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Nucléaire: le rapport Roussely est-il bien compris ?

Nucléaire: le rapport Roussely est-il bien compris ?

(Easybourse.com) L'Elysée a enfin décidé de sortir du secret le fameux rapport rédigé à sa demande par François Roussely, président honoraire d'EDF. Le conseil de politique nucléaire en a en effet tiré une série de décisions visant à remettre sur les rails la filière nucléaire française qui pâtit depuis plusieurs mois de la lutte fratricide que se livrent les PDG d'EDF, Henri Proglio, et d'Areva, Anne Lauvergeon. Mais qu'impliquent concrètement ces annonces ?

La synthèse du rapport Roussely a été rendue publique le 29 juillet dernier, à la suite de la publication des décisions prises par le Conseil de politique nucléaire réuni autour du Président de la République. Au-delà des conflits de personnes, entre les PDG d'EDF et d'Areva, qui ont émaillé l'actualité ces derniers mois, les propositions adoptées visent, selon les termes du Conseil, à «renforcer l'unité de la filière nucléaire française autour de ses champions nationaux». L'échec sur l'appel d'offres d'Abou Dhabi en décembre 2009 avait en effet dévoilé au grand jour les rivalités délétères entre EDF et Areva, que l'actionnaire majoritaire, l'Etat français, ne pouvait plus tolérer...

Ci-dessous retrouvez l'interview de Michel Rocard sur le nucléaire français:














EDF en tête : pas de surprise


Reprenant la proposition de François Roussely, le Conseil de politique nucléaire a indiqué son souhait qu'EDF prenne la tête de «l'équipe de France» du nucléaire. Cela signifie en clair que, s'agissant de l'exportation des centrales nucléaires, les deux entreprises, Areva et EDF, mettent en place «une organisation s'appuyant sur la compétence d'exploitant et d'architecte-ensemblier d'EDF». De son côté, «Areva étant présent sur l'ensemble du cycle du combustible, il est susceptible de fournir aux électriciens, EDF ou d'autres, l'ensemble des produits et services afférents au fonctionnement de sa flotte de réacteurs» souligne Jacques-Emmanuel Saulnier, directeur de la Communication et porte-parole du groupe Areva.
De ce fait, ajoute-t-il, «qu'il y est avec EDF un partenariat stratégique long terme, avec la signature d'un accord cadre englobant l'ensemble des prestations du cycle du combustible de manière quantifié et prospective, c'est ça un accord stratégique durable pour EDF et Areva !»

C'est forcément un électricien qui sera le leader pour coordonner l'offre


La part de marché d'Areva dans la vente de combustible à EDF -25 à 30% du CA d'Areva- n'ayant fait que diminuer régulièrement avec le temps, cet accord pourrait également permettre de contrecarrer cette tendance.
Cela étant, aucun détail n'a été fourni sur la réalisation concrète de ce «partenariat stratégique» entre les deux entreprises. Tout au plus, apprend-t-on, ce dernier couvrirait «l'ensemble de leurs domaines d'activité d'intérêt commun». Idéalement, comme l'indique le porte-parole d'Areva, ce type de partenariat permet «de lier les deux groupes pour tout ou partie des activités d'Areva, de manière durable et dans des conditions de partenariat gagnant-gagnant d'un point de vue économique et industriel, sans pour autant exclure une collaboration avec d'autres partenaires». Pour exemple, ce dernier rappelle les discussions en cours autour d'un partenariat stratégique avec l'indien Nuclear Power Corporation of India Limited (NPCIL), et qui pourraient donner lieu pendant 60 ans, en plus de la construction de centrales, à la livraison de combustible nucléaire et de services aux centrales.
L'exportation des centrales nucléaires est en effet l'autre argument majeur militant pour le rapprochement des deux groupes nationaux. Selon Jacques-Emmanuel Saulnier, «dans les pays qui partent de zéro [Thaïlande, Jordanie, Egypte, etc. NDLR] et où il faut l'intégralité de la filière, il est évident pour Areva que dans ces cas, qui représentent 15 à 20% du marché des nouveaux réacteurs, c'est forcément un électricien qui sera le leader pour coordonner l'offre française.» Ce qui n'exclut d'ailleurs pas qu'Areva travaille avec d'autres électriciens…

Areva et son offre élargie : et l'expérience alors ?


Pour mieux s'adresser à l'étranger, le rapport Roussely conforte la stratégie actuelle d'Areva en matière d'élargissement de sa gamme de réacteurs et qui vise la création de deux nouvelles centrales plus petites que l'EPR : l'Atmea (réacteur à eau pressurisé de 1100 MW, développé à 50% avec Mitsubishi Heavy Industries (MHI)) et le Kerena (réacteur à eau bouillante de 1200 MW, développé avec E.ON et RWE).
Dans la mesure où ces réacteurs n'ont encore jamais été exploités, l'expérience dont peut se prévaloir EDF pour l'EPR, n'a plus vraiment cours. Ce qui pose la question de celui qui en sera le premier exploitant : GDF-Suez ?

Beaucoup d'ingénieurs sont partis à la retraite, si bien qu'aujourd'hui, il y a un vrai déficit d'expérience


D'autant que, comme le précise Delphine Brault, analyste chez Oddo Securities, «cela fait déjà 20 ans que nous n'avons pas construit de réacteur, du moins en France, ce qui a provoqué une perte d'expérience importante : beaucoup d'ingénieurs sont en effet partis à la retraite. Si bien qu'aujourd'hui, il y a un vrai déficit d'expérience. Même si les groupes ne sont pas enclins à le reconnaître, ils en sont conscients : il y a eu énormément d'embauches, et ils ont essayé de retenir des employés censés partir en retraite.»
Reste que, selon cette dernière, «les vrais enjeux d'Areva aujourd'hui sont d'une part, faire la preuve de la rentabilité économique de l'EPR, et d'autre part, financer la croissance et le développement.»
Et d'ajouter que «les vrais problèmes d'Areva aujourd'hui restent cantonnés à l'EPR Finlandais», dont les retards et les surcoûts ne sont pas bons en termes d'image. Mais comme le répète Areva, «avoir autant de problèmes [sur l'EPR Finlandais], c'est aussi un bon moyen d'acquérir de l'expérience…»
Nicolas Sandanassamy

Publié le 02 Août 2010