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Pétrole : nous ne sommes pas à l'abri d'une rechute économique

Pétrole : nous ne sommes pas à l'abri d'une rechute économique

(Easybourse.com) Avec la hausse spectaculaire des matières premières alimentaires puis l'envolée du cours du pétrole, le plat à la mode dans les menus du jour à Wall Street ou à la City, est la stagflation, la combinaison d'une inflation forte avec une croissance nulle.

Alors que l'on craignait une déflation à l'été 2010, l'inflation aux Etats-Unis se situe à 1,2% en janvier, autant qu'en décembre.
Dans la zone euro, cette inflation a dépassé l'objectif fixé par la BCE qui est à 2%. En Espagne, l'inflation atteint en février 3,4% soit son plus niveau depuis octobre 2008.

La thèse soutenue : la hausse des prix va freiner la croissance des pays émergents et tuer dans l’œuf la reprise économique des pays développés.

«Le scénario est crédible, notamment si l’on s’inscrit dans un véritable choc pétrolier» commente Marc Fiorentino. La rechute de la croissance aux Etats-Unis et en Europe n’est pas à exclure. Mis à part l’Allemagne, les pays européens ne décollent pas économiquement. Outre Atlantique, bien que les statistiques montrent des signes d’amélioration, pour autant de fortes incertitudes demeurent (emplois, taux d’intérêt, marché immobilier, dette souveraine).

Pas de panique pour le moment


En termes réels, le pétrole a été proche la semaine dernière d’un record absolu. Selon les données historiques de la Revue statistique sur l’énergie dans le monde de BP (juin 2010) mises à jour pour refléter l’évolution récente des prix, à 110 dollars le baril (s’il se maintient à ce niveau), le Brent affichait son prix corrigé de l’inflation le plus élevé depuis 1864.
En valeur réelle, le prix du brut excéderait les pics de 2008 (lorsque le prix au comptant s’était hissé à 150 dollars le baril) et de 1980 (après la chute du Shah d’Iran).

Depuis vendredi, le prix du baril connait un léger reflux, aux alentours de 97dollars. Plusieurs éléments sont à l’origine de cette accalmie. Tout d’abord, l’Arabie Saoudite affirme être en mesure et avoir l’intention de compenser le déficit de production du pétrole libyen en augmentant sa propre production.
Ensuite, les opposants au Régime de Mouammar Kadhafi qui contrôlent désormais la plupart des champs pétroliers ont signalé être très bientôt en mesure de reprendre la production et les exportations. D’ailleurs les pays développés se sont réunis pour étudier différentes options permettant de pousser Kadhafi hors du pouvoir.

Toute proportion gardée, la Libye n’est qu’un petit pays producteur

Enfin, toute proportion gardée, la Libye n’est qu’un petit pays producteur.
Le pays produisait 1,6 million de barils/jour jusqu’aux interruptions ces derniers jours. La baisse de la production de la Libye est d’environ 600 000 barils jours. La capacité excédentaire de l’Arabie Saoudite est de l’ordre de 3,5 millions de barils par jour. Les autorités saoudiennes ont indiqué qu’ils mettraient un million de barils sur le marché.

La situation actuelle reste donc pour le moment gérable au regard de son impact économique potentiel. Mais jusqu’à quand ?

Un déraillement possible

«Le prix du baril est monté par palier avec la hausse des incertitudes dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient. Nous avons dépassé le seuil des 90 dollars en décembre avec les premiers troubles en Tunisie. Nous avons ensuite franchi le seuil des 100 dollars avec les évènements en Egypte. Nous atteignons à présent les 110 dollars avec les incidents en Libye» signale Guy Maisonnier, économiste au sein de l’Institut français du pétrole.


Le Moyen Orient représente 30% de l’offre mondiale du pétrole, l’Afrique représente 10%. On touche donc au cœur du système pétrolier. Les marchés

Les marchés croisent les doigts pour que l’agitation ne gagne pas l’Arabie Saoudite (20 % des réserves totales), l’Iran (10 %), l’Iraq (9 %), le Koweït (8 %) ou les Emirats Arabes Unis (7 %).

croisent les doigts pour que l’agitation ne gagne pas l’Arabie Saoudite (20 % des réserves totales), l’Iran (10 %), l’Iraq (9 %), le Koweït (8 %) ou les Emirats Arabes Unis (7 %).
«Je n’ai pas de craintes si tant est que ces pays sont suffisamment stables pour que les actes suivent les déclarations» déclare Jean-Louis Schilansky, président de l'Union française des industries pétrolières.

Aujourd’hui on parle beaucoup du sultanat d’Oman, où des manifestations ont lieu depuis trois jours. Le pays produit environ 900 000 barils par jours, soit près de 1% de la production mondiale, ce qui en soit n’est pas dramatique. Ce qui est beaucoup plus préoccupant c’est la situation du sud d’Oman qui est aux portes du détroit d’Ormuz, l’artère principale du Golfe Persique, et qui en assure une partie de la sécurité. Oman a par ailleurs comme pays frontaliers l’Arabie Saoudite et le Yémen qui sont de gros producteurs.
Washington, conscient des enjeux, a d’ailleurs réagi fortement en demandant au gouvernement d’Oman de faire preuve de retenue et de trouver une solution via le dialogue.
«Si la situation venait à dégénérer à Oman, il est fort à parier que la tension pourrait encore monter d’un cran sur le pétrole» note alors Benjamin Louvet, directeur général délégué de Prim'Finance .


Si nous sommes dans un cycle dont on ne connait pas la hausse des prix à horizon de dix à dix huit mois comme le certifie Marc Fiorentino, pour autant, tout porte à croire que le prix du baril restera à un niveau élevé.
«Tant que la situation reste sous contrôle nous resterons dans la zone de prix que l’on connait aujourd’hui» admet Jean-Louis Schilansky.

«Quelque soit l’action prise pour enrayer l’envolée du prix du baril, utilisation des capacités disponibles au sein de l’OPEP ou utilisation des stocks des membres de l’Agence Internationale de l’Energie, il n’est pas sûr que ces moyens d’action aient un impact majeur sur le prix » soutient Guy Maisonnier.

Des retombées économiques inévitables

L’impact de la hausse du prix du pétrole sur la conjoncture économique est certain. Les entreprises ne cachent pas leurs inquiétudes. Les gouvernements non plus.

Les retombées sont à attendre à deux niveaux. Au niveau des consommateurs, parce que une telle augmentation rogne sur le pouvoir d’achat. Au niveau de l’économie en général en augmentant les couts des produits dérivés du pétrole qui irriguent une grande partie de l’industrie chimique et d’autres industries.

Une hausse (durable) de 10 dollars le baril ampute la croissance mondiale d’environ 0,5 %

En règle générale, il est dit qu’une hausse (durable) de 10 dollars le baril ampute la croissance mondiale d’environ 0,5 %.
Selon un courtier sell-side, historiquement, il tend à y avoir un effet négatif sur l’activité lorsque la consommation mondiale de pétrole atteint
5,5 % du PIB. Il estime également que ce risque se concrétiserait si le pétrole franchissait 120 dollars le baril.

«Nous avions calculé en 2008 que le passage du prix du baril de 80 à 100 dollars avait entrainé un transfert de 200 milliards de dollars des pays importateurs vers les pays producteurs pour 24 millions de barils par jour» souligne Guy Maisonnier.

En France, les prix de l’essence et du gasoil qui étaient respectivement de
1,29 et de 1,07 ont augmenté en un an de 20 à 22 centimes d’euros. Le prix du baril était passé de 75 à 110 euros le baril. La hausse pourrait encore se poursuivre. A l’heure actuelle, nous sommes proche des niveaux de 2008.

Cependant, tout mal est à relativiser. Les français ne sont pas les plus mal lotis. «En France, les taxes représentent 50% du prix. Une hausse du prix du baril de 10% ne représente que 5% pour le prix final. Il y a un effet d’amortissement beaucoup moins vrai aux Etats-Unis, où les taxes représentent au maximum 20% du prix. Toute hausse du prix du baril a un impact plus fort sur le pouvoir d’achat des ménages américains» assure M Maisonnier.

Les interrogations autour d’une possible stagflation devraient à coup sûr perdurer ces prochaines semaines.

Imen Hazgui

Publié le 01 Mars 2011