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Nucléaire : la sécurité coûtera-t-elle sa place de leader mondial à la France

Nucléaire : la sécurité coûtera-t-elle sa place de leader mondial à la France

(Easybourse.com) Forte de sa très longue expérience dans le nucléaire, la France se vante de disposer d'un modèle de centrale non seulement puissant mais également très sûr. Ce fleuron technologique français, l'EPR, est en effet considéré comme le plus sécurisé au monde, mais aussi le plus coûteux. Mais à l'instar du fiasco commercial entachant l'histoire du Concorde, l'échec d'Abu Dhabi pose à nouveau la question de la pertinence du modèle hexagonal…

Il aura fallu attendre la débâcle de l'équipe de France, du nucléaire, lors de l'appel d'offre d'Abu Dhabi, pour se rendre vraiment compte des limites de l'organisation industrielle actuelle de la filière nucléaire hexagonale. Jugée trop coûteuse, l'offre française a ainsi été rejetée pour la Corée du Sud qui a finalement remporté un premier contrat de 15 milliards de dollars pour 4 réacteurs aux Emirats arabes unis. Comme le répète à l'envi Nicolas Sarkozy, «l'EPR est une Rolls tout à fait adaptée à des pays comme la Chine, la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis, mais pas forcément à des pays de 10 millions d'habitants». Au-delà des dissensions entre acteurs français du nucléaire, c'est donc bien la technologie elle-même qui semble inadaptée…

Des centrales à la carte

«Nos produits correspondent à ce que nous demandent nos clients traditionnels, de ce point de vue Abu Dhabi ne correspond pas à un marché 'habituel' ; c'est ce qu'on appelle un nouvel entrant.» En effet, comme le rappelle le porte-parole d'Areva, Jacques-Emmanuel Saulnier, l'appel d'offre émirati est un cas particulier dans la mesure où il ne s'agit pas d'un pays disposant déjà d'un passé et d'une expérience dans le nucléaire.
Cela étant, ce dernier souligne le fait que «d'ici 2050, si l'on prend l'hypothèse moyenne de 400 réacteurs à construire dans le monde, 80% d'entre eux le seront dans des pays qui ont déjà du nucléaire.» Dans ce contexte, Areva viserait 1/3 du marché des nouveaux réacteurs. Quant à Anne Lauvergeon, la patronne du leader français dans la production de réacteurs nucléaires répète qu'il faudra proposer des modèles à la carte, puisque chaque pays est différent.
Du fait des exigences de sûreté des pays déjà nucléarisés (Union européenne, Etats-Unis, Afrique du Sud etc.), les nouveaux réacteurs devront remplir un certain nombre de critères de sécurité et de sûreté. Leur prix s'en fera ressentir. Selon Jacques-Emmanuel Saulnier, «on estime à environ 15% le coût supplémentaire uniquement lié au renforcement des structures nécessaires au respect des normes de sécurité.»
Ce que confirme et précise pour sa part, Jacques Repussard, l'actuel directeur général de l'Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN), le spécialiste de l'expertise sur les risques liés à la radioactivité. D'après lui en effet, «le coût de la sûreté est directement proportionnel à la puissance du réacteur.»

La sûreté, c'est combien ?

L'échec d'Abu Dhabi apparaît finalement peu surprenant, et l'aurait sans doute été bien davantage si le consortium français avait tenté de vendre ses réacteurs à l'Allemagne ou à l'Angleterre. Pour Jacques Repussard, «l'EPR est un produit haut de gamme qui n'est donc pas adapté à des pays entrants qui démarrent dans le nucléaire. Il y a en effet un vrai problème de coût de revient de l'investissement de départ.» Les nouveaux pays entrants dans le nucléaire n'ont pas forcément des besoins légitimant la construction d'un mastodonte tel que l'EPR dont la capacité de 1600 mégawatts en fait l'un des plus puissants au monde. Ces pays n'ont d'ailleurs pas non plus de réseau électrique pouvant supporter une telle puissance.
Dès lors, ainsi que le souligne le directeur général de l'IRSN, «la réflexion qui consiste à dire que la France doit se doter d'une gamme de réacteurs moins puissants et moins sophistiqués mais tout aussi sûrs, a du sens. La sûreté de l'EPR est en effet onéreuse dans la mesure où ce réacteur est très puissant et qu'il faut donc des dispositifs de sûreté à la hauteur de ces capacités.»
Cette stratégie a déjà été annoncée par Areva, dont le porte-parole rappelle que son groupe «ne fournira que les produits de son catalogue, où se trouvent justement des produits de troisième génération», dont l'EPR, mais également des réacteurs de plus faible puissance tels qu'Atmea et Kerena.
Peut-on alors imaginer que les normes de sécurité dans les pays désirant se nucléariser seraient moins exigeantes, et permettraient à de nouveaux exportateurs de réacteurs de damer le pion aux Français ? Rien n'est moins sûr, d'autant qu'une harmonisation internationale de ces normes semblent de plus en plus certaine. Le cas d'Abu Dhabi apparaît symbolique à ce titre, dans la mesure où «l'autorité de sûreté émiratie va procéder à l'examen du dossier de sûreté fourni par la Corée du sud […] Il va y avoir un travail d'optimisation du réacteur coréen qui fera qu'au bout du compte, il sera amélioré et il y aura probablement des surcoûts. En fait, étant donné qu'il s'agit d'une première pour les coréens, ces derniers devraient se trouver dans la même situation qu'Areva en Finlande…»
Pour mémoire en effet, depuis le début du chantier de l'EPR, la facture a déjà dépassé de 2,3 milliards d'euros le prix initial de 3 milliards...
Sandanassamy Nicolas

Publié le 01 Juillet 2010