœur, l’intérêt et l’émotion que ce projet peut susciter chez les personnes chargées de sélectionner les films. Le critère de sélection d’un film est donc avant tout le ressenti des producteurs.

D’autre part il n’y a pas de contrats dans l’industrie cinématographique qui lient un scénariste/réalisateur à un producteur pour ses cinq films à venir. Un contrat d’exploitation est signé à chaque film, dans lequel l’auteur du film cède les droits d’exploitation. Le rapport de confiance et de fidélité qui peut s’instaurer entre les producteurs et les scénaristes/réalisateurs est très important. C’est ce qui permet à la coopération entre les deux parties d’aller souvent bien au-delà d’un film. Elle dure au contraire plusieurs années et se renforce au fil des succès enregistrés. Lorsque Gaumont accorde sa confiance à un jeune cinéaste, il n’est pas rare qu’elle le suive ensuite tout au long de sa carrière.

Quelles sont les modalités de conservation de ce patrimoine immatériel à travers la conservation du patrimoine matériel support des films ?
A l’heure actuelle, les films sont stockés grâce aux pellicules, à moins que le film ait été tourné directement en numérique (ce qui est possible depuis quelques années mais reste extrêmement rare, sauf pour les films d’animation). Il faut bien être conscient du fait que le stockage numérique des films pose un problème de lecture à  long terme : comment lire, dans quelques années, un film enregistré en numérique sous un format X ou Y, sachant que la technologique informatique est en constante évolution ? On ne peut pratiquement plus lire aujourd’hui nos anciennes disquettes d’ordinateur par exemple. Pour cette raison, le stockage sur pellicule demeure largement la règle et n’est pas prêt de laisser place au numérique. Les pellicules sont conservées dans des conditions idéales par des laboratoires.

Un enjeu de l’innovation cinématographique des prochaines années est la diffusion en numérique dans les salles de cinéma. Cette évolution nous vient des Etats-Unis (7% des salles sont équipées à l’heure actuelle). Quand pourrait-elle arriver en France ?
La diffusion et la vente des films sur un support numérique ne pose pas de problème particulier, le film étant transformé à partir du support original, c’est-à-dire la pellicule, dans un format numérique. Cependant les sociétés françaises ont investi ces dernières années dans des appareils de projection classiques coûteux, qu’il faut d’abord amortir avant de remplacer. Pour ce qui concerne la qualité des films, la projection numérique n’est pas supérieure à la projection classique.

Comment les actifs immatériels sont-ils protégés contre la piraterie audiovisuelle ?
Les films sont des œuvres de l’esprit, qui sont protégées à ce titre par des droits d’auteurs et des droits d’exploitation. Ces droits sont organisés par le droit français, les contrats avec les acteurs et les auteurs des films, et les accords internationaux sur la propriété intellectuelle. Le développement d’Internet a bien entendu multiplié de manière exponentielle la piraterie en particulier avec le téléchargement illégal, le développement des sites de partage et des sites mettant gratuitement à disposition des vidéos en ligne.

Il est difficile de chiffrer les pertes d’une société comme Gaumont liées à ces phénomènes. D’abord il n’existe pas d’indicateur qui mesure le nombre de films téléchargés ou visionnés illégalement car une telle mesure se heurte à des obstacles techniques substantiels. Il faut aussi noter qu’il est difficile de faire la part des choses, en cas d’échec d’un film : si Gaumont n’a pas fait les recettes escomptées sur un film particulier, elle ne sait pas si cela est dû au fait que le film a été boudé par les spectateurs ou bien à la piraterie qui a particulièrement été active pour ce film. Plus que les recettes en salle, ce sont les ventes de DVD qui sont sinistrées par la piraterie.

Pour autant, il s’agit de couper court à la piraterie car elle assèche la création. Il faut donc trouver la solution économique à ce phénomène (que ce soit la participation des fournisseurs Internet, le téléchargement légal payant, ou toute autre alternative) afin que ceux qui ont pour métier la création puissent continuer à en vivre. C’est d’ailleurs pour cela qu’a été créée l’Association de Lutte contre la Piraterie Audiovisuelle (ALPA), présidée aujourd’hui par le président de Gaumont, Nicolas Seydoux.

Propos recueillis par les étudiants du projet collectif «Tribune Sciences-Po de l’économie de l’immatériel».

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