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Les révélations d'Atomic Anne sur l'échec d'Abu Dhabi

Les révélations d'Atomic Anne sur l'échec d'Abu Dhabi

(Easybourse.com) Passée inaperçue, l'audition le 14 décembre dernier de la patronne d'Areva par la commission des affaires économiques de l'Assemblée Nationale a été l'occasion pour elle de revenir sur le développement de son groupe, et plus généralement de la filière nucléaire française depuis l'échec cuisant de l'appel d'offres d'Abu Dhabi. Cet évènement avait en effet jeté une lumière crue sur les rivalités entre les PDG d'Areva et d'EDF, et sur le manque d'unité des grands acteurs énergétiques français...

"Nous allons perdre un certain nombre de compétitions". Devant les députés de la commission des affaires économiques de l'Assemblée Nationale, Anne Lauvergeon, actuelle dirigeante du groupe nucléaire français Areva, s'est voulue à la fois transparente et combative. Transparente, dans la mesure où, a-t-elle rappelé, il apparait évident que répondre à des appels d'offres internationaux de plus en plus nombreux ne peut que conduire, inévitablement, à un certain nombre d'échecs.
Mais elle s'est également montrée particulièrement combative, en tentant de prouver aux députés présents que l'échec sur l'appel d'offre géant d'Abu Dhabi pour 4 centrales nucléaires n'était ni le fruit d'une désorganisation calamiteuse de la filière française, ni celui d'une offre inadaptée, et encore moins lié au coût exorbitant de l'EPR. Contre les critiques formulées par le PDG d'EDF, Henri Proglio, et en dépit de certaines conclusions du rapport Roussely, Anne Lauvergeon a donc apporté aux parlementaires sa version des événements...

Une histoire vieille de 2 ans

sans EDF, il n'y aura pas d'accord

C'est dans le courant de l'année 2007 que l'histoire débute. Prévenue par des Emiratis de sa connaissance que leur pays mène à ce moment des réflexions pour se lancer dans le nucléaire, Anne Lauvergeon décide de quérir l'appui d'EDF. Il lui semble en effet évident que pour répondre au mieux à une offre émanant d'un nouveau pays entrant dans le nucléaire, il lui faudra le soutien d'un opérateur électrique majeur. Qui mieux qu'EDF pourrait répondre à ce profil, lui qui gère, depuis plus de 35 ans, un parc de 58 centrales nucléaires ? Mais la patronne d'Areva se heurte immédiatement aux doutes de l'électricien français qui estime que dans un pays producteur de pétrole comme les Emirats Arabes Unis, "ça ne se produira jamais". Le fait est que ces derniers lancent finalement un véritable appel d'offres, et non des moindres puisqu'il prévoit la construction de 4 centrales pour un coût total avoisinant les 21 milliards de dollars !
Anne Lauvergeon serait donc retournée voir EDF. Là encore, l'électricien français aurait donné à Areva une fin de non-recevoir, arguant que cela ne "faisait pas partie de sa stratégie".
Plutôt que d'abandonner un contrat aussi alléchant, la patronne d'Areva est allée cherché un autre opérateur susceptible de l'accompagner sur ce projet. Il s'agit de GDF Suez. Entre temps, le groupe pétrolier français Total propose sa contribution, ayant de par ses activités pétrolières, une bonne connaissance des Emirats Arabes Unis. L'équipe nucléaire française est alors constituée.
Mais il s'avère que dans un monde globalisé, les évènements intérieurs rejaillissent toujours sur l'extérieur. Or à cette époque, EDF et GDF Suez étaient en lutte pour savoir lequel d'entre eux le gouvernement français choisirait pour la construction et l'exploitation d'un second EPR en France. L'issue de la bataille est connue, l'Etat français a finalement accordé sa confiance à EDF. Conséquence immédiate, les Emiratis, parfaitement informés de l'actualité nucléaire française, auraient alors reçu Anne Lauvergeon pour lui indiquer que "sans EDF, il n'y aura pas d'accord".
Pendant 6 mois, Areva aurait donc fait en sorte qu'EDF soit présent à la place de GDF Suez, sans succès, jusqu'à l'ordre direct émanant de l'Elysée et qui obligera Henri Proglio à prendre la tête du consortium formé d'Areva, GDF Suez et Total.
Mais il est déjà trop tard et le prix exigé par les Emirats Arabes Unis n'est pas tenable.

Règlement de comptes
A l'arrivée, si Anne Lauvergeon estime n'avoir rien à se reprocher, l'occasion est là pour le PDG d'EDF de revenir sur la supposée désorganisation du secteur nucléaire français, et notamment sur le modèle économique d'Areva. La bataille des égos s'exacerbe alors, au point que la ministre de l'Economie Christine Lagarde se voit contrainte de recadrer Henri Proglio. Momentanément toutefois, puisque la présidence de la République nomme François Roussely -un ancien PDG d'EDF proche du nouveau- pour mener à bien une étude approfondie sur toute la filière.
Partiellement publié le 16 juin 2010, le rapport Roussely appuiera dans les

l'échec d'Abu Dhabi résultait davantage du manque de réaction de l'opérateur historique français, que d'un modèle économique à revoir

grandes lignes les propositions d'Henri Proglio, en particulier l'idée d'un grand ensemblier qui serait à la tête de toute la filière. La dirigeante d'Areva rétorque sans ambages qu'il faut se sortir de la tête cette approche, et juge que si on a un unique chef de fil électricien français, "on ne va pas réussir au niveau international dans les pays qui ont déjà du nucléaire". Or ces pays représentent tout de même 80% du marché. Dès lors, si Anne Lauvergeon admet qu'avoir un opérateur électrique comme chef d'un consortium peut avoir du sens pour répondre aux appels d'offres de pays non encore nucléarisés, elle estime que cela doit être fait "de façon anticipée"... Manière de rappeler à nouveau que l'échec d'Abu Dhabi résultait davantage du manque de réactivité de l'opérateur historique français, que d'un modèle économique à revoir, s'agissant du modèle intégré d'Areva.

Peu docile, déjà très critiquée,  l'ancienne sherpa de François Mitterrand qui a pris la tête d'Areva en 2001 suite à la fusion de la Cogema et de Framatome, offre une défense non seulement plausible, mais également capable de nourrir de légitimes interrogations sur l'avenir du nucléaire que concocte le présent gouvernement. Dans ce contexte, l'échec d'Abu Dhabi ne serait-il pas qu'un prétexte de plus alors que doit s'achever en juin prochain le mandat d'Anne Lauvergeon et que se pressent toujours plus nombreux les prétendants à sa succession?

Anne Lauvergeon devant la Commission des Affaires Economiques
Sources: http://www.assemblee-nationale.tv


Nicolas Sandanassamy

Publié le 30 Décembre 2010