« La situation que nous connaissons sur le pétrole est aujourd’hui exceptionnelle », reconnait Benjamin Louvet directeur général délégué de Prim' Finance, à l’occasion d’une table ronde organisée aujourd’hui par la société Gestion 21. La chute du cours du baril n’est probablement pas terminée, soutient ce dernier.
Celle-ci de plus de 55% sur un an glissant s’explique par plusieurs considérations, au moins trois, rappelle Benjamin Louvet. Tout d’abord, un déséquilibre offre-demande de 2 millions de barils par jour. La consommation de pétrole a fortement baissé sur fond d’une conjoncture économique morose alors que l’offre a fortement crû grâce au vif développement du pétrole de schiste aux Etats-Unis. Le changement de politique monétaire actionné par la Réserve fédérale américaine a conduit à une importante appréciation du dollar qui a pesé négativement sur le volume des importations internationales de pétrole.
Qui plus est, la production n’a été que légèrement interrompue dans les pays du Moyen Orient en conflit, comme l’Irak. « Ce pays enregistre à ce jour une production record et devrait encore connaitre une progression de cette production dans les mois qui viennent du fait d’un accord passé avec les Kurdes qui envisage la mise sur le marché de 300 000 barils par jour additionnels » note Benjamin Louvet.
Enfin, le 27 novembre dernier les membres de l’OPEP, en premier lieu desquels l’Arabie Saoudite, ont décidé de ne pas réduire abondamment l’offre disponible. « L’Arabie Saoudite a décidé d’entrer dans un jeu de guerre commerciale de manière à évincer certains concurrents, notoirement les producteurs de pétrole de schiste américain, et de conserver sa mainmise sur ses parts de marché » explique le responsable de Prim Finance.

A découlé de l’affaiblissement du cours du baril, un effondrement des investissements à la fois chez les producteurs de pétrole de schiste et chez les producteurs de pétrole conventionnel. « Des estimations ont fait état d’un amoindrissement de l’investissement des producteurs de pétrole de schiste de 30% à 40% » relève M Louvet. « La société National Oilwell a signalé une chute de 90% des commandes faites de pièces détachées pour foreuses ». Le nombre de plateforme en activité aux Etats-Unis depuis le début de l’année 2012 est ainsi passé de 1676 le 16 janvier 2015, à 1633 le 23 janvier et 1543 le 30 janvier. C’est ce premier élément d’information qui a conduit les investisseurs à se rabattre sur les valeurs pétrolières en ce début d’année.

« A cela s’est ajouté le fort sentiment que les grandes valeurs pétrolières ne réduiront pas leur dividende » complète Emeric Préaubert, co-responsable de la gestion chez Sycomore Asset Manangement à l’occasion d’une table ronde tenue hier au Pavillon Gabriel. Le taux de distribution avoisine 60%. « Total n’a pas diminué son dividende depuis 1989, Royal Dutch Shell depuis 1945 » précise M Préaubert. L’opportunité d’avoir un rendement intéressant dans un contexte de taux très bas explique ainsi la bonne tenue de certaines valeurs pétrolières.

Pour autant, la valorisation actuelle du secteur pétrolier ne reflètent pas la totalité de la dépréciation du cours du pétrole notamment si l’on se fie à l’Histoire qui a tendance à se répéter, met en garde l’expert de Sycomore AM. Ainsi depuis juillet 2014, alors que le cours du baril a perdu 60% de sa valeur, les valeurs pétrolières n’ont corrigé que de 12%. Or en 2001, après que le prix du pétrole ait trébuché de 39%, les actions pétrolières ont abandonné 21,5%. En 2008, le rapport est de -77% pour la matière première contre -37% pour le segment des actions et en 2012 de -27% contre -15%. « Nous sommes encore loin du compte ».
Surtout si l’on part de l’hypothèse que le prix du pétrole pourrait encore s’affaiblir, la production demeurant intacte pour l’instant. De nombreux producteurs américains se sont couverts et sont encore en mesure de poursuivre leur activité. L’offre devrait donc continuer à être alimentée. D’ailleurs ce mercredi, vers 16h, les cours du baril de Brent et du baril WTI sont en diminution de 1,40% et 1,39%. Dans la foulée Total recule de 2,22%, BP de 2,13%, Eni de 0,75% et Royal Dutch Shell de 0,59%.

Vers un rebond du prix du baril à moyen et long terme


La production de pétrole devrait finir par diminuer significativement d’ici 12 à 18 mois, soutient Benjamin Louvet. La production du pétrole de schiste aux Etats-Unis pourrait être affectée à hauteur de 70%. L’anticipation de cette baisse devrait amener à une stabilisation du cours du pétrole entre 60 et 70 dollars, contre 56 dollars actuellement. « Pour cette raison principale, nous ne devrions pas descendre en dessous du seuil de 40 dollars. En cela, je ne crois pas que nous atteindrons la cible de 20 dollars avancée par certaines banques d’affaires comme Goldman Sachs ». Pour M Louvet, la comparaison tantôt faite avec ce qui s’est passé en 1986 ne fait pas sens. « A l’époque le prix du baril était passé de 35 dollars à 10 dollars. C’était alors exclusivement les producteurs de pétrole conventionnel qui avaient été affecté. Or ces derniers ont une capacité d’ajustement bien plus faible que les producteurs de pétrole de schiste».

Après stabilisation, la tendance du cours du pétrole devrait s’inscrire dans une nouvelle tendance haussière. « Selon l’Agence américaine d'information sur l'énergie, le pétrole de schiste aux Etats-Unis représenteraient finalement des réserves de 10 milliards de barils et non de 25 milliards de barils comme elle l’avait signalé en 2014. Une erreur d’appréciation avait été faite sur la capacité d’exploitation du plus gros champ d’exploitation. Celui-ci permettrait de récupérer 600 millions de barils et non 14 milliards de barils tel qu’envisagé initialement. Ces 10 milliards de barils représentent deux années de consommation des Etats-Unis ».
La déperdition de la production du pétrole de schiste s’ajouterait ainsi à la déperdition de la production du pétrole conventionnel perçue depuis 2008.

L’amenuisement de l’offre de pétrole aura le soutien des pays de l’OPEP qui ont besoin d’un prix du pétrole plus élevé pour assurer l’équilibre de leur budget et écarter le risque de tension social. « On se souviendra que l’Arabie Saoudite avait pris des mesures sociales équivalant 30% son PIB en 2008-2010, pendant le printemps arabe, pour calmer sa population. Cela avait été permis en raison d’un prix du baril élevé. Grâce à ses réserves de 750 milliards de dollars et à l’absence d’endettement, la puissance pétrolière peut présentement supporter un prix du baril bon marché lui permettant de réduire la concurrence, l’espace de quelques mois, mais guère plus » développe Benjamin Louvet.

La remontée modérée à moyen terme puis significative à plus long terme du cours du pétrole milite effectivement pour un positionnement sur les valeurs pétrolières, mais sans espérer un retour de gain immédiat. L’idée est alors soit de jouer le segment de manière tactique comme le préconise Emeric Préaubert, soit d’envisager des convictions à partir de fondamentaux solides et d’opter pour une stratégie de « buy and hold », soit d’attendre que le prix du pétrole se soit stabilisé avant d’envisager une nouvelle entrée.

« Nous avons racheté des valeurs pétrolières à la mi-décembre lorsque la dévaluation des cours de bourse nous semblait exagérée. A la suite d’un rebond de 20%, nous avons revendu nos positions. Pour l’heure nous n’en avons plus. Nous n’excluons pas le fait de revenir si des points d’entrée intéressants réapparaissent » annonce Emeric Préaubert.

Les valeurs de service parapétrolière, comme Schlumberger, Halliburton, CGG, Technip, seront probablement à préférer sur les grandes majors pétrolières dans un premier temps, avise le directeur général délégué de Prim’ Finance. Ces dernières sont plus à même de s’ajuster face à la hausse ou à la baisse du prix du pétrole. Dans un second temps, les grandes compagnies pétrolières américaines pourraient revêtir un intérêt sur fond d’une vague de consolidation du secteur déclenchée par la mise à mal des petits producteurs de pétrole de schiste.

« Le recul prononcé du prix du baril que nous avons constaté ces derniers mois constitue à mon sens une source d’opportunité qu’on ne reverra pas de si tôt », conclut Benjamin Louvet.