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Inde : Areva en plein Bollywood?

Inde : Areva en plein Bollywood?

(Easybourse.com) Suite à la visite de Nicolas Sarkozy en Inde, le leader français du nucléaire, Areva, s'est enorgueilli de la signature de deux accords visant à terme la fourniture de deux EPR. Reste que les contradictions entre les annonces de l'Elysée et les informations fournies par les autorités indiennes ont révélé une méconnaissance relative de la stratégie énergétique indienne...

A en croire Anne Lauvergeon, la présidente d’Areva, «il faudra construire 350 GW» de capacité de production d’électricité nucléaire d’ici à 2030 dans le monde. Son groupe espère profiter de cette manne potentielle grâce à son modèle intégré qui lui permet de proposer à ses clients «toutes les solutions [...], en amont comme en aval de la production d’électricité». Autrement dit, de la fourniture du combustible à la gestion des déchets, en passant, bien entendu, par la construction des centrales nucléaires.
Fort de ses compétences uniques, le groupe Areva a déjà convaincu la Chine de construire 24 tranches nucléaires, et espère faire de même avec l'autre grande puissance économique montante, l'Inde. Mais alors que le président français Nicolas Sarkozy annonçait fièrement la signature de deux accords, non commerciaux, pour la livraison de deux EPR à l'Inde, certains experts de l'économie indienne s'interrogent sur les espoirs commerciaux du groupe d'"Atomik Anne" au regard de la stratégie énergétique développée par l'Inde depuis une dizaine d'années. L'Inde peut-elle être considérée comme une nouvelle terre de conquête pour Areva ? Rien n'est moins sûr...
Besoins énergétiques croissants
Pour Jean-Joseph Boillot, conseiller au Club du CEPII et spécialiste de l'économie indienne, «la stratégie énergétique de l’Inde suit un ensemble de trois contraintes». La première est une contrainte de dépendance vis-à-vis de l’extérieur, «dans la mesure où, précise-t-il, l’Inde ne dispose pas de ressources propres suffisantes par rapport à ses besoins.»
Or la seconde contrainte tient justement à la croissance de l’Inde, donc de ses besoins. «Lorsque l’Inde croit de 8 à 10% par an sa demande d’énergie augmente de 6 à 8%. [...] Dans l’état actuel des choses, la croissance annuelle de l’offre nationale énergétique est à peine de 5%, ce qui implique que l’Inde est en permanence contrainte de rationner les utilisateurs.» Résultat: des coupures de courant à répétition et des prix très élevés qui, souligne l'expert, «pèsent sur les coûts de production et le niveau de pauvreté de la population déjà bien élevé.»
A la vue de ces données, on pourrait croire que l'Inde chercherait à développer rapidement ses capacités énergétiques, notamment via la filière nucléaire. Mais elle n'est pas pressée. A ce jour, la «génération électrique repose principalement sur le charbon et le gaz, donc sur une industrie très polluante et fortement dépendante.» Cela étant, les dernières centrales sont de plus en plus efficaces, «l’Inde étant l’un des premiers pays au monde a avoir mis en place des méga centrales allant jusqu’à 4000 MW.» Quant à la seconde orientation qui a vu le jour il y a une dizaine d’années, elle consiste «à travailler sur un réseau décentralisé grâce à la percée de l’éolien et plus récemment, du solaire» rappelle Jean-Joseph Boillot.
L'Inde apparait donc d'autant moins pressée selon ce dernier, «qu’en dépit de sa forte contrainte énergétique, elle peut considérer qu’une énergie relativement chère est une chance pour améliorer son efficacité énergétique et surtout, que le temps joue en sa faveur. L’Inde rêve en effet de trouver une solution technique pour employer ses réserves en Thorium, une matière fissile dont elle est le premier détenteur mondial.»
Du poids de l'opinion indienne sur le nucléaire
«Avec 20 unités sur une dizaine de sites et une capacité de 4560 MW, les centrales sont actuellement peu nombreuses, de petite taille pour l’essentiel, et sont surtout le résultat d’une stratégie nationale voire nationaliste d’indépendance», note l'expert. Le nucléaire participe en effet clairement à la fierté du peuple indien. Le programme qui a été adopté dans la nouvelle stratégie énergétique de l’Inde, réaffirmée dans le cadre du 12ème plan quinquennal, accorde même au nucléaire une place plus importante puisqu’il passerait de 1 à 5% du bilan énergétique primaire en 2030. Mais pour Jean-Joseph Boillot, cela signifie «qu’en nombre de centrales, on devrait rester très loin du parc français par exemple, ou chinois.» Et d'ajouter qu'en réalité, cela signifie aussi que «les autorités indiennes ont en fait tenu compte implicitement de l’opinion publique [et que] l’Inde n’ira pas vers le tout nucléaire.» Ce d'autant moins, que la troisième contrainte que suit la stratégie énergétique de l'Inde est liée à la protection environnementale. En effet, comme le souligne Jean-Joseph Boillot, «les groupes de pressions environnementaux en Inde sont traditionnellement, et on peut même dire culturellement, très puissants.» Dès lors, n’importe quelle décision prise en politique énergétique se heurte immédiatement à l’opinion publique. Le vote récent d'une loi ouvrant la voie à des dédommagements par les fournisseurs d'équipements en cas d'accident d'une centrale nucléaire le démontre d'ailleurs avec force, et cette dernière reste encore incertaine sur les méthodes d’évaluation des passifs, «ce qui ne doit pas rassurer un groupe comme Areva, et plus particulièrement ses assureurs potentiels. Le risque pour Areva étant que ces derniers refusent d’assurer le contrat ou exigent une prime d’assurance augmentant fortement le prix de la centrale».
2 EPR oui, 4 de plus c'est moins sûr
Si comme le pense Jean-Joseph Boillot, l'Inde va bien aller vers un plus grand parc nucléaire civil, elle devrait pour cela avoir «une pluralité de fournisseurs pour continuer à garantir son indépendance.» Il faut en effet garder à l'esprit que le nucléaire n’est finalement qu’une composante du programme énergétique indien, «une petite composante, qui vient en complément ou en concurrence des autres.»
L’inde a fait une percée très nette dans trois types d’énergies renouvelables : la biomasse, l’éolien et le solaire. «Elle va vite également sur de nouvelles filières comme les piles à combustibles.» Ceci explique pourquoi tous les grands groupes énergétiques du monde ont installé en Inde des départements de recherche, y compris dans le photovoltaïque. Maintenant, explique Jean-Joseph Boillot, «dans les scénarii définis par les Indiens, on constate que la part des énergies renouvelables, estimé à 1 million de tonnes équivalents pétrole en 2006, fait l’objet d’une très grande incertitude avec une fourchette comprise entre 2 millions de tonnes équivalents pétrole d’un côté et, 90-100 millions de l’autre, soit autant que le nucléaire. Or compte tenu de la rapidité des innovations et des investissements dans ces domaines, on s’aperçoit que l’on pourrait même dépasser le scénario optimiste.»
La concurrence y est donc particulièrement rude, et l’Allemagne, un des pays leaders dans ce domaine grâce à sa propre politique énergétique, est très présente en Inde, via une centaine d’entreprises, grandes comme Siemens mais surtout des PME présentes dans toutes les régions de l’Inde. Cela étant, pour l'expert du CEPII, «il y a de la place pour tout le monde et nos grandes entreprises comme Schneider, Air Liquide, ou Michelin, et nos PME, sont extrêmement présentes aujourd’hui en Inde même si on en parle moins lors de la visite de notre président.»
Au total, tout va donc dépendre de la façon dont Areva s’installera sur le terrain Indien, de sa politique dans les énergies renouvelables et de sa politique de dialogue et de professionnalisme non seulement vis à vis des autorités ou du lobby nucléaire, mais surtout vis-à-vis de la population. Comme le martèle Jean-Joseph Boillot, «n’oublions pas que l’Inde est bien la plus grande démocratie du monde!»
Nicolas Sandanassamy

Publié le 09 Décembre 2010